Russie/Ukraine : mêmes séries TV, même téléréalité…

En 2017, le studio ukrainien Film.ua a été le deuxième plus gros producteur de séries pour la télévision russe. Ce constat, qui peut sembler paradoxal dans le contexte actuel de tensions entre Moscou et Kiev, ne surprend pas les professionnels du secteur : l’Ukraine fait partie des plus gros fournisseurs de programmes de divertissement pour la télévision russe.

Les locaux de Film.ua. Crédits : igotoworld.com
Les locaux de Film.ua. Crédits : igotoworld.com

Kolia lance une pièce en l’air : « Pile », annonce-t-il, visiblement déçu. « Hourra ! », s’exclame Macha. La jeune femme hérite en effet du billet gagnant : un voyage de deux jours dans les lointaines Philippines avec, à sa disposition, une carte de crédit inépuisable. En d’autres termes : hébergement dans les meilleurs hôtels, repas gastronomiques et shopping de luxe. Le garçon, lui, devra survivre durant ces deux jours aux Philippines avec seulement 100 dollars en poche…

Kolia et Macha sont les deux animateurs de l’émission Pile et Face, une émission diffusée pour la première fois sur la chaîne de télévision russe Piatnitsa! (« C’est vendredi ! ») en 2013. Depuis, l’émission ne cesse de gagner en audience : en 2016, elle a rapporté à la chaîne un bénéfice publicitaire de 10,5 milliards de roubles (près de 150 millions d’euros), selon l’agence internationale d’audit média ESI.

Pile et face à Paris

La téléréalité ukrainienne en Russie

Avant d’arriver en Russie, Pile et Face, produite par le studio ukrainien Teen Spirit, a été diffusée plus de mille fois par la chaîne ukrainienne Inter depuis 2011.

Le contrat conclu par Inter avec Piatnitsa!, prévoit un partage égal des coûts de tournage. La chaîne ukrainienne, qui demeure toutefois propriétaire des droits, conserve la possibilité de produire des saisons exceptionnelles en exclusivité pour la Russie. Teen Spirit fournit à Piatnitsa! du contenu, mais aussi des stars : certains participants (ukrainiens) sont devenus par la suite de véritables célébrités people sur la chaîne russe.

La production TV coûte trois à quatre fois moins cher en Ukraine qu’en Russie

La réalisatrice, Evguenia Sidelnikova, citée par RBC, est certaine que Pile et Face va continuer de gagner en popularité. Teen Spirit prépare actuellement pour Inter et Piatnitsa! la 17e saison ordinaire, et vient d’achever le tournage d’une saison exclusive pour la chaîne russe, sur des voyages en Russie.

Autre émission ukrainienne phare de Piatnitsa!, l’émission Revizorro, qui met en scène un animateur faisant l’inspection de cafés et de restaurants. Dans son format initial, diffusé sur la chaîne ukrainienne Novy Kanal, elle s’appelle Inspecteur Freïmut, du nom de l’animateur. La chaîne russe prévoyait au départ d’acheter l’émission complète, avec l’équipe ukrainienne, mais Novy Kanal, comprenant que le projet coûterait trop cher, a finalement préféré ne céder à Piatnitsa! que son concept.

Bande-annonce d’un épisode de Revizorro

Chaque tournage du format russe de Revizorro coûte environ 1,5 million de roubles (un peu plus de 20 000 euros). Si les producteurs du format ukrainien ne communiquent pas leurs chiffres, ils confient que la production d’une émission télévisée revient en général trois à quatre fois moins cher en Ukraine qu’en Russie.

Découverte de talents versus téléréalité

C’est cet aspect budgétaire qui fait la force de l’Ukraine en la matière. Au milieu des années 2000, les chaînes russes et ukrainiennes ont fait des choix de développement différents : les premières, largement soutenues par des fonds publics, ont opté pour des émissions de découverte de talents et des séries, tandis que les secondes, plus limitées dans leurs moyens, se sont tournées vers la téléréalité.

« En Ukraine, l’arrivée des reality shows a entraîné l’apparition de toute une génération de professionnels : éditeurs, réalisateurs, scénaristes. Les chaînes nationales en diffusent au moins cinq par semaine », explique un représentant de la holding Gazprom-Media, propriétaire de plusieurs médias russes.

La situation a changé à partir de 2010, avec l’apparition en Russie de chaînes de divertissement destinées à un public jeune, comme Piatnitsa! et You.

Sur le plateau d'une émission de la chaîne You. Crédits : You - VK
Sur le plateau d’une émission de la chaîne You. Crédits : You – VK

La chaîne russe You achète entre 15 % et 17 % de son contenu en Ukraine

Tous les programmes vedettes de You sont des émissions de téléréalité produites par la chaîne ukrainienne STB. Tiercé gagnant, dans l’ordre : Chérie, on tue les enfants, qui met en scène des relations familiales difficiles, Papa s’est fait avoir, où des pères se retrouvent brusquement seuls pour « gérer » les enfants et la maison, et J’ai honte de mon corps, show « médical » filmant des gens souffrant d’anomalies physiques repoussantes. La chaîne précise qu’elle achète entre 15 % et 17 % de l’ensemble de son contenu en l’Ukraine.

Parallèlement, même les programmes de téléréalité créés et produits en Russie sont souvent inspirés de modèles ukrainiens. « Visiblement, ils [les producteurs russes de divertissement] ont simplement peur de se planter : pourquoi risquer de se lancer dans quelque chose qui n’a pas marché chez votre voisin ? », juge Viktoria Bourdoukova, productrice de la chaîne ukrainienne Novy Kanal, citée par RBC.

Bande-annonce d’une émission de J’ai honte de mon corps sur STB

Le deuxième plus gros producteur de séries pour la télévision russe

Et il n’y a pas que dans le domaine du divertissement que l’Ukraine figure parmi les plus gros fournisseurs de contenu pour la télévision russe. Selon le cabinet russe d’étude du marché média KVG Research, le studio ukrainien Film.ua, basé à Kiev, a été en 2017 le deuxième plus gros producteur de séries pour la télévision russe. Il a vendu aux chaînes russes un total de 35 séries, pour 527 heures de contenu.

Quant au premier fournisseur du marché russe, Star Media, il est enregistré en Russie mais appartient à un homme d’affaires ukrainien : Vladislav Riachine. Le studio travaille avec les plus grandes chaînes fédérales russes, notamment Pervy Kanal, Rossia 1 et NTV.

Au total, Star Media aurait produit en 2017 84 projets pour la télévision russe, soit 790 heures de contenu. Parmi les plus célèbres : la série Mata Hari, sur l’espionne de la Première Guerre mondiale, et celle sur Anna Guerman, chanteuse pop d’origine polonaise devenue une figure culte de l’URSS des années 1960-1970.

Bande-annonce de Mata Hari, série produite par Star Media

Si ces chiffres ont été démentis par les représentants de Star Media eux-mêmes – qui affirment que leur studio n’a produit en 2017 pour le marché russe qu’un total de 16 films et séries -, la présence des séries ukrainiennes à la télévision russe demeure un fait incontestable.

On a ainsi vu arriver, ces deux dernières années, sur les plus grandes chaînes russes (qui représentent plusieurs millions de téléspectateurs) des séries ukrainiennes de tous les genres, du mélodrame au policier. On peut notamment citer La Grecque et L’Élue, sur Pervy Kanal, Le canevas du Destin et La vie d’une autre, sur Rossia 1, Contact sur NTV et Commandante et médium, sur Piaty Kanal. Une liste qui ne cesse de s’allonger.

Un liste noire de 600 personnalités du monde culturel russe menaçant la sécurité nationale ukrainienne

Les tensions politiques entre Moscou et Kiev n’auraient-elles aucun impact sur la collaboration dans l’audiovisuel ? « En fait, depuis 2014 et le début de la crise russo-ukrainienne, on voit de plus en plus de contenu ukrainien à la télévision russe », affirme un interlocuteur de RBC spécialisé dans l’ « export » d’émissions ukrainiennes en Russie.

Le tableau est toutefois très différent en Ukraine. Au début de 2015, le président Petro Porochenko a signé une loi interdisant de fait, dans le pays, la diffusion de contenu cinématographique et télévisuel produit en Russie après janvier 2014. L’interdiction s’étend également aux films et séries russes datant d’avant 2014, mais présentant sous un jour positif les structures étatiques du « pays-agresseur » et/ou employant des acteurs qui, selon les autorités ukrainiennes, « représentent une menace pour la sécurité nationale ». Sachant que cette « liste noire » ukrainienne comporte, à ce jour, les noms d’environ 600 personnalités culturelles russes.

Le studio du journal télévisé de Pervy Kanal. L'Ukraine interdit les émissions russes, notamment dans le cadre d'une guerre de l'information. Crédits : Youtube
Le studio du journal télévisé de Pervy Kanal. L’Ukraine interdit les émissions russes, notamment dans le cadre d’une guerre de l’information. Crédits : Youtube

Le marché ukrainien trop étroit pour rentabiliser ses productions

Pour Galina Petrenko, directrice de l’ONG ukrainienne Detector media, cette loi visait, avant tout, à stimuler et soutenir la production audiovisuelle ukrainienne sur le marché intérieur. Et, dans une certaine mesure, elle y est parvenue, poursuit-elle. En même temps, le marché ukrainien est encore trop étroit pour amortir les coûts d’une production de qualité. « Les studios ont besoin de partenariats et de marchés à l’export », explique Mme Petrenko. En outre, précise-t-elle, le contenu produit en collaboration avec des structures russes ne tombe pas sous le coup de cette interdiction légale de diffusion en Ukraine. Une possibilité utilisée par ceux des producteurs ukrainiens qui, selon Galina Petrenko, « préfèrent sortir des sentiers battus ».

La politique a tout de même touché indirectement la diffusion de contenu audiovisuel ukrainien en Russie, note pour sa part un producteur ukrainien travaillant avec les chaînes russes: « L’interruption des liaisons aériennes directes entre l’Ukraine et la Russie a compliqué la logistique, et, par conséquent, alourdi les budgets », explique-t-il, avant d’ajouter que la collaboration russo-ukrainienne a pourtant toutes les chances de se poursuivre: « La caravane passe, on partage les mêmes ennuis. »

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