Enseignement et santé : L’informatisation pour éviter la corruption

Le Comité d’initiatives citoyennes (KGI), conseil d’experts créé par l’homme politique et économiste Alexeï Koudrine, vient de publier un rapport intitulé « Les relations formelles et informelles au sein des systèmes russes d’éducation et de santé », basé sur une enquête du Centre analytique Levada. Interrogés sur les pratiques de corruption dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire, les universités, les polycliniques et les hôpitaux publics, plus de la moitié des sondés admettent que les dessous-de-table peuvent permettre d’obtenir des passe-droits, mais aussi d’acheter des services censés être gratuits. Un article de Kommersant.

Malgré une volonté politique déclarée, visant à éradiquer la corruption, celle-ci demeure largement présente en Russie. Le terme recouvre des pratiques multiples, parfois difficilement comparables : depuis des millions de dollars de pots-de-vin versés à un ministre pour valider une transaction financière jusqu’à une boîte de chocolats glissée lors d’une prise de rendez-vous médical, afin d’accélérer la procédure.

Globalement, 57% des personnes interrogées pensent que des dessous-de-table ou des relations personnelles permettent d’obtenir des passe-droits à l’école et à l’hôpital. 52% estiment qu’il faut payer, y compris pour les services censés être gratuits, constate le rapport du KGI.

Manifestation anti-corruption le 12 juin dernier à Moscou. Crédits : Jean Colet - LCDR
Manifestation anti-corruption le 12 juin dernier à Moscou. Crédits : Jean Colet – LCDR

A l’école « comme à la maison »

C’est dans les écoles maternelles (jardins d’enfants) que le niveau de corruption semble le plus faible : seuls 16% des sondés font état de pratiques fréquentes ou systématiques de corruption pour bénéficier de passe-droits. Les résultats sont sensiblement les mêmes pour l’enseignement primaire et secondaire. Dans le même temps, plus de 80 % des personnes interrogées jugent que les écoles maternelles, primaires et secondaires russes ont bonne réputation. Selon les experts du KGI, « les jardins d’enfants et les écoles, collèges et lycées sont perçus par la population comme les établissements publics les moins bureaucratiques, ceux dans lesquels les parents se sentent le plus à l’aise. Les relations avec le personnel enseignant y sont fortement appréciées. Les Russes se disent favorables à l’inscription en maternelle sur internet. Mais dès que les places viennent à manquer, les parents admettent avoir recours à tous les moyens informels possibles pour atteindre leur objectif. »

Les pots-de-vin à l’Université : une norme ?

En ce qui concerne les universités, le constat est paradoxal. 35 % des sondés jugent qu’il faut verser des dessous-de-table pour obtenir des passe-droits et 25 % pour bénéficier de services normalement gratuits. Pourtant, souligne le rapport du KGI, « même si les Russes considèrent que la corruption est assez répandue au sein de l’enseignement supérieur, le secteur conserve une très bonne image pour 87% d’entre eux. Cela peut s’expliquer par les représentations traditionnelles, selon lesquelles la Russie possède le meilleur système d’enseignement du monde. » Pour les étudiants, acheter des résultats académiques (depuis un simple examen jusqu’à un diplôme de fin d’études) « semble être une pratique courante », note l’étude. « Toutefois, cela ne signifie pas que la corruption soit généralisée : elle n’est pour les étudiants qu’une alternative, une possibilité parallèle à la procédure normale, qui consiste à franchir toutes les étapes de la formation à la certification, nuancent les auteurs de l’étude. De nombreux élèves ne font pas la différence entre payer pour des services censés être gratuits ou pour obtenir des passe-droits : dans leur esprit, cela fait partie d’un même calcul. » Au cours de discussions avec des groupes d’étudiants, les experts du KGI ont constaté que ces derniers savent précisément quels enseignants peuvent être corrompus pour acheter un résultat. Quant aux professeurs qui usent de ces méthodes, « ils sont certains que les étudiants qui s’adressent à eux sont au courant des règles de ces transactions et n’ont pas l’intention de les enfreindre », ajoute l’étude.

35 % des étudiants jugent qu’il faut verser des dessous-de-table pour obtenir des passe-droits et 25 % pour bénéficier de services normalement gratuits. Crédits : Pexels
35 % des étudiants jugent qu’il faut verser des dessous-de-table pour obtenir des passe-droits et 25 % pour bénéficier de services normalement gratuits. Crédits : Pexels

L’hôpital redouté

La corruption est « un phénomène ordinaire » dans les secteurs de la santé publique, estiment 38% des sondés. Seuls 49% des Russes déclarent ainsi avoir une bonne image de leurs établissements hospitaliers. 42% pensent que les pots-de-vin sont nécessaires pour y être correctement soigné. « Les patients sont très critiques envers le formalisme qui règne dans ces établissements et la bureaucratie qui régit leur fonctionnement. Ils ont, en outre, le sentiment que trop peu de moyens sont consacrés à leur prise en charge. » Ce sont précisément ces formalités et ces lourdeurs administratives que les patients cherchent à contourner en sortant du cadre légal, notamment en offrant toute sorte de « cadeaux » au personnel médical, estiment les auteurs de l’étude.

Seuls 49% des Russes déclarent avoir une bonne image de leurs établissements hospitaliers. Crédits : Pexels
Seuls 49% des Russes déclarent avoir une bonne image de leurs établissements hospitaliers. Crédits : Pexels

Informatisation : la lumière au bout du tunnel ?

Pour résumer, « les usagers des services publics ont une tendance marquée, dans les établissements d’enseignement et de santé qui leur paraissent hostiles, par trop officiels, formels et bureaucratiques, à recourir à des moyens frauduleux pour bénéficier de certains avantages ou passe-droits, voire s’assurer simplement la qualité du service souhaité. Ces moyens frauduleux prennent, le plus souvent, la forme de dessous-de-table », relève Alexeï Levinson, directeur du département des études sociologiques du Centre Levada. Parallèlement, l’auteur du rapport constate que les Russes « saluent » les processus « d’automatisation et d’informatisation » en cours dans les secteurs de la santé et de l’éducation, une informatisation qui leur permet d’éviter tout contact avec le personnel des différents établissements.

Logotype du quotidien Kommersant

Kommersant est le principal quotidien national de Russie, tiré à plus de 92 000 exemplaires et distribué dans tout le pays. Créé en 1992, il se distingue par son souci d’objectivité dans le traitement de l’information et par ses analyses fines et impartiales des relations internationales.

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