Staline, une nouvelle mythologie

Il y a 65 ans, le 5 mars 1953, Joseph Staline décédait.

« Beaucoup de Russes sont stalinistes. Ce sont des gens qui, intellectuellement et émotionnellement, soutiennent l’époque stalinienne » , ainsi commence un article sur le « Petit Père des peuples » publié dans le journal Zavtra (Demain).

Alexandre Prokhanov, rédacteur en chef de la publication, considéré comme un national-communiste, était un opposant farouche au pouvoir à l’époque de Boris Eltsine. Aujourd’hui, il soutient le Kremlin sur les plateaux de télévision. Ses documentaires sur l’« époque effrayante » des années 1990 sont diffusés sur les chaînes publiques. Que s’est-il passé ?

Une manifestation de commémoration de Staline sur la place Rouge. Crédits : varlamov.me
Une manifestation de commémoration de Staline sur la place Rouge. Crédits : varlamov.me

Le plus grand dirigeant de tous les temps

Le Centre Levada, institut de sondage indépendant désigné récemment « agent de l’étranger » par les autorités russes et privé du droit de publier des enquêtes sur les intentions de vote pendant la campagne présidentielle, étudie depuis de nombreuses années l’opinion des Russes sur les dirigeants soviétiques et dresse régulièrement la liste de ceux qu’ils considèrent comme étant les « plus grands personnages de tous les temps ». À chaque publication, le top 20 de cette liste comprend seulement trois étrangers : Napoléon, Einstein et Newton. En revanche, le trio de tête inclut systématiquement Joseph Staline qui, en 2012 et 2017, se retrouvait à la première marche du classement. Il est intéressant de noter que Joseph Staline devance Vladimir Poutine.

Le cortège funéraire de Staline, sur la place Rouge. Crédits : Image d'archives
Le cortège funéraire de Staline, sur la place Rouge. Crédits : Image d’archives

Les sondages sur le rapport qu’entretiennent les Russes au pouvoir soviétique et à la Russie de Staline sont également positifs : plus de 40 % des Russes disent avoir pour le Petit Père des peuples « du respect », « de l’admiration » ou « de la sympathie ». Toutefois, le pourcentage de ceux qui ont une opinion négative du personnage a subitement grimpé de 17 à 21 % en 2017 après avoir chuté tout au long du XXIe siècle.

La perception des actes de Staline évolue elle aussi. Ces cinq dernières années, le nombre de Russes pour lesquels les répressions staliniennes sont un crime a baissé de 51 à 39 %. Près de 25 % des sondés qualifient ces répressions de « nécessité historique ». C’est en ces termes que le directeur du FSB (ex-KGB), Alexandre Bortnikov, a récemment justifié la Grande Terreur dans une interview pour le journal gouvernemental Rossiïskaia Gazeta.

Les partisans de Staline se répartissent de manière égale dans toutes les catégories d’âge et couches sociales.

Tous ces éléments donnent l’impression que le stalinisme est un ciment qui fédère une grande partie de la société russe moderne. Les manifestations contre le rétablissement du culte de Staline sont rares. Seul vient à l’esprit le scandale initié par la restauration de la plaque commémorative en l’honneur de Staline à l’Académie juridique d’État de Moscou en 2016. Les professeurs de l’établissement, dont le célèbre avocat Henri Reznik, s’y était opposés, tandis que les enseignants de l’École des hautes études en sciences économiques avaient menacé d’arrêter tout les projets éducatifs menés conjointement avec l’académie.

Plaque commémorative en l'honneur de Staline à l'Académie d'Etat juridique de Moscou. "Dans cette salle, le 17 juin 1924, Joseph Vissarionovitch Staline a prononcé un discours sur le rapport du XIIIe congrès du parti communiste."
Plaque commémorative en l’honneur de Staline à l’Académie d’Etat juridique de Moscou. « Dans cette salle, le 17 juin 1924, Joseph Vissarionovitch Staline a prononcé un discours sur le rapport du XIIIe congrès du parti communiste. »

Jouer la carte de la nostalgie

Les partisans actuels de Staline expliquent leurs préférences de la manière suivante :

a) Staline a remporté la Seconde Guerre mondiale et doit être vu comme le fondateur d’une super-puissance dont l’Occident doit toujours tenir compte.

b) Les répressions ont peut-être été extrêmement sanglantes mais, sans elles, il n’aurait pas été possible de créer une super-puissance et, par conséquent, de remporter la guerre.

À la fin des années 1980, les Russes, submergés par l’afflux de témoignages sur ses crimes, détestaient Staline. Dans les années 1990, ils étaient trop occupés à s’adapter à leur nouvelle vie – dans un nouveau pays – pour se préoccuper du dirigeant soviétique. Seuls quelques hommes politiques, marginalisés, prenaient passionnément sa défense, et même le parti communiste (KPRF) essayait de se distancier de son héritage. Aujourd’hui, Guennadi Ziouganov, chef du KPRF, et Pavel Groudinine, candidat des communistes à la présidentielle, sont des stalinistes convaincus…

L'un des défilés en hommage à Staline. Crédits : KPRF.ru
L’un des défilés en hommage à Staline. Crédits : KPRF.ru

C’est dans les années 2000 que la perception négative du « meilleur ami des scientifiques et des sportifs » a commencé à s’éroder, observent les sociologues. Ensuite, la considération, l’amour chez certains, sont venus remplacer la critique et l’indifférence.

Tout en conservant une partie de leur mentalité soviétique, les Russes se se sont retrouvés dans un pays qui ne menaçait plus de s’effondrer et où la question de la survie économique passaient, d’une certaine façon, au second plan. Ils ont alors retrouvé leur vision familière du monde, c’est-à-dire la satisfaction et la fierté de vivre au sein d’une grande puissance, capable de grandes réalisations et dictant sa volonté aux autres.

Le président Vladimir Poutine a commencé à tirer parti de cette nostalgie, d’une manière d’abord hésitante, puis de plus en plus audacieuse. Il a été plus facile pour lui de romantiser l’image de l’ancienne URSS et celle de Staline auprès des jeunes que de l’ancienne génération soviétique qui, elle, avait connu la ruine et les rayons vides des magasins.

L’image d’une Russie identique à toutes les époques – tsariste, impériale, soviétique – a commencé à se cristalliser dans la société à travers une mythification officielle. On a ignoré les contradictions entre ces époques et on a cessé d’attirer l’attention sur les anciens crimes.

Un placard de propagande de Staline : Crédits : Image d'archives - Vassili Efanov
Une représentation artistique de Staline par Vassili Efanov.

Culte et mythologie

La Seconde Guerre mondiale, dans laquelle, bien sûr, l’URSS n’a commis aucune erreur, s’est retrouvée au centre de cette nouvelle mythologie. Le culte quasi religieux de la Victoire a été érigé en événