Les défis de politique intérieure de Vladimir Poutine

Le 2 avril, Vladimir Poutine, qui a recueilli plus de 76 % des voix à la présidentielle du 18 mars, a reçu des mains d’Ella Pamfilova, présidente de la Commission électorale centrale de la Fédération de Russie, l’attestation certifiant son élection à la présidence du pays. Le 7 mai 2018, la salle Andreïevski du Grand Palais du Kremlin accueillera la cérémonie d’entrée en fonction du chef de l’État. Quelles seront ses priorités en matière de politique intérieure ?

L’héritage du troisième mandat

Vladimir Poutine a esquissé les principaux succès de son troisième mandat dans son adresse à l’Assemblée fédérale du 1er mars, au Manège de Moscou. Sur les deux heures de son allocution, quarante minutes ont été consacrées à la présentation (avec une vidéo projetée sur écran) des nouvelles armes stratégiques russes, notamment nucléaires, laser et à ultrasons, et à la façon dont elles pourraient être utilisées. La Russie a ainsi réagi aux menaces qui, selon l’establishment russe et une grande partie de la population, émanent de l’OTAN.

Vladimir Poutine lors de son adresse à l'Assemblée fédérale. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine lors de son adresse à l’Assemblée fédérale. Crédits : Kremlin.ru

Les priorités énumérées par Vladimir Poutine n’ont pas été choisies au hasard. Selon des sondages effectués en février par le Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), le renforcement des capacités de défense est la principale réalisation des autorités ces dernières années, ce que confirme le groupe de discussion organisé par le Groupe d’expertise politique dans les régions russes. Les succès du complexe militaro-industriel sont même plus appréciés par la population que le rattachement de la Crimée.

Les Russes interrogés croient peu à la croissance économique. L’inverse serait étonnant. Selon les données officielles, celle-ci n’excède pas 1,5 %, alors que les experts gouvernementaux avaient promis un taux de 2 %. Cette stagnation s’accompagne d’une baisse prolongée des revenus réels. Les spécialistes précisent toutefois que ces difficultés sont temporaires. Par ailleurs, bien que faibles, les revenus sont stables.

Le taux de chômage a atteint un minimum historique. Selon les données fournies en novembre 2017 par l’Agence fédérale de statistique Rosstat, seuls 3,9 millions de Russes (5,1 % de la population active) sont sans emploi, soit 228 000 (5,5 %) de moins qu’en novembre 2016.

Le faible taux d’inflation peut également être considéré comme un succès du troisième mandat de Vladimir Poutine.

En outre, l’agriculture reste un moteur du développement économique en Russie. Entre 2000 et 2017, la production agricole a été multipliée par 1,8 en termes physiques. En 2017, la croissance de la production du secteur agro-industriel a atteint 2,4 %. En 2017, 134 millions de tonnes de céréales ont été récoltées, un record dans l’histoire du pays.

Le Premier ministre Dmitri Medvedev lors d'une visite en république d'Adyguée, dans le sud de la Russie, en septembre 2017. Crédits : government.ru
Le Premier ministre Dmitri Medvedev lors d’une visite en république d’Adyguée, dans le sud de la Russie, en septembre 2017. Crédits : government.ru

Si les succès du secteur agricole sont généralement considérés comme les plus remarquables, il ne faut pas négliger pour autant les mégaprojets d’infrastructures dont la réalisation a commencé au cours du troisième mandat du président. Leur concrétisation s’ajoutera indubitablement aux victoires remportées par Vladimir Poutine durant son quatrième mandat.

Mégaprojets

La construction du pont du détroit de Kertch touche à sa fin. L’artère qui reliera la Crimée au continent sur près de 19 km sera une des installations les plus complexes du génie civil russe. Deux voies parallèles seront construites, automobile et ferroviaire, unies par l’ouvrage principal.

Par ailleurs, d’ici deux ans doit s’achever la construction du gazoduc Force de la Sibérie, qui transportera du gaz depuis la Iakoutie (au nord-est de la Russie) jusque dans le Primorié et les pays de la région Asie-Pacifique. Il s’agit du plus grand gazoduc de Sibérie orientale. Les premières livraisons de gaz en Chine sont prévues pour décembre 2019. Force de la Sibérie devrait permettre de transporter 38 milliards de m3 de gaz par an. La longueur totale du gazoduc, en incluant le tronçon chinois, dépassera les 4 000 km.

Le gazoduc Force de la Sibérie achèvera bientôt sa construction. Crédits : Gazprom
Le gazoduc Force de la Sibérie achèvera bientôt sa construction. Crédits : Gazprom

Un autre projet crucial de ces prochaines années est le gazoduc international Turkish Stream, qui reliera la région de Krasnodar (au sud-ouest de la Russie) à la partie occidentale de la Turquie via la mer Noire. Gazprom compte y transporter du combustible destiné aux pays d’Europe sud-orientale. Long de 1 100 km environ, le gazoduc se composera de quatre tubes d’une capacité de 63 milliards de m3 par an. La mise en exploitation du premier est prévue pour mai 2018, celle du deuxième pour 2019.

La construction du gazoduc Nord Stream-2 entre la Russie et l’Allemagne via la mer Baltique doit commencer dans la seconde moitié de 2018. Sa mise en exploitation est fixée à la fin de 2019.

Enfin, l’année 2019 verra le lancement de Yamal LNG, projet intégré d’extraction, de liquéfaction et de livraison de gaz naturel. Il prévoit la construction de plus de cent puits « clé en mains » ainsi que d’une usine de production de gaz naturel liquéfié (LNG) d’une capacité annuelle de près de 16,5 millions de tonnes.

L’appel de l’Extrême-Orient

Le troisième mandat de Vladimir Poutine a été marqué par un « grand tournant » vers l’Est : le développement de l’Extrême-Orient russe a été déclaré « objectif national du siècle ». Dans les années à venir, il sera la priorité des priorités de la politique intérieure.

Ces cinq dernières années, une nouvelle impulsion a été donnée au développement de l’Extrême-Orient avec la création du ministère du Développement de l’Extrême-Orient et du Fonds pour le développement de l’Extrême-Orient et de la région du Baïkal, ainsi qu’à la mise en place d’instruments de cofinancement public du développement des infrastructures. Récemment encore, ce dernier point était un obstacle majeur dans la mise en valeur économique de la région.

Avec six millions de km² pour six millions d'habitants, l'Extrême-Orient russe compte un habitant au kilomètre carré. Crédits : DR
Avec six millions de km² pour six millions d’habitants, l’Extrême-Orient russe compte seulement un habitant au kilomètre carré. Crédits : DR

C’est précisément en Extrême-Orient qu’ont commencé à fonctionner les premiers « territoires de développement prioritaire » et le port franc de Vladivostok, créant les conditions les plus propices au développement de productions susceptibles d’ouvrir à la région de nouvelles perspectives sur les marchés internationaux.

Le programme « Un hectare en Extrême-Orient » a pour objectif d’inverser la tendance alarmante à la dépopulation de la région

L’objectif stratégique du développement de l’Extrême-Orient est de transformer la région, avec ses ressources naturelles et sa situation géographique uniques, en premier hub eurasiatique, en maillon-clé de la chaîne de production de l’ensemble de la région Asie-Pacifique.

L’immensité russe n’a été, jusqu’à présent, que très partiellement mise en valeur. En 2017, a été lancé le programme « Un hectare en Extrême-Orient », qui permet à tous les citoyens russes d’obtenir gratuitement une parcelle de terrain dans cette région. Actuellement, plus de 110 000 demandes ont été déposées, majoritairement par des citoyens économiquement actifs, âgés de 25 à 34 ans. Ceux qui manifestent le plus d’intérêt pour ce programme sont, bien entendu, des habitants d’Extrême-Orient, d’où proviennent 77 % des demandes.

« Un hectare en Extrême-Orient » a pour objectif d’inverser la tendance alarmante à la dépopulation de la région : la baisse démographique se poursuit dans toute la Russie, hormis en Iakoutie. C’est également la finalité du programme « Conception de la politique démographique de l’Extrême-Orient jusqu’en 2025 », entériné il y a deux ans par le gouvernement russe. Il vise à stabiliser le nombre d’habitants en Extrême-Orient d’ici à 2020 et à créer des conditions favorables à une croissance démographique et migratoire naturelle d’ici à 2025.

Le pont de la Corne d'or à Vladivostok, ouvert en 2012. Crédits : ministère du Développement de l'Extrême-Orient
Le pont de la Corne d’or à Vladivostok, ouvert en 2012. Crédits : ministère du Développement de l’Extrême-Orient

Ces buts seront-ils atteints ? La question reste ouverte. Sur le papier, l’avenir semble radieux. Mais, en dépit de tous les projets, la population extrême-orientale se réduit. Pourquoi ? Les bonnes intentions se heurtent souvent aux réalités économiques.

Le fardeau de l’économie

Selon les données officielles, le taux d’emploi en Russie est de presque 100 %. Ces statistiques sont toutefois trompeuses : le pays compte un grand nombre d’auto-entrepreneurs, qui ne sont inscrits auprès d’aucun centre d’aide à l’emploi. Et que vaut ce pourcentage si les salaires sont souvent misérables et inférieurs aux prestations sociales dans les pays développés ?

La campagne syrienne a coûté cinq fois plus que le programme fédéral quinquennal de lutte contre le cancer.

Les succès de politique étrangère sur lesquels repose la cote de popularité élevée du président, telle la campagne militaire en Syrie, représentent des dépenses faramineuses pour l’État : selon le journal RBC, la Russie alloue à cette fin 156,3 millions de roubles par jour (environ 2,2 millions d’euros) et, d’après les analystes du parti libéral Iabloko, au début du mois de mars la campagne de Syrie avait déjà coûté entre 172,3 (2,4 milliards d’euros) et 245,1 milliards de roubles (3,5 milliards d’euros), soit environ cinq fois plus que le montant alloué en cinq ans au programme fédéral de lutte contre le cancer. Dans son discours devant l’Assemblée fédérale, le président Poutine a d’ailleurs rappelé la nécessité de renouveler ce programme.

Aujourd’hui, le sentiment dominant au sein de la société russe est le suivant : si la Russie est entrée dans une période de crise, de stagnation, avec Vladimir Poutine, c’est également avec lui qu’elle en sortira. La souveraineté vaut bien quelques sacrifices temporaires. Le problème est que la stagnation et les sacrifices pourraient devenir permanents si aucune réforme structurelle n’était effectuée. Les mois à venir nous diront si le président nouvellement réélu osera s’y risquer.

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