Le métro de Moscou passe à l’anglais

« How much is a 40-trips ticket, Valentina ? »

Une hésitation, puis Valentina se lance :

« It costs one thousand four hundred and ninety-four rubles. »

Le ton est prudent, l’accent russe reste fort. Derrière les fenêtres de la salle de classe, en lieu et place du vacarme d’une cour de récréation, c’est le grondement de trains à la manœuvre qui se fait entendre. Les murs sont couverts de pancartes décrivant des circuits électriques et des systèmes de signalisation, mais aussi de guides de conversation russe-anglais.

Nous sommes au Centre de Formation du métro de Moscou, au 93, chaussée de Varsovie. Ici, depuis 2015, les caissières du métro apprennent l’anglais en vue de la Coupe du monde 2018.

Elles s’appellent Olga, Alina, Natalia, Galina, Elena ou Alexandra, certaines travaillent pour le métro de la capitale depuis moins d’un an, d’autres depuis plus de dix, qui à la station de Novoguireïevo, qui à Fili, qui dans le centre-ville. Qu’il est étrange de voire ces dames, habituellement revêches et promptes à réprimander le client trop lent à compter sa monnaie, prendre des notes frénétiquement dans leurs petits cahiers d’écolier et boire les paroles de leur professeur avec une attention douloureuse !
Les cours se font en groupes de dix et se composent de huit modules à raison d’un par semaine pendant deux mois. « Le programme d’apprentissage ne dure que 72 heures », regrette le professeur, Alexandre Vassilievitch. « Nous n’avons pas de temps à consacrer à la grammaire ou à la phonétique, il faut se concentrer sur l’essentiel : comprendre les questions et savoir y répondre de façon efficace. Elles doivent connaître le vocabulaire spécifique à leur métier, savoir donner des indications sur les tarifs et les itinéraires. » C’est donc surtout d’un apprentissage de phrases-types qu’il est question, ainsi que de la maîtrise des nombres et des indications géographiques. Au bout des deux mois de cours, un examen valide la séquence, et les élèves laissent la place au groupe suivant.

Au Centre de Formation du métro de Moscou. Crédits : Léo Vidal-Giraud
Au Centre de Formation du métro de Moscou. Crédits : Léo Vidal-Giraud

Connaître l’anglais permet d’être promu du rang de caissière de seconde classe à celui de première classe

D’abord optionnelles, ces formations sont récemment devenues obligatoires pour tous les employés du métro qui seront amenés à côtoyer, cet été, des supporters venus du monde entier. Mais, pour les élèves, leur utilité ira bien au-delà. « C’est un plus pour notre carrière », explique Ksenia. Connaître l’anglais permet d’être promu du rang de caissière de seconde classe à celui de première classe. Et certaines d’entre nous vont continuer à monter dans la hiérarchie après le championnat. » Pour elle, qui a intégré le métro de Moscou il y a un an, après avoir travaillé dans des magasins et été serveuse dans un café, c’est l’occasion d’améliorer le niveau de vie de sa famille.

« Et puis l’anglais, c’est une clé », renchérit Valentina, dix ans de service aux caisses du métro. C’est la possibilité de parler avec des gens du monde entier, de voyager… »

La plupart d’entre elles avait étudié une langue étrangère à l’école, mais faute de pratique, Alexandre Vassilievitch a dû tout reprendre à zéro. « J’évite le plus possible de parler russe : quand je dois leur expliquer quelque chose, je le fais par gestes. Heureusement, le vocabulaire technique est souvent proche d’une langue à l’autre : plateforme, ticket… se prononcent presque de la même façon en russe et en anglais. »

Un exercice pour apprendre l'anglais. Crédits : Léo Vidal-Giraud
Un exercice pour apprendre l’anglais. Crédits : Léo Vidal-Giraud

Un métro entièrement anglophone d’ici l’ouverture de la Coupe du monde de foot

Cette formation viendra parachever la métamorphose du métro de Moscou, nettoyé de ses labyrinthes de panneaux publicitaires en caractères cyrilliques et transformé en un système de transport parfaitement anglophone, prêt à accueillir le monde entier pour l’été 2018. Un nouveau plan du métro, établi en 2010, a lancé le mouvement en intégrant des translittérations des noms de toutes les stations en anglais. Puis, ligne après ligne, les annonces sonores ont été doublées dans la langue de Shakespeare, en commençant par la ligne violette, en 2015… Non sans certaines difficultés. Ainsi, en avril 2017, il a fallu enregistrer une nouvelle version de l’annonce sonore de la station « Oulitsa 1905 goda » : la première débitait le « 1905 » en russe, rendant l’annonce incompréhensible pour un non-russophone. À l’époque, la presse moscovite s’était délectée de cette nouvelle preuve de la merveilleuse complexité de la langue russe !

Enfin, la signalisation dans les stations a été modifiée avec l’apparition de panneaux lumineux bilingues. Objectif : un métro entièrement anglophone d’ici au début du Championnat du monde de foot. Par la suite, ces aménagements seront un atout précieux pour l’attractivité touristique de Moscou :

« Cela aidera autant les Moscovites que les touristes à se repérer rapidement et à trouver leur chemin dans le métro et dans les rues de la ville », indique un communiqué de presse de la Mairie de Moscou.

Aujourd’hui, alors que le dernier cours du module s’achève, le professeur est satisfait de ses élèves et celles-ci sont ravies de leurs nouvelles compétences.

« Il y a quelques jours, j’ai eu à ma caisse deux Espagnols… ou des Italiens, je ne sais pas… », raconte Ksenia avec fierté. « Ils avaient besoin d’informations, et j’ai pu tout bien leur expliquer, leur indiquer leur itinéraire et leur vendre deux billets ! »

Elle s’interrompt un instant, songeuse.

« C’est agréable de pouvoir parler avec des étrangers ! J’espère qu’ils auront trouvé leur chemin.»

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