Objectif Lune : la Russie et les États-Unis relancent leurs programmes spatiaux

À l’horizon 2022, des touristes russes pourront voler autour de la Lune, a récemment annoncé Vladimir Solntsev, directeur général de RKK Energia, la plus importante société du secteur spatial en Russie. Si le pays a fait du développement de son programme lunaire une de ses priorités pour les prochaines années, les États-Unis ont eux aussi le regard rivé sur le satellite naturel de la Terre. Il y a cinquante ans, les Américains ont remporté la course à la Lune. Qui, cette fois, sera le vainqueur ?

En mars 2018, le président Vladimir Poutine a annoncé la nouvelle destination du programme spatial russe : la Lune. Le chef de l’État prévoit d’envoyer des missions non habitées, puis habitées sur le satellite naturel de la Terre dès 2019. « Nos spécialistes tenteront de se poser près des pôles de la Lune, car nous avons des raisons de penser qu’on y trouve de l’eau. Dès lors, des recherches sur d’autres planètes et dans l’espace lointain pourront être envisagées », a expliqué le président.

Le président russe, Vladimir Poutine, et le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, visitant le nouveau pavillon de VDNKh consacré à l'épopée spatiale russe, le 12 avril 2018.
Le président russe, Vladimir Poutine, et le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, visitant le nouveau pavillon de VDNKh consacré à l’épopée spatiale russe, le 12 avril 2018.

Le dernier engin soviétique ayant étudié la Lune a été envoyé dans l’espace en 1976. Il aura donc fallu plus de trente ans pour que la Russie entame un nouveau programme lunaire. Dans les trois années à venir, le pays prévoit de lancer trois sondes spatiales et, après 2030, d’entreprendre des expéditions habitées.

À nouveau vaisseau, nouveau lanceur

Selon Igor Komarov, directeur général de l’agence spatiale russe Roscosmos, la durée des vols vers la Lune dépendra avant tout des fusées super-lourdes qui seront mises au point. La Russie développe actuellement le nouveau lanceur Soyouz 5 et le vaisseau spatial Fédération. Soyouz 5 doit remplacer le lanceur Zenit, dont l’Ukraine a interrompu la production en 2013.

Igor Komarov en décembre 2017. Crédits : Roscosmos
Igor Komarov en décembre 2017. Crédits : Roscosmos

« Elon Musk prend 62 millions de dollars par lancement. Nos lancements coûteront moins cher »

Le nouveau lanceur sera non seulement moins coûteux mais également plus fiable que les précédents, dont Angara et Proton, des fusées de catégorie super-lourde. En outre, Soyouz 5 pourra décoller depuis différents cosmodromes et sera capable de placer sur orbite aussi bien des cosmonautes que des satellites.

Le nouveau vaisseau spatial Fédération (dont Soyouz 5 sera le lanceur) est conçu pour aller sur la Lune et sur Mars. Il accueillera trois membres d’équipage supplémentaires et aura une autonomie supérieure de quinze jours à celle des anciens modèles.

Le futur lanceur, dont le plan a été remis à Roscosmos début avril, sera fabriqué par RKK Energia. Selon cette dernière, Soyouz 5 doit envoyer le vaisseau Fédération dans l’espace dès 2022, mais sans passagers à bord. En 2024, Fédération transportera un premier équipage de deux personnes sur la Station spatiale internationale (ISS).

Selon Igor Radouguine, premier constructeur général adjoint de RKK Energia, Fédération ne ne doit pas être inférieur aux vaisseaux de l’américain SpaceX en termes de coût et de sécurité. « Elon Musk [directeur de l’entreprise privée SpaceX, ndlr] prend 62 millions de dollars par lancement. Nous prévoyons un coût inférieur. D’après nos calculs, un lancement par Soyouz 5 coûtera environ 56 millions de dollars. La fabrication en série des fusées diminuera encore ce prix », affirme M. Radouguine.

Prototype de l'astronef Fédération lors du salon MAKS 2013. Crédits : Wikimedia
Prototype de l’astronef Fédération lors du salon MAKS 2013. Crédits : Wikimedia

Au total, le nouveau programme spatial russe devrait revenir à 120 milliards de roubles (1,6 milliard d’euros). La fabrication du vaisseau Fédération est estimée à 57,56 milliards de roubles (769 millions d’euros), selon le site des marchés publics russes, et celle du lanceur Soyouz 5 à 60 milliards (792 millions d’euros), d’après le journal Komsomolskaïa Pravda. Le coût de Big Falcon Rocket (BFR), le prochain lanceur de SpaceX, est évalué, lui, à 560 millions de dollars (453 millions d’euros).

Une nouvelle destination touristique

L’orbite de la Lune attire de plus en plus les chercheurs mais également les touristes. Les passionnés de l’espace sont prêts à dépenser des millions d’euros pour orbiter autour la Lune, et les entreprises du secteur comptent bien mettre cet engouement à profit pour couvrir leurs dépenses.

Selon Vladimir Solntsev, directeur de RKK Energia, l’entreprise a déjà reçu des demandes de clients désireux de survoler le satellite de la Terre. Prix du billet : 120 millions de dollars. Toutefois, la Russie ne sera pas en mesure d’offrir ce service sur le marché international avant 2022, précise M. Solntsev. L’entreprise américaine Space Adventures, qui, en partenariat avec RKK Energia, a envoyé des touristes sur l’ISS, a pour sa part commencé dès 2010 à chercher des clients intéressés par un vol autour de la Lune. « Je ne peux révéler ni leur nom ni leur nombre, mais la demande existe. Ce projet pourrait être réalisé dans cinq ou sept ans », a indiqué un représentant de l’entreprise Space Adventures en Russie au journal Izvestia en 2016.

Un astronef Soyouz MS-7 joignant l'ISS. Crédits : Roscosmos
Un astronef Soyouz MS-7 joignant l’ISS. Crédits : Roscosmos

Grâce aux efforts de la NASA et de SpaceX, les États-Unis mettent au point leurs propres modèles, qui pourront concurrencer les lanceurs russes

La perspective de vols touristiques vers la Lune soulève de nombreuses questions. Ainsi, chez Space Adventures, on souligne que ces voyages n’ont pas un potentiel élevé. « Cinq ou sept expéditions de ce genre permettront de satisfaire entièrement la demande. »
Néanmoins, les producteurs russes de vaisseaux spatiaux étudient attentivement le marché touristique. Aujourd’hui, seuls les lanceurs russes Soyouz permettent d’atteindre l’ISS. De l’autre côté de l’Atlantique, grâce aux efforts de la NASA et de SpaceX, les États-Unis mettent au point leurs propres modèles, qui bientôt pourront concurrencer les lanceurs russes.

Pour empêcher une baisse des volumes de production des fusées Soyouz 5, il faut donc encourager la demande : « Une des solutions est le tourisme spatial, le programme de vols autour de la Lune », affirme Vladimir Solntsev.

Aire de lancement aménagée pour SpaceX. Crédits : NASA
Aire de lancement aménagée pour SpaceX. Crédits : NASA

Une station spatiale sur l’orbite de la Lune

La Russie développe également des projets spatiaux en partenariat avec d’autres pays. Début mars, Moscou et Pékin ont ainsi signé un accord de coopération pour étudier la Lune et l’espace lointain. La Chine participera également à la fabrication et au lancement de la sonde russe Luna 26 en 2022 et, un an plus tard, la Russie aidera une mission chinoise à se poser au pôle sud de la Lune.

Les partenaires vont en outre créer un Centre russo-chinois de données sur les projets lunaires. Il permettra de réunir le potentiel des deux pays et de diminuer la charge financière de leurs programmes dans ce domaine, explique Alexandre Jelezniakov, membre de l’Académie russe de cosmonautique Tsiolkovski, dans une interview à RT.

« Nous prévoyons de construire une station sur l’orbite de la Lune, puis une base lunaire d’où nous enverrons une mission habitée sur Mars »

Selon l’Académie russe de cosmonautique, l’homme ne pourra atteindre l’espace lointain que grâce à la coopération internationale. La Russie et les États-Unis ont ainsi signé un accord portant sur la construction d’une station spatiale autour de la Lune, baptisée Deep Space Gateway. Elle devrait permettre d’effectuer des expériences sur l’orbite de la Lune et d’organiser des expéditions sur le satellite naturel. La construction de la station est prévue pour 2022 et l’envoi des premiers modules entre 2024 et 2026.

Vue d'artiste du vaisseau Orion visitant le Deep Space Gateway. Crédits : NASA
Vue d’artiste du vaisseau Orion visitant le Deep Space Gateway. Crédits : NASA

« Nous prévoyons de construire une station sur l’orbite de la Lune, puis une base lunaire d’où nous enverrons une mission habitée sur Mars », explique Igor Komarov. Selon lui, la Russie espère que la création de la station Deep Space Gateway ouvrira de nouveaux horizons pour son industrie spatiale.

Dès 2019, la Russie et les États-Unis réaliseront une simulation conjointe de vol habité vers Deep Space Gateway. Elle sera effectuée à l’Institut d’étude des problèmes médicaux et biologiques de Moscou. Y seront simulés le vol d’un équipage de six personnes vers la Lune, l’arrimage à la station spatiale et l’alunissage. L’expérience, qui durera huit mois, sera reproduite en 2021 pour une durée plus longue.

Échéances prévues par la NASA dans le cadre du projet Deep Space Gateway. Crédits : NASA
Échéances prévues par la NASA dans le cadre du projet Deep Space Gateway. Crédits : NASA

Le point fort d’Elon Musk

On peut voir un symbole dans le regain d’intérêt pour le satellite naturel cinquante ans après le succès de la mission habitée américaine Apollo 8, la première de l’histoire à avoir atteint l’orbite lunaire, en décembre 1968. Pour ce cinquantième anniversaire, la société privée SpaceX aurait dû envoyer les premiers touristes sur la Lune. Selon le site de l’entreprise, en 2017, deux particuliers ‒ dont les noms n’ont pas été dévoilés ‒ ont versé « un acompte élevé », pour être de l’aventure. Mais, en février 2018, Elon Musk a annoncé le report du vol.

L'équipage d'Apollo 8 en entraînement, deux mois avant leur mission sur la Lune, en 1968. Crédits : NASA
L’équipage d’Apollo 8 en entraînement, deux mois avant leur mission sur la Lune, en 1968. Crédits : NASA

« Notre seul point faible – mais nous nous efforçons d’y remédier – est la mise en avant de nos réussites »

Le fondateur de SpaceX a décidé de se concentrer sur la fabrication du lanceur BFR, qui sera utilisé pour envoyer touristes et cosmonautes sur la Lune ou sur Mars. BFR coûte quatre fois moins cher, peut accueillir cinq fois plus de passagers et placer en orbite une charge utile cinq fois plus élevée que Soyouz 5 et Fédération. Les premiers essais doivent avoir lieu dès 2019.

Si Roscosmos qualifie les exploits d’Elon Musk de « joli tour », l’agence spatiale estime toutefois que la Russie n’accuse pas de retard technologique. « Notre seul point faible – mais nous nous efforçons d’y remédier – est la mise en avant de nos réussites », considère Mark Serov, directeur du département des vols d’essai de RKK Energia.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *