Sanctions américaines : le rouble attaqué sur les marchés de change

Cette semaine, les Russes ont ressenti de façon palpable l’effet des nouvelles sanctions américaines, instaurées le vendredi 6 avril contre plusieurs oligarques et entreprises. En deux jours, le rouble s’est effondré, perdant plus de 10% de sa valeur, la bourse russe s’est allégée de 10 milliards de roubles en capital et la valeur des actions des entreprises du pays a diminué de plusieurs dizaines de points. Dans la seule journée de lundi, les Russes les plus riches ont perdu un total de 12 milliards de roubles. L’économie russe est-elle menacée ?

La Russie ne s’attendait pas à ces sanctions américaines du 6 avril. Le « rapport Kremlin », publié fin janvier par le Département du Trésor américain, se contentait d’énumérer les noms de deux cents hauts fonctionnaires et hommes d’affaires russes, mais sans prévoir aucune mesure concrète à leur encontre. Deux mois et demi plus tard, les restrictions réelles sont tombées.

La nouvelle « liste noire » américaine mentionne trente-huit responsables politiques, entreprises et hommes d’affaires russes, notamment le président de Gazprom Alexeï Miller, celui de la banque VTB Andreï Kostine et les milliardaires Viktor Vekselberg, Oleg Deripaska et Souleïman Kerimov. Leurs avoirs aux États-Unis sont gelés, et les citoyens américains se voient interdire de conclure avec eux toute forme de transaction.

Alexeï Miller, PDG de Gazprom, et Andreï Kostine, de VTB. Crédits : DR
Alexeï Miller, PDG de Gazprom, et Andreï Kostine, de VTB. Crédits : DR

Les effets des sanctions se sont fait sentir en Russie dès le lundi 9 avril, à l’ouverture de la bourse. Les investisseurs américains ont revendu en masse leurs actifs russes, provoquant une chute rapide de leur valeur. Les actions de Sberbank à la bourse russe ont notamment baissé de 20 % en une journée, celles de Norilsk Nickel de près de 18%, et celles d’Aeroflot de plus de 11%. C’est l’entreprise Rusal d’Oleg Deripaska, géant russe de la production d’aluminium, qui a subi les pertes les plus lourdes. En une journée, ses actions ont chuté de 40% à la bourse de Hong-Kong, alors que la bourse des métaux de Londres annonçait son intention de cesser de vendre l’aluminium de Rusal dès la mi-avril. Ainsi les milliardaires russes du classement Forbes ont-ils perdu un total de 12 milliards de dollars en l’espace de 24 heures.

Dans ce contexte de vente massive des actifs russes et d’extrême nervosité boursière, les taux de change rouble-dollar et rouble-euro ont commencé à chuter. Alors que la devise russe se vendait encore 71 roubles pour un euro à la fin de la semaine dernière, elle approchait, ce mercredi 11 avril, de la barre des 80 roubles pour un euro. Les Russes se sont immédiatement remémorés la grande crise financière de 2008 et le « mardi noir » du 16 décembre 2014, où le taux de change de leur monnaie avait dépassé les 100 roubles pour un euro.

 

Cours du change dollar USD - rouble du 1er janvier 2018 au 12 avril 2018. Crédits : Banque de Russie
Cours du change dollar US – rouble du 1er janvier 2018 au 12 avril 2018. Crédits : Banque de Russie
Cours du change euro - rouble du 1er janvier 2018 au 12 avril 2018. Crédits : Banque de Russie
Cours du change euro – rouble du 1er janvier 2018 au 12 avril 2018. Crédits : Banque de Russie

 

Les réactions officielles

Les politiques et les experts russes assurent néanmoins que tout va bien, que le rouble ne risque pas de s’effondrer comme en 2014 et qu’il devrait rapidement se rétablir à ses taux précédents.

Pour le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovitch, la réaction des acteurs financiers était prévisible : « Face à une telle incertitude [celle provoquée par les sanctions], les investisseurs réagissent évidemment de façon assez conservatrice », a-t-il déclaré.

Si le vice-Premier ministre admet que la sensibilité de l’économie russe à ces mesures hostiles est « certes élevée », il se veut rassurant : « Nous avons déjà connu un cycle comparable, et même plus difficile, avec des sanctions mais aussi des prix du pétrole divisés par deux. À l’époque, nous avions trouvé des moyens de stabiliser la situation et des solutions à ces problèmes. Et je ne doute pas qu’il en soit de même aujourd’hui.

Le ministre du développement économique, Maxime Orechkine, estime pour sa part que les sanctions américaines sont « un bon test » pour la structure macro-économique que le gouvernement et la Banque centrale russes ont bâtie ces dernières années. « La volatilité est un phénomène normal. Mais la structure macro-économique et les marchés financiers le supporteront, cela ne fait aucun doute. Et le principal constat est que les sociétés visées par les sanctions, qui emploient des centaines de milliers de personnes, n’ont pas cessé de fonctionner. Le gouvernement va se concentrer sur l’activité des entreprises », ajoute le ministre.

La présidente de la Banque centrale russe, Elvira Nabioullina, qui reconnaît elle aussi que les sanctions ont provoqué une volatilité élevée, est cependant convaincue que l’économie russe saura s’adapter : « Il faut un certain temps pour que la sphère financière et l’économie en général s’adaptent à ces nouvelles conditions, mais je suis certaine qu’elles y parviendront », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter que la stabilité financière de la Russie n’était pas menacée. En outre, souligne Mme Nabioullina, la Banque centrale russe dispose « d’un large éventail d’instruments » pour faire face à ce type de risques.

Maxime Orechkine, ministre du Développement économique, et Elvira Nabioullina. Crédits : Kremlin.ru
Maxime Orechkine, ministre du Développement économique, et Elvira Nabioullina. Crédits : Kremlin.ru

L’avenir du rouble

Pour la plupart des experts et des responsables politiques, en l’absence de nouvelles sanctions contre la Russie et si les prix du pétrole se maintiennent à un niveau élevé, la nervosité du marché devrait rapidement s’apaiser, et le cours de la devise russe, se stabiliser.

Mais les risques demeurent. La semaine dernière, un projet de loi prévoyant de nouvelles sanctions contre la Russie ‒liées à l’affaire Skripal ‒ a été soumis au Congrès américain. Le texte propose principalement d’interdire aux investisseurs américains toute opération liée aux nouvelles émissions de dette souveraine russe, ainsi que toute transaction impliquant des banques publiques russes sur le territoire américain.

Autre risque : la situation en Syrie. L’expérience a montré que le rouble pouvait se dévaluer non seulement à cause de la chute des prix du pétrole, mais suite à n’importe quel événement fâcheux sur la scène internationale.

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