Exposition Zverev-Gala : le triomphe de la peinture sur la grisaille du quotidien

Le musée AZ, à Moscou, vient d’inaugurer l’exposition Zverev-Gala, sans doute la plus représentative de l’œuvre du peintre non-conformiste russe Anatoli Zverev. Malgré l’absence de reconnaissance en Russie de son vivant, pour les collectionneurs qui ont acheté ses toiles dès le début de sa carrière, Zverev était « un grand ». Leur intuition s’est confirmée.

L’exposition Zverev-Gala célèbre les trois ans du musée Anatoli Zverev (AZ), premier musée privé de Russie consacré à l’œuvre d’un seul artiste, fondé par la banquière Natalia Opaleva et la galeriste Polina Lobatchevskaïa, qui conçoit toutes les expositions.

Le musée AZ. Crédits : kudago.com
Le musée AZ. Crédits : kudago.com

Revenant pour LCDR sur la genèse de la création du lieu, Polina Lobatchevskaïa explique : « Ces dernières années, les expositions consacrées à Zverev, à la galerie Tretiakov et au Nouveau Manège [salle d’exposition moscovite située près du Kremlin], attiraient chaque fois énormément de visiteurs. C’est ce qui nous a poussées à ouvrir ce lieu qui lui est entièrement dédié. »

File d’attente pour une exposition de Zverev, au Nouveau Manège. Crédits : DR
File d’attente pour une exposition de Zverev, au Nouveau Manège. Crédits : DR

L’idée d’une grande rétrospective consacrée au peintre a été suggérée par les collaborateurs du musée eux-mêmes, désireux de voir ses œuvres réunies. En d’autres termes, une exposition conçue « à la demande des ouvriers », plaisante la galeriste, faisant référence au lexique soviétique.

« Zverev, c’est une fête. C’est le triomphe de l’art sur le quotidien prosaïque »

Le mot français de gala, utilisé dans le titre de l’exposition, est entré dans la langue russe dans les années 1990, sans doute grâce au magazine féminin éponyme, édité depuis cette époque en Russie. Toutefois, peu de Russes en connaissent le sens exact. Dans la présentation de l’événement, sur le site du musée, Polina Lobatchevskaïa explique aux non-francophones que le terme recouvre l’idée de célébration, de triomphe. « Zverev, c’est une fête. C’est le triomphe de l’art sur le quotidien prosaïque. Zverev, c’est toujours une représentation. Et toujours une découverte. D’où le titre : Zverev-Gala », écrit-elle.

L’exposition a effectivement des airs de spectacle, présentant, sur trois étages, les meilleurs travaux de l’artiste. Elle regroupe plus de 200 toiles de genres divers : portraits, paysages, abstractions, cycles suprématistes et illustrations. Elles ont toutes été offertes par Aliki Costakis, fille du célèbre collectionneur grec Georges Costakis qui, né à Moscou, avait quitté l’URSS avec sa famille, à la fin des années 1970, pour s’installer à Athènes (où il s’est éteint en 1991). Aliki Costakis a fait don d’environ 600 pièces au musée, sur un total de près de 1 500 œuvres de Zverev recensées par son père.

Alika Costakis, fille de Georges Costakis, avec sa fille Ekaterina, dans les années 1970. Crédits : DR
Alika Costakis, fille de Georges Costakis, avec sa fille Ekaterina, dans les années 1970. Son portrait, à droite. Crédits : DR

Zverev-Gala est la septième exposition organisée par le musée AZ depuis sa création. Outre les travaux d’Anatoli Zverev, chacune d’elles, mettait en scène des installations, des médias interactifs et des projections audiovisuelles. Le lieu, équipé de technologies dernier cri, n’a rien à envier à ses équivalents européens les plus contemporains. En évoluant à l’intérieur, on a parfois l’impression de se trouver dans un monde parallèle, secret.

La rétrospective Zverev-Gala insiste sur la diversité de l’héritage du peintre. Elle dévoile notamment pour la première fois au public un cycle d’illustrations, datant de 1955, inspiré de la nouvelle de Nikolaï Gogol Le Journal d’un Fou. La section qui leur est consacrée présente aussi un film d’animation, créé spécialement pour l’exposition par le réalisateur russe Mikhaïl Adachine.

