Comment la Lettonie rompt progressivement tout lien avec la Russie

Moscou vient de porter plainte contre Riga auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dénonçant de récents amendements à la loi lettone sur l’éducation qui interdisent, en pratique, l’enseignement en russe dans le secondaire. En février, la Lettonie a été le théâtre d’un scandale de corruption qui a coûté sa tête au gouverneur de la Banque centrale, auquel la presse reproche, entre autres choses, d’être excessivement proche des milieux d’affaires russes. Depuis quelques années, plusieurs hauts fonctionnaires lettons, responsables des secteurs du transport et du fret, en relation avec la Russie, ont perdu leurs postes dans des circonstances similaires.

L’Europe n’a toujours pas réagi à la récente arrestation, en février dernier, du gouverneur de la Banque centrale de Lettonie et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, Ilmars Rimsevics, soupçonné d’extorsion de fonds et de corruption.

Depuis 2014, la Lettonie a procédé à plusieurs « nettoyages » dans les différents domaines de son économie étroitement liés à la Russie. Douze banques lettones travaillent avec des non-résidents, en particulier les citoyens russes, ukrainiens, ouzbékistanais, azerbaïdjanais et kazakhstanais les plus fortunés. Des clients qui pensaient que leur argent serait en sécurité en Lettonie, membre de l’Union européenne (UE). Cependant, cette part importante de dépôts et d’investissements étrangers constitue depuis longtemps un sujet sensible dans les relations de Riga avec Bruxelles et Washington. Sous la pression de ses partenaires occidentaux, la Lettonie durcit peu à peu sa législation et ses exigences quant au contrôle des clients, à la surveillance des risques bancaires et à la réglementation anti-blanchiment. Résultat, selon la Commission lettone des marchés financiers et de capitaux (FCMC), qui supervise le marché bancaire national, le volume des dépôts de clients étrangers ne cesse de se réduire : il a chuté de 6,8 % (ou 609 millions d’euros en valeur) entre juillet 2016 et juillet 2017. Malgré les restrictions imposées par les autorités, les banques lettones restent régulièrement accusées d’infractions et de blanchiment d’argent et sont condamnées à diverses amendes et sanctions.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et l'ancienne Première ministre lettone, Laimdota Straujuma, durant la présidence lettone de l'Union européenne en 2015. Crédits : Présidence lettone de l'UE
Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et l’ancienne Première ministre lettone, Laimdota Straujuma, durant la présidence lettone de l’Union européenne en 2015. Crédits : Présidence lettone de l’UE

En Lettonie, ces affaires n’étonnent plus personne. Toutefois, le scandale qui a éclaté autour du gouverneur de la Banque centrale, soupçonné d’avoir touché un pot-de-vin de cent mille euros, est un cas particulier, sans précédent dans l’histoire récente du pays.

La main de Washington ?

Les accusations contre Ilmars Rimsevics émanent du Bureau letton de prévention et de lutte contre la corruption (KNAB). Mais l’ordre de le poursuivre et de l’arrêter vient manifestement du plus haut niveau du pouvoir letton, voire de l’étranger. En Lettonie, le gouverneur de la Banque centrale est, en principe, intouchable. Élu pour six ans par la Saeima (le parlement unicaméral letton), il ne peut quitter ses fonctions que de son plein gré ou à la suite d’une décision de justice. Rimsevics, qui clame son innocence, a annoncé qu’il ne démissionnerait pas. De fait, le pays se prépare à son procès.

De nombreux observateurs relèvent que la chute de Rimsevics arrange Washington. Pour eux, le départ du grand argentier doit être perçu comme un signal adressé à toutes les banques du pays : à compter de ce jour, en Lettonie, les flux financiers passent sous strict contrôle américain. Les banques lettones ont en effet accumulé une importante masse monétaire en dollars, qui, en pratique, échappe totalement au contrôle du département du Trésor américain.

Ilmars Rimsevics, gouverneur de la Banque centrale lettone. Crédits : Tumblr
Ilmars Rimsevics, gouverneur de la Banque centrale lettone. Crédits : Tumblr

« Les affaires de corruption servent à abattre les hauts fonctionnaires et les responsables politiques considérés comme trop proches de la Russie »

L’affaire a été déclenchée par Grigori Gousselnikov, un citoyen russe qui réside habituellement à Londres, actionnaire majoritaire de la banque commerciale lettone Norvik banka. Il a accusé le gouverneur d’extorsion de fonds dans une interview accordée à l’agence de presse américaine Associated Press (AP), accompagnant ses déclarations d’une photo de Rimsevics en compagnie de Dmitri Pilchtchikov, PDG de l’Institut scientifique et de recherche sur les technologies de l’information, entreprise russe qui fournit le ministère russe de la Défense.

Ce n’est sans doute pas la première fois qu’une affaire de corruption est utilisée en Lettonie pour abattre un haut fonctionnaire proche des milieux d’affaires russes. L’ancien directeur des Chemins de fer lettons, Ugis Magonis, et l’ancien directeur du Port libre de Riga, Leonid Loguinov — deux structures étroitement liées à la Russie — on été écartés de cette façon.

Ugis Magonis, dont l’épouse, Anastasia Bakoulina, n’est autre que la nièce de l’ancien président des Chemins de fer de Russie Vladimir Iakounine, a été arrêté en 2015, soupçonné d’avoir touché quelque 500 000 euros de pots-de-vin de l’entrepreneur estonien Oleg Ossinovski. Son procès est toujours en cours.

Leonid Loguinov et son assistant, Aigara Pecaks, ont été accusés en janvier 2017 d’abus d’autorité et de détournement de fonds. Un tribunal d’arrondissement de Riga les a condamnés en septembre dernier à de grosses amendes. Loguinov, en politicien avisé, a préféré ne pas tenter le diable : il a démissionné avant le procès.

Des affaires de corruption ont aussi servi à écarter des responsables politiques dans les autres républiques baltes voisines de la Lettonie : les anciens directeurs du port estonien de Tallin Ain Kaljurand et Allan Kiil, en 2015, et l’ex-président des Chemins de fer lituaniens, Stasys Dailydka, en 2016. Ce dernier était notamment accusé d’avoir acheté des pièces détachées pour locomotives à l’entreprise russe Transmashholding sans appel d’offres préalable.

Les investisseurs russes considérés comme une menace pour la sécurité nationale

En 2014, la Lettonie a, de fait, abandonné un programme, lancé en 2010, qui permettait aux citoyens étrangers d’obtenir des permis de séjour en échange d’investissements dans l’économie nationale. Les étrangers désireux d’en profiter avaient principalement recours à l’achat de biens immobiliers. Et, faut-il le préciser, il s’agissait en grande majorité de ressortissants russes et des pays de la CEI.

Depuis la création de ce programme, le nombre des investisseurs augmentait de 80 % chaque année. Selon les chiffres de la Banque centrale lettone, le PIB y gagnait une augmentation annuelle d’environ 1,5 %, et le Fisc, de 30 à 40 millions d’euros par an.

Mais la coalition au pouvoir à Riga y a vu une menace pour la sécurité nationale : la langue russe gagnait du terrain en Lettonie, les plaques d’immatriculation russes se multipliaient dans les rues et, plus généralement, l’argent russe devenait trop présent dans l’économie lettone, notamment dans l’immobilier. Pour lutter contre cette « invasion rampante », le gouvernement a augmenté le coût du « ticket d’entrée en Lettonie » : le seuil minimal d’un achat immobilier permettant d’obtenir un permis de séjour est passé de 140 000 à 250 000 euros. Suite à ces décisions, les Russes et les autres ressortissants de la CEI ont quasiment perdu tout intérêt pour ce programme.

Une manifestation russe contre la suppression des écoles russes de Lettonie. Crédits : Union russe de Lettonie
Une manifestation russe contre la suppression des écoles russes de Lettonie. Crédits : Union russe de Lettonie

Entreprises d’importance stratégique

En mars 2017, la Saeima lettone a établi une liste d’entreprises qualifiées de « particulièrement importantes pour la sécurité nationale », qui inclut notamment les grands groupes de télécommunications, les principaux médias nationaux en ligne et certaines entreprises des secteurs gazier, électrique et hydraulique. Depuis, les actionnaires de ces structures sont soigneusement passés au crible. Pour les experts, cette liste est un barrage contre les investisseurs venus de l’Est, principalement russes.

La dérussification de l’enseignement

Enfin, cette année, l’État letton s’en est également pris à l’enseignement des langues minoritaires, pourtant préservé par la loi à une proportion d’environ 40/60 depuis l’indépendance. Selon les nouveaux amendements législatifs, à compter du 1er septembre 2019, les écoles secondaires qui enseignaient jusqu’alors dans les langues des minorités devront passer à l’enseignement en letton de toutes les matières, excepté celles liées à la langue maternelle et à la culture. À l’école primaire, l’enseignement sera bilingue, mais dans le secondaire, il devra être dispensé en letton, à 80 % de 13 à 16 ans, puis intégralement de 17 à 18 ans.

Si la Lettonie est peuplée d’autres communautés que celle des Russes ethniques — notamment de Biélorusses, de Lituaniens et de Polonais —, qui mettent également leurs enfants dans des écoles dispensant un enseignement dans leur langue nationale, tous les experts s’accordent à dire que c’est la langue russe qui pâtira le plus de la réforme en cours. Les Russes sont en effet la minorité ethnique la plus nombreuse du pays, avec, selon les statistiques de 2017, près d’un demi-million de personnes sur les quelques 2 millions d’habitants au total.

Des Ukrainiens de Lettonie devant l'Opéra de Riga lors d'une fête traditionnelle. Crédits : Wikimedia
Des Ukrainiens de Lettonie devant l’Opéra de Riga lors d’une fête traditionnelle. Crédits : Wikimedia

Sur la question de la nouvelle loi relative à l’éducation en Lettonie, la Russie a interpellé, à l’OSCE, le Haut commissariat pour les affaires des minorités nationales (HCMN) et le Bureau pour les institutions démocratiques et les droits de l’homme (BIDDH). Au cours d’une réunion du conseil permanent de l’OSCE à Vienne, le représentant de Moscou, Alexandre Loukachevitch, a rappelé que l’Union fédéraliste des communautés ethniques européennes, qui réunit plus de 90 organisations dans 33 pays d’Europe, avait elle aussi dénoncé une grave atteinte au droit des Lettons russophones à recevoir un enseignement dans leur langue maternelle et à la parler librement. Enfin, les militants civils lettons pour la défense de la langue russe ont, à leur tour, déposé plusieurs plaintes auprès des diverses institutions européennes. Mais Bruxelles reste muette.

La réforme scolaire peut être ainsi considérée comme l’outil le plus subtil de dérussification de la Lettonie. Moins il y aura de gens qui connaîtront la langue et s’identifieront comme russes, plus les liens avec la Russie, notamment économiques, s’affaibliront. Les « nettoyages » opérés dans le transport et le fret, la banque et l’immobilier ont déjà significativement réduit ces liens. La réforme scolaire achèvera de les rompre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *