Russie/USA : Telegram sous pression

Moscou menace de bloquer la populaire messagerie cryptée Telegram dans les semaines à venir si sa direction ne transmet pas au Service fédéral de sécurité (FSB) les clés de décryptage des messages échangés par ses utilisateurs. Inquiet de perdre le contrôle de son entreprise et, par ailleurs, mis sous pression par les autorités américaines, Pavel Dourov, créateur de l’application, limite le cercle des investisseurs potentiels.

Le mois d’avril sera déterminant pour Pavel Dourov et Telegram, suite au refus de la Cour suprême de Russie, le 20 mars, de reconnaître comme illégale – à la demande de P. Dourov – l’exigence du FSB d’avoir accès aux clés de décryptage des messages échangés par les utilisateurs. Selon le fondateur de l’application, la démarche du FSB est une violation de la Constitution russe, qui garantit le secret des correspondances privées. Le FSB rétorque que ce droit protégé par la loi ne concerne pas les services de messagerie.

Le messagerie Telegrram. Crédits : Christian Wiediger - Unsplash
Le messagerie Telegrram. Crédits : Christian Wiediger – Unsplash

Dourov vs FSB

Forte de la décision de la Cour suprême, l’agence de surveillance des télécommunications Roskomnadzor a informé Telegram de la nécessité de transmettre dans les quinze jours les clés de décryptage au FSB. Dans le cas contraire, l’application sera bloquée. Telegram risque ainsi de connaître le même sort que LinkedIn, inaccessible en Russie depuis la fin de 2016 en raison du refus de sa direction de déplacer dans le pays les serveurs où sont stockées et traitées les données personnelles de ses utilisateurs russes.

Pavel Dourov campe toutefois sur ses positions : « Ces menaces n’aboutiront pas. Telegram protégera la liberté et la vie privée de ses utilisateurs », a-t-il écrit sur son compte Twitter, signifiant son refus de se soumettre aux exigences du FSB.

En juin 2017, Pavel Dourov a annoncé l’introduction sur Telegram de la fonction « Liberté de parole », qui permet de se connecter à un serveur intermédiaire contournant le blocage de l’application.

En juin 2017, le FSB a exigé pour la première fois d’avoir accès aux clés de décryptage, arguant que les groupes terroristes internationaux utilisaient la messagerie pour communiquer. Le refus d’obtempérer de Telegram lui a valu une amende de 800 000 roubles (11 400 euros). En mars 2018, la messagerie a porté plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg.

Siège du FSB à Loubianka. Crédits : mosprogulka.ru
Siège du FSB à Loubianka. Crédits : mosprogulka.ru

En cas de blocage de l’application, celle-ci sera uniquement accessible à l’aide des VPN (réseaux privés virtuels qui rendent les internautes anonymes). Toutefois, les VPN et autres anonymiseurs risquent également d’être interdits, la Douma d’État ayant adopté en première lecture, en juin 2017, une loi visant à en interdire l’usage en Russie. Pavel Dourov a toutefois trouvé une parade en annonçant l’introduction sur Telegram de la fonction « Liberté de parole », qui permet de se connecter à un serveur intermédiaire contournant le blocage.

L’interdiction éventuelle de Telegram en Russie, où 10 millions de personnes utilisent l’application, n’aura que peu d’impact sur sa popularité dans le monde, où le nombre de ses membres vient de dépasser les 100 millions.

En conflit avec les autorités, Pavel Dourov a été contraint, en 2014, de quitter la Russie et de vendre VKontakte (le Facebook russe), réseau social dont il est le créateur, à des structures proches du Kremlin. Depuis, Telegram est devenu le principal « bébé » de l’homme d’affaires, qui a investi tous ses efforts dans son développement et sa promotion.

Gram, la cryptomonnaie de Dourov

À la fin de 2017, Telegram a fait part de son intention de lancer sa propre blockchain (technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle), Telegram Open Network (TON), et d’organiser une ICO (Initial Coin Offering), c’est-à-dire une levée de fonds via l’émission d’actifs numériques échangeables contre des cryptomonnaies. L’offre dite « fermée », car limitée à quelques investisseurs, devrait permettre la mise en circulation d’une nouvelle cryptomonnaie appelée Gram. Cette première levée de fonds a permis de récolter la somme record de 850 millions de dollars. Parmi les investisseurs, on trouve les hommes d’affaires Sergueï Solonine et David Iakobachvili.