L’artiste et sa muse

Anatoli Zverev naît le 3 novembre 1931 à Moscou. À l’école, il étudie le dessin avec Nikolaï Sinitsyne, lui-même élève de la célèbre artiste soviétique Anna Ostrooumova-Lebedeva. Mais Zverev avait coutume de dire que son plus grand maître était Léonard de Vinci, qu’il admirait profondément.

Sans le sou, il travaille comme peintre en bâtiment au parc moscovite de Sokolniki, où il est découvert par le peintre Alexandre Roumnev alors qu’il décore les aires de jeux pour enfants. L’artiste le prend sous son aile plusieurs années durant. Mais c’est Georges Costakis, dont il fait la connaissance en 1954, qui devient le mentor de Zverev : le collectionneur est le premier à pressentir chez le jeune homme le génie du dessin et de la peinture.

Une femme avec des seaux d'Anatoli Zverev, 1950. Crédits : mirtesen.ru | Les Chevaliers d'Anatoli Zverev, 1974. Crédits : Art Story
Une Femme avec des seaux d’Anatoli Zverev, 1950. Crédits : mirtesen.ru | Les Chevaliers d’Anatoli Zverev, 1974. Crédits : Art Story

En 1957, lors du Festival mondial de la Jeunesse et des étudiants, Anatoli Zverev se voit remettre la plus haute récompense du concours artistique par le peintre mexicain invité David Siqueiros.

« Zverev était à la fois un conquérant, un pionnier et le dernier représentant d’une tradition artistique remontant au début du XXe siècle »

En 1965, le chef d’orchestre français Igor Markevitch organise des expositions des travaux de Zverev à Paris et à Genève. En 1968, le peintre rencontre Oxana Asseïeva, veuve du célèbre poète Nikolaï Asseïev — une muse qui, dans sa jeunesse, a fréquenté les grands écrivains et peintres russes de l’ « Âge d’argent » : Pasternak, Maïakovski, Khlebnikov… [dans l’histoire de la poésie en Russie, l’Âge d’argent désigne les deux premières décennies du XXe siècle, ndlr]. L’histoire d’amour avec Oxana, de 39 ans son aînée, bouleverse la vie d’Anatoli : il se découvre un talent poétique et consacre des vers à celle qui devient sa muse. Le peintre, que Picasso qualifiait de « meilleur dessinateur russe », n’a jamais adhéré à aucune structure soviétique officielle réunissant des artistes, ni à un quelconque projet adoubé par les autorités. Sa seule exposition en Russie de son vivant date de 1984, aux côtés d’autres peintres-graphistes. Anatoli Zverev meurt à Moscou, le 9 décembre 1986.

Le monastère de Novodevitchi d'Anatoli Zverev, en 1981. Crédits : Musée AZ | Portrait d'Elena, 1980. Crédits : Musée AZ
Le monastère de Novodevitchi d’Anatoli Zverev, en 1981. Crédits : Musée AZ | Portrait d’Elena, 1980. Crédits : Musée AZ

 

« Quelque chose de titanesque »

De l’avis de tous ceux qui l’ont côtoyé, Zverev, pourtant d’une modestie rare, avait en lui « quelque chose de titanesque ».

« C’était à la fois un conquérant, un pionnier et le dernier représentant d’une tradition artistique remontant au début du XXe siècle. Le diapason de ses approches était démesurément large, allant du fauvisme à des parallèles avec l’expressionnisme abstrait. […] De la masse de ses observations, crues, un peu aléatoires, de tous les trophées capturés par le regard de l’artiste, Zverev extrayait énergiquement la substance qu’il désirait, quelque chose de nouveau, d’inédit, qui le décidait à prendre son pinceau. C’est peut-être ce qui rend les personnages d’Anatoli — qu’il s’agisse d’êtres humains, de plantes ou d’animaux — si actifs, si vivants… », écrivent les fondatrices du musée AZ, qui ont personnellement connu le peintre. Zverev est traditionnellement apparenté aux artistes non-conformistes, bien que le terme ne soit toujours pas officiellement admis par les historiens de l’art.

Le bois de bouleaux d'Anatoli Zverev. Crédits : archive.ru
Le bois de bouleaux d’Anatoli Zverev. Crédits : archive.ru

Pour Natalia Opaleva et Polina Lobatcheskaïa, le musée AZ est déjà trop petit pour le génie d’Anatoli Zverev. Elles préparent d’autres expositions consacrées au peintre dans des lieux culturels moscovites célèbres, notamment le Théâtre des Nations.

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