Tragédie de Kemerovo : deuil et colère

L’incendie survenu dans le centre commercial Zimniaïa Vichnia de Kemerovo a pu être causé soit par un court-circuit, soit par l’utilisation d’un engin incendiaire, a déclaré Alexandre Bastrykine, directeur du Comité d’enquête de Russie, le 27 mars. Les deux versions sont en train d’être examinées et plusieurs expertises sont en cours. L’hypothèse d’une attaque terroriste a été écartée. Selon les derniers chiffres officiels, l’incendie a ôté la vie à 64 personnes, majoritairement des enfants. Arrivé mardi matin à Kemerovo, le président Vladimir Poutine a promis aux habitants de la ville que tous les coupables seraient punis. Un deuil national a été annoncé le 28 mars. Dans de nombreux pays, les habitants déposent des fleurs et des jouets devant les missions diplomatiques russes en signe de solidarité.

La Russie se recueille suite à la tragédie de Kemerovo. Crédits : VK
La Russie se recueille suite à la tragédie de Kemerovo. Crédits : VK

« Je suis venue après que ma fille m’ait appelée. Elle m’a dit : Il y a un incendie. Nous sommes enfermés dans le cinéma. Nous ne pouvons pas sortir. » J’ai mis trois minutes pour rejoindre le centre commercial. J’ai pris l’escalier pour monter jusqu’au troisième étage parce que l’ascenseur ne fonctionnait pas. Tous les accès étaient barrés. J’ai dit aux pompiers que des gens se trouvaient dans le cinéma, qu’ils pouvaient les aider. Ils m’ont répondu : Il n’y a personne. Pendant vingt à trente minutes, les pompiers n’ont rien fait. Je leur ai demandé d’ouvrir les portes mais ils n’ont pas réagi. Ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire, qu’ils n’avaient pas l’équipement adapté… Ma fille m’a dit : Maman, il y a de la fumée, on brûle, je t’aime très fort, je meurs. Ensuite, la communication a coupé. »

« Notre petite-fille nous a appelés. Elle était enfermée dans le cinéma. Elle criait : Il y a de la fumée partout, nous étouffons ! »

« Quand je suis arrivée, il n’y avait qu’un seul camion de pompiers. Tout a été fait à la va-vite, rien n’était organisé ! Alors qu’on aurait pu sauver les enfants ! Mon beau-fils est venu en catastrophe de l’aéroport. Un autre homme, dont les trois filles se trouvaient là, s’est précipité vers le centre commercial. Mais on ne les a pas laissés entrer… Et ma petite-fille, elle est tellement débrouillarde qu’elle aurait pu sortir toute seule et emmener avec elle la moitié des autres enfants. »

« J’ai couru dans l’escalier. Quelqu’un m’a glissé dans la main un chiffon humide avec lequel je me suis couvert le nez. Quand je suis arrivé au troisième étage, j’ai brisé la vitre pour que la fumée s’échappe vers le haut, puis je suis tombé. Je me suis mis à ramper et j’ai compris que mes forces me quittaient, que j’allais m’évanouir à force d’inhaler du monoxyde de carbone. Ma fille n’arrêtait pas de m’appeler. Je lui criais d’essayer de sortir de la salle, mais je ne pouvais rien faire : j’étais bloqué par le feu. »

Les secours sur les lieux après l'incendie. Crédits : ministère des Situations d'urgence
Les secours sur les lieux après l’incendie. Crédits : ministère des Situations d’urgence

« Jusqu’au dernier moment, j’ai cru qu’il s’agissait d’un attentat. Ma femme m’a appelé pour me dire qu’elle était enfermée dans le cinéma, elle demandait de l’aide… Ma mère est rapidement arrivée, elle a supplié les pompiers à genoux mais ils lui ont répondu qu’il n’y avait personne. Les derniers mots de ma femme au téléphone ont été : Mon chéri, ils nous ont enfermés dans le cinéma, nous étouffons, je t’aime. »

Voici quelques-uns des témoignages désespérés de ceux qui ont perdu des proches dans l’incendie de Kemerovo. Relayés par dizaines dans les journaux russes, ils sont à tel point terrifiants qu’on a du mal à y croire… La Russie, cet immense pays qui a traversé tant d’épreuves au fil des siècles, vit depuis trois jours cette tragédie ayant fait plusieurs dizaines de victimes, dont un grand nombre d’enfants.

Le centre commercial Zimniaïa Vichnia après l'incendie. Crédits : ministère des Situations d'urgence
Le centre commercial Zimniaïa Vichnia après l’incendie. Crédits : ministère des Situations d’urgence

« On aurait pu les sauver »

L’incendie du centre commercial Zimniaïa Vichnia s’est produit le dimanche 25 mars à Kemerovo, centre régional du sud de la Sibérie et capitale de la région minière du Kouzbass (gisement de charbon du Kouznetsk). Jusqu’à 1 500 personnes se trouvaient dans le bâtiment, dont un grand nombre d’enfants qui y passaient le premier jour de leurs vacances de printemps. Plusieurs faisaient partie de groupes scolaires venus d’autres villes de la région. Trois cinémas se trouvaient au troisième et dernier étage de cette ancienne usine soviétique construite en 1968 et transformée en centre commercial en 2013. Au cours de l’incendie, tous ont entièrement brûlés. Les familles des disparus sont persuadées que le nombre de victimes aurait pu être bien moins élevé et la majorité des enfants sauvés si les accès aux salles de cinéma n’avaient pas été fermés de l’extérieur. Prises en otages, les personnes présentes à l’intérieur étaient vouées à une mort atroce. Apparemment, l’alarme à incendie du bâtiment ne fonctionnait plus et aucune vérification des systèmes de sécurité n’avait eu lieu depuis deux ans. Il semble aussi que le service de sécurité du centre commercial ait fait preuve d’un manque total de professionnalisme et qu’il ait tardé à appeler les pompiers. Lorsque les premiers camions sont arrivés, les trois cinémas et le zoo du centre commercial avaient déjà brûlé…

D’après plusieurs analystes, les autorités locales ont sciemment tenté de dissimuler l’ampleur de la tragédie. Aman Touleïev, gouverneur de la région de Kemerovo ne s’est pas rendu sur les lieux du drame. L’explication officielle – « pour que le cortège du gouverneur ne gêne pas les pompiers et les sauveteurs » – a été raillée sur les réseaux sociaux : « Touleïev ne va plus nulle part sans cortège, même aux toilettes. »

« Dites-nous la vérité ! »

Lundi, les abords du centre commercial Zimniaïa Vichnia étaient encerclés de barrières. Des policiers et des agents du ministère des Situations d’urgence ont essayé d’empêcher les badauds de filmer ce qui se passait. Avant l’identification des corps, les représentants des forces de l’ordre ont fait signer un accord de confidentialité aux proches des victimes. Une mesure également appliquée lors de la prise d’otages du théâtre de Moscou en 2002. Selon les autorités, il s’agit d’éviter la diffusion d’informations sur ce que voient les proches lors de l’identification des corps, informations qui pourraient alimenter rumeurs et spéculations sur les circonstances de l’accident et le nombre de victimes. De nombreux habitants de Kemerovo y voient une autre explication : les autorités cherchent ainsi à cacher le nombre réel de victimes.

Selon les chiffres publiés le soir du 26 mars, l’incendie a fait 64 morts, dont 41 enfants, et 67 disparus. Des messages circulant sur les réseaux sociaux évoquent de 150 à 350 victimes. Igor Vostrikov, habitant de Kemerovo, a déclaré au journal Gazeta Kemerovo avoir vu de ses propres yeux « des montagnes de corps brûlés ». L’homme a lui-même perdu toute sa famille lors de l’incendie : son épouse Elena, leurs trois enfants Anna (7 ans), Artiom (5 ans) Roman (2 ans), et sa sœur Aliona.

Les habitants de Kemerovo ont manifesté devant la mairie de Kemerovo. Crédits : VK
Les habitants de Kemerovo ont manifesté devant la mairie de Kemerovo. Crédits : VK

Mardi matin, un rassemblement improvisé a eu lieu devant la mairie de Kemerovo, auquel ont participé entre 2 000 et 8 000 personnes. Elles exigeaient que les autorités leur disent la vérité sur le nombre de morts. « La vérité ! La vérité », scandaient les participants. Certains ont également demandé la démission des élus de la ville et de la région. Le maire de Kemerovo, Ilia Serediouk, a proposé aux citadins de se rendre avec eux à la morgue pour qu’ils se rendent compte par eux-mêmes du nombre de victimes.

Arrivé à Kemerovo en fin de matinée, Vladimir Poutine s’est immédiatement rendu sur les lieux de la tragédie, où il a déposé un bouquet de fleurs en mémoire aux victimes. Après quoi le président a convoqué les dirigeants locaux. « Des gens sont venus se détendre. Des enfants. Nous discutons de démographie et puis voilà que nous perdons toutes ces vies. À cause de quoi ? À cause d’une négligence criminelle… », a estimé le président russe.

Vladimir Poutine sur les lieux de la tragédie. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine sur les lieux de la tragédie. Crédits : Kremlin.ru

Après cette réunion, Vladimir Poutine, s’est rendu à la morgue où il a promis que tous les responsables de la tragédie seraient identifiés et punis . « Donc vous nous promettez que tout sera sous contrôle, que tout sera véridique et transparent ? », lui a demandé une habitante. « N’en doutez pas un instant », a assuré le chef de l’État.

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