Elista, la steppe où cohabitent Lénine, Khrouchtchev et Bouddha

Si atteindre Elista est loin d’être une tâche aisée, la ville en vaut toutefois largement la peine. Reportage dans la capitale de la Kalmoukie, où traditions et modernité se côtoient et où Nikita Khrouchtchev et les échecs sont à l’honneur.

La Kalmoukie, dont Elista est la capitale, est une des rares régions russes où l’on ne trouve aucune gare de voyageurs. Les avions n’y volent que depuis Moscou, et seulement trois fois par semaine. L’aller coûte en moyenne 7 000 roubles [environ 100 euros], une somme importante en Russie. Les Kalmouks (descendants des Mongols) prennent habituellement le bus pour quitter leur région. Le trajet jusqu’à Moscou dure 18h. Pour le rendre plus confortable, les véhicules sont équipés de prises électriques, d’air conditionné et de téléviseurs. Du thé y est même parfois distribué et un billet ne coûte pas plus de 2 000 roubles [30 euros]. Si cette option ne vous plaît pas, vous pouvez toujours, de Moscou, prendre un vol jusqu’à Astrakhan ou Volgograd, situées dans deux régions voisines de la Kalmoukie, et ensuite rejoindre Elista en minibus.

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Admettons que, par un de ces moyens de transport, vous vous retrouviez à Elista. Vous arrivez sur la place de la gare. Si des trains de voyageurs y circulaient jadis, on n’y voit plus, désormais, que des trains de marchandises. Dans les toilettes de la gare, une cruche d’eau est posée sur le sol. Ce n’est pas une tradition kalmouke, mais caucasienne : Elista se trouve sur le parcours des camions et des autobus daghestanais et, selon les règles d’hygiène musulmanes, on ne peut se laver qu’avec l’eau d’une cruche.

 

Cheval sauvage dans la steppe kalmouke. Crédits : Alexey Popov
Cheval sauvage dans la steppe kalmouke. Crédits : Alexey Popov

 

La Pagode, ou la place Lénine

En sortant de la gare, montez dans une marchroutka [taxi collectif, ndlr] et demandez au conducteur de vous conduire jusqu’à la Pagode. Le trajet vous coûtera entre 10 et 12 roubles [environ 0,15 euro], une somme que vous donnerez non au chauffeur mais à la personne assise à l’avant qui ouvre et ferme la porte à chaque arrêt. Impossible d’expliquer sa présence quand, dans les autres régions de Russie, le conducteur se charge lui-même de cette tâche. Cette personne énumère à l’avance les prochains arrêts et demande aux passagers s’ils ont l’intention d’y descendre. En cas de réponse négative, l’itinéraire peut être quelque peu modifié.

La place Lénine en 1970, puis fin des années 2000. Crédits : pastvu.com | fishki.net.
La place Lénine en 1970, puis fin des années 2000. Crédits : pastvu.com | fishki.net

Un président passionné d’échecs et en contact avec des extraterrestres

La Pagode des Sept Jours est située sur la place Lénine, lieu de concentration de toute la vie locale. Elle se dresse face à une statue du père de la Révolution et à côté d’un grand échiquier. Ces trois éléments reflètent à merveille l’histoire de la ville et de la république : la pagode rappelle la religion bouddhiste, Lénine la période complexe de la Kalmoukie soviétique, et les échecs la nouvelle vie, russe, de la région.

 

La Fontaine des trois lotus sur la place Lénine. Crédits : Wikimedia
La Fontaine des trois lotus sur la place Lénine. Crédits : Wikimedia

 

Presque aussitôt après l’effondrement de l’URSS, en 1991, est arrivé au pouvoir Kirsan Ilioumjinov, fils d’un écrivain local, resté à la tête de la république jusqu’en 2010. Kirsan Ilioumjinov est célèbre pour trois choses : ses menaces de faire sortir la région de la Fédération de Russie, ses nombreuses affirmations selon lesquelles il serait en contact avec des extraterrestres, et sa passion pour les échecs. Cette dernière l’a incité à faire de l’apprentissage du jeu une matière scolaire obligatoire et à construire l’étonnant complexe City-Chess, situé à la périphérie d’Elista.

