L’« Espace des passions » de Vladimir Yankilevsky

Le Musée d’art contemporain de Moscou (MMOMA) a inauguré au début du mois de mars une grande rétrospective personnelle du peintre avant-gardiste et non-conformiste russe Vladimir Yankilevsky. L’artiste est décédé à Paris, le 4 janvier dernier, alors qu’il suivait de près la préparation de cette exposition, dédiée à son quatre-vingtième anniversaire, et intitulée : Vladimir Yankilevsky. Mystery of Being (« Le mystère de l’Être »).

L’être et l’univers

Vladimir Yankilevsky disait de son travail qu’il constituait, depuis son enfance et ses tout premiers dessins, une sorte de « corpus monolithique », traversé par « un ressenti universel unique », indépendant des contingences artistiques et politiques.

Mystery of Being rassemble plus de deux cents pièces issues de collections nationales et privées de Russie et de l’étranger, y compris celle des descendants de l’artiste.

L'exposition Vladimir Yankilevsky. Mystery of Being. Crédits : kudamoscow
L’exposition Vladimir Yankilevsky. Mystery of Being. Crédits : kudamoscow

Les questionnements et les expérimentations plastiques du peintre allaient à l’encontre de la panoplie de clichés de l’art officiel soviétique et socialiste

Le titre, précisent les concepteurs, reflète le thème central de l’œuvre de Yankilevsky : « la recherche des fondements existentiels du monde et, en même temps, l’impossibilité d’en percer totalement le secret ».

« La solitude de l’être dans l’univers, les questions de la liberté intérieure et extérieure, la dialectique du masculin et du féminin sont au cœur des travaux de Yankilevsky dès les années 1950 », indique la présentation du MMOMA.

Les questionnements et les expérimentations plastiques du peintre allaient à l’encontre de la panoplie de clichés de l’art officiel soviétique et socialiste. En outre, pour Yankilevsky, « l’artiste ne doit pas représenter la nature mais montrer sa relation à elle : d’une part la regarder de l’extérieur, d’autre part s’identifier à elle, tenter d’en exprimer l’état de l’intérieur… »

Les deux éléments

Mystery of Being naît avec les débuts du peintre. Cette première série de pastels et de toiles compte notamment un Portrait d’homme de 1957, particulièrement représentatif de cette période de Yankilevski, où l’artiste découvrait le travail de Picasso. On y trouve aussi un Petit Triptyque et un Adam et Ève. Dès cette phase initiale de l’œuvre, l’art de Yankilevsky reflète ses réflexions personnelles sur les rapports entre les éléments masculin et féminin.

Adam et Ève. Crédits : vladimiryankilevsky.com
Adam et Ève V. Crédits : vladimiryankilevsky.com

La deuxième partie de l’exposition, consacrée à la réalité politique et sociale, présente notamment les eaux-fortes de deux séries des années 1970 : Mutants (Sodome et Gomorrhe), qui donne son nom à la section, et Villes-masques.

Mutants (Sodome et Gomorrhe). Crédits : Archives
Mutants (Sodome et Gomorrhe), 1970. Crédits : Archives

La troisième section, « L’Illusion de la liberté », rassemble des travaux abordant la question des limites intérieures de l’individu et des possibilités d’en sortir, tandis que la dernière partie, « Laboratoire de création », présente différents croquis, esquisses et travaux graphiques, fruits des réflexions du peintre.

Itinéraire

Vladimir Yankilevsky naît le 15 février 1938 dans une famille d’artistes et est initié au dessin par son père, le peintre Boris Yankilevsky (1907–1987). Après des études artistiques de 1949 à 1956, il entre à l’Institut de polygraphie de Moscou, dont il est diplômé en 1962.

Dès le mois de novembre de la même année, il participe à une exposition de plusieurs « artistes indépendants », où il est remarqué et invité à prendre part à une autre exposition collective pour les trente ans de l’Union des peintres de Moscou, au Manège. Mais la visite du Secrétaire général du parti communiste de l’époque, Nikita Khrouchtchev, tourne au scandale : furieux, le dirigeant s’en prend à la peinture d’avant-garde en général et au travail de Yankilevsky en particulier, couvrant l’exposition de violentes critiques et injures.

L’épisode contraint Yankilevsky, pour gagner sa vie par la suite, à travailler comme dessinateur pour des éditions moscovites, telles que Goslitizdat, Znanie, Iskousstvo, Mir, Naouka, Kniga ou NLO. Mais c’est dans son atelier qu’il passe le plus clair de son temps. À l’époque, Yankilevsky rejoint aussi le « Cercle des artistes de Sretenski boulvar ».

Vladimir Yankilevski dans son atelier, dans les années 1970. Crédits : Image d'archives
Vladimir Yankilevski dans son atelier, dans les années 1970. Crédits : Image d’archives

Les « boîtes existentielles » de Yankilevsky représentent l’espace limité de l’existence humaine, la contradiction entre les rêves de l’individu et les contraintes imposées par la société qui l’entoure.

On qualifie souvent le style de Yankilevsky d’« expressionnisme épique ». Au début des années 1960, il travaille à une série intitulée « Espace des passions » et achève de définir un concept central de son œuvre : l’être sur fond d’éternité. Dans ses toiles, les relations homme-femme harmonisent la tragique image commune du monde.

Les années 1970 voient émerger une autre idée cruciale de l’œuvre de Yankilevsky : les « boîtes existentielles ». Ces boîtes représentent l’espace limité de l’existence humaine, la contradiction entre les rêves de l’individu et les contraintes imposées par la société qui l’entoure. Le premier travail de cette série est la toile-objet intitulée Porte (en mémoire des parents de mes parents), peinte en 1972. On y voit un personnage coincé entre les deux battants d’une porte tandis que se dévoile, derrière lui et en fond, l’infini d’une ligne d’horizon…

Porte (en mémoire des parents de mes parents), 1972. Crédits : Wikimedia
Porte (en mémoire des parents de mes parents), 1972. Crédits : Wikimedia

Il faut attendre 1978 pour que la capitale russe consacre à Yankilevsky sa première exposition personnelle. En 1989, l’artiste quitte l’URSS pour New York et Paris.

Yankilevsky est aujourd’hui exposé dans les plus grands musées russes et mondiaux : galerie Tretiakov, Musée d’État russe, Musée des Beaux-arts Pouchkine en Russie, musées Ludwig de Cologne et Budapest, Centre Georges Pompidou à Paris, Galerie nationale de Dresde, Museum de Bochum, Musée Zimmerli aux États-Unis (qui réunit la célèbre collection Norton et Nancy Dodge d’art non-conformiste soviétique et russe) et d’autres, sans compter les collections privées.

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