Le Gram sera la cryptomonnaie de la messagerie Telegram. Crédits : telegram.org.ru
Le Gram sera la cryptomonnaie de la messagerie Telegram sur le réseau TON. Crédits : telegram.org.ru

L’offre publique (ICO ouverte) était prévue en mars 2018. Elle pourrait néanmoins être annulée si Telegram réussit à récolter, au cours de la vente privée, les 3 milliards de dollars dont elle a besoin. À la mi-mars, des médias russes, dont Vesti.Economika, ont annoncé que la messagerie avait pu lever plus de 4 milliards de dollars mais que certains clients avaient été refusés faute d’avoir pu fournir des documents exigés par Dourov : copie notariée du passeport, attestation de domicile, recommandation de la banque, etc.

Les hommes d’affaires russes figurant sur les listes noires européennes et américaines ne pourront pas investir dans Telegram.

Pour ne pas tomber sous le coup des sanctions américaines, Telegram refuse en effet aux investisseurs – russes pour la plupart – figurant sur les listes noires de l’Union européenne et des États-Unis, de participer à ses levées de fonds – une condition inscrite noir sur blanc dans le contrat d’achat de tokens (actifs numériques) Gram, selon le portail RBC, qui dispose d’une copie du document.

Cette interdiction concerne non seulement les personnes visées par les sanctions occidentales mais également leurs parents proches.

Les citoyens vivant sur des territoires frappés par les sanctions sont également visés. Il s’agit de la Crimée, de Cuba, de l’Iran, de la Corée du Nord et de la Syrie. En outre, tous les investisseurs potentiels devront se soumettre à la procédure KYC (Know Your Customer) de vérification de l’identité des clients, appliquée sur les marchés financiers.

Ainsi les hommes d’affaires russes figurant sur les listes noires européennes et américaines ne pourront-ils pas investir dans Telegram.

La décision de la messagerie de se soumettre aux sanctions occidentales est pour le moins inattendue. Pavel Dourov, surnommé « le Zuckerberg russe » en Occident, s’est forgé une réputation de « rebelle » face à n’importe quelle autorité. Outre son refus de fournir au FSB les clés de décryptage de Telegram, Pavel Dourov a également refusé de bloquer les chaînes iraniennes d’opposition sur l’application.

Pavel Dourov a émigré en 2014. Se considérant comme un citoyen du monde, il séjourne dans différents pays mais ne compte pas revenir en Russie. Crédits @durov - Instagram
Pavel Dourov a émigré en 2014. Se considérant comme un citoyen du monde, il séjourne dans différents pays mais ne compte pas revenir en Russie. Crédits @durov – Instagram

Au delà des sanctions occidentales contre la Russie, dont il semblait jusqu’à présent ne pas se préoccuper outre mesure, Pavel Dourov cherche peut-être à se protéger d’une prise de contrôle indirecte de Telegram par le Kremlin via des fonds ou des investisseurs russes qui avanceraient masqués.

L’organisme américain de contrôle des marchés financiers en embuscade

La décision de Pavel Dourov de limiter le cercle des investisseurs de Telegram est uniquement dictée par des considérations économiques, estime cependant Grigori Erman, analyste en chef de l’entreprise Aurora Blockchain Capital. « Il a des problèmes d’argent, ce qui entrave le développement de Telegram. Cette levée de fonds est sa dernière chance », affirme l’expert.

Une affirmation pour le moins surprenante, la revue américaine Forbes ayant pour la première fois inclus, en février dernier, Pavel Dourov dans son classement des milliardaires en dollars.

L’analyste précise également que l’introduction de ces exigences a été influencée par la Securities and Exchange Commission (SEC), l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers. Il est vrai que le 7 mars, la SEC a fait part de la nécessité pour les bourses de cryptomonnaies de s’enregistrer auprès d’elle si des tokens considérés comme des valeurs mobilières y sont négociés.

Une semaine plus tard, le 15 mars, une représentante de la SEC a déclaré que la commission examinait des dizaines d’affaires relatives aux cryptomonnaies et aux levées de fonds les concernant : « Nous sommes très actifs et je m’attends à ce que nous découvrions beaucoup de choses », a-t-elle ajouté, précisant qu’il était pour l’heure impossible de dire si la commission allait prendre des décisions juridiquement contraignantes.

Ces déclarations confirment, selon Grigori Erman, que la prudence est la priorité de Pavel Dourov: « Il veut mettre son entreprise à l’abri de toute sanction éventuelle imposée par la SEC. »

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