Le complexe City-Chess. Crédits : flickr - Alexxx Malev
Le complexe City-Chess. Crédits : flickr – Alexxx Malev

City-Chess, une banlieue moderne au milieu de la steppe

Elista est une petite ville à l’aménagement relativement simple. Elle comporte des micro-quartiers d’immeubles, un énorme ensemble de petites maisons individuelles situées dans des rues aux noms difficiles à prononcer, tels que Setkl et Mantsyn Kets, et un centre-ville composé de bâtiments constructivistes datant du début de l’époque soviétique, d’immeubles modernes et de monuments bouddhistes. Le seul élément qui détonne dans ce paysage est le fameux City-Chess, construit à l’occasion de l’Olympiade internationale d’échecs organisée en 1998 à Elista. Le quartier abrite de confortables cottages, des ruelles boisées et d’élégants cafés. Au centre du complexe se dressent le Palais des échecs, tout en verre, les bureaux de l’état civil, le consulat de Mongolie et le joli mais onéreux restaurant Royal Park. Le lieu fait davantage penser à la banlieue de Seattle qu’à une ville russe. À flanc de colline, il offre, dans sa partie inférieure, une vue sur la steppe kalmouke infinie.

Un jeu d'échecs exposé au complexe City-Chess. Crédits : flickr - Alexxx Malev
Un jeu d’échecs exposé au complexe City-Chess. Crédits : flickr – Alexxx Malev

La frontière entre City-Chess et la steppe semble délimitée par une palissade invisible : on se trouve milieu des cottages et des voitures, mais il suffit de faire un pas, et voilà que la steppe et les collines s’étendent à perte de vue dans toutes les directions.

La partie supérieure du complexe est adjacente à l’avenue Ostap Bender, sur laquelle est érigée la statue de ce héros littéraire, entourée de douze chaises [le personnage, un petit truand, très populaire en Russie, apparaît dans le roman Les Douze Chaises d’Ilf et Petrov, 1928 ndlr]. L’avenue Bender coupe la rue Khrouchtchev, une des plus grandes artères de la ville. Il semblerait que nulle part ailleurs Nikita Khrouchtchev ne soit autant admiré… Au cours de la Seconde Guerre mondiale, un petit nombre de Kalmouks sont passés à l’ennemi, suffisamment pour que Staline décide, en 1943, de déporter tout le peuple en Sibérie. Pendant douze ans, la Kalmoukie a cessé d’exister : la république a été rayée de la carte et partagée entre les régions russophones voisines, tandis que ses habitants étaient envoyés dans des coins reculés de Russie, où ils ont souffert du climat et de la pauvreté.

 

Le chevalier doré debout symbolise le peuple kalmouk. Crédits : flickr
Le chevalier doré debout symbolise le peuple kalmouk. Crédits : flickr

Certains ont connu un sort encore moins enviable : çà et là, dans la steppe, jusqu’au début de la guerre, vivaient des familles qui ne parlaient pas russe et ne connaissaient d’autre vie que le nomadisme. Elles ont été déportées dans des villages sibériens. L’histoire tragique de la déportation des Kalmouks a inspiré à Ernst Neïzvestny sa sculpture Exode et retour, installée au sommet d’un tumulus. À son pied se trouve un wagon identique à ceux dans lesquels ont été entassés les Kalmouks avant d’être envoyés en Sibérie. Il abrite le mini-musée « Réprimés mais pas brisés », où sont exposés des objets rapportés des lieux de déportation. Des excursions y sont proposées par le poète autodidacte Vladimir Sandjiev, un personnage haut en couleur que certains surnomment « le fou de la ville ».

Nikita Khrouchtchev a réhabilité le peuple kalmouk, l’a autorisé à regagner sa patrie et a bâti Elista. Le siège du gouvernement de la république est d’ailleurs une khrouchtchevk, un de ces immeubles de cinq étages, construits en série dans les années 1960 dans toute l’Union soviétique, sur ordre de l’ancien Secrétaire général du Parti communiste.

Thé, boyaux et pompon

En suivant une diagonale depuis la khrouchtchevka gouvernementale, on tombe sur un édifice moderne de style oriental : le centre commercial Galeria, qui abrite notamment le bistrot bon marché et confortable Paul’s Burgers. Ce dernier propose, entre autres choses, un très large assortiment de djomba, nom du thé kalmouk. Pour pouvoir porter ce nom, celui-ci doit contenir, outre du thé, du lait, du sel, du poivre et du beurre. Beaucoup y ajoutent d’autres ingrédients, des feuilles de laurier à l’anis étoilé notamment. Il s’agit de la spécialité kalmouke la plus anodine, les plats incluant en général des boyaux de moutons ou autres fantaisies du même genre.

Centre commercial Galeria. Crédits : knife.media
Centre commercial Galeria. Crédits : knife.media

Ces mets sont très populaires et trouver un restaurant traditionnel fréquenté par les autochtones ne présente aucune difficulté. En face du centre commercial Galeria se tient un magasin de souvenirs kalmouks, où l’on peut acheter le fameux djomba, un jeu d’échecs ou encore un oulan zala, nom du pompon rouge ornant les chapeaux kalmouks traditionnels. Ce pompon est souvent suspendu derrière le pare-brise des voitures. Il sert de protection et de signe d’appartenance ethnique. Les patriotes les plus radicaux remplacent également le drapeau russe par un drapeau kalmouk sur leurs plaques minéralogiques. Le lotus et la tulipe sont deux autres symboles importants en Kalmoukie. Le premier est utilisé par tous les peuples bouddhistes, le second est une particularité locale. Dans les steppes de la partie occidentale de la république poussent en effet des tulipes sauvages.

 

Le Burkhan Bakshin Altan Sume, également appelé le Temple d'or, le plus grand temple bouddhiste d'Europe. Crédits : Wikimedia
Le Burkhan Bakshin Altan Sume, également appelé le Temple d’or, le plus grand temple bouddhiste d’Europe. Crédits : Wikimedia

 

Le plus grand temple bouddhiste d’Europe

À deux pas de la place Lénine et du centre commercial Galeria se trouve l’adobe d’or du bouddha Shakyamuni, le plus grand temple bouddhiste d’Europe ‒ il accueille une bibliothèque, un musée, deux salles de conférences, la résidence des chefs bouddhistes kalmouks, une grande salle de prière avec une statue de Bouddha haute de neuf mètres (également la plus grande d’Europe), une salle de méditation… Bien que le temple soit considéré comme la « principale curiosité touristique d’Elista » et que la visite des sites religieux se limite souvent à lui, la ville dispose d’un autre temple, plus modeste mais non moins impressionnant : le Siakiousn-Sioumé. Il se dresse à l’écart, au milieu de la steppe, ce qui lui confère une atmosphère de véritable monastère bouddhiste. Le Dalaï-Lama s’y rend parfois et séjourne dans une maisonnette située aux alentours.

 

L'intérieur du Temple d'or. Crédits : historyworlds.ru
L’intérieur du Temple d’or. Crédits : historyworlds.ru

 

L’Elista des temples, des échecs et de la steppe cohabite avec l’Elista jeune et moderne, où l’on peut passer la nuit à l’Hostel Tulipe, boire au FLWRS Café et écouter le chanteur légendaire Bad Tchimidov, auteur de hits tels que : « Je viens de Kalmoukie, mon frère » et « Elista – Centre – Pagode ». Si, au FLWRS Café, vous pourrez rencontrer des hipsters kalmouks vêtus d’habits de la marque locale 4 Oirad, portant les inscriptions « Kalmoukie » et « Bouddhisme », dans la rue Pianaïa, vous verrez surtout des jeunes en survêtements, à l’air peu avenant. La rue Pianaïa est un amas d’établissements semi-légaux célébrés par les chansonniers moscovites. Le rappeur local Guerman Patrikov rappelle dans un de ses titres qu’avant de s’y rendre, il vaut mieux se munir « d’un gilet pare-balles et d’un élixir d’immortalité ».

Photo promotionnelle FLWRS Café. Crédits : FLWRS Café - VK
Photo promotionnelle FLWRS Café. Crédits : FLWRS Café – VK

Comme le chante un autre artiste local, « peu importe que les avions volent rarement vers nos contrées chaudes et douillettes, oublie l’école et le travail, je t’attendrai à la gare ! ».

 

Noj (Knife) est un magazine en ligne spécialisé dans les thématiques culturelles et sociales. Noj fait partie des nouveaux médias indépendants de l’Internet russe.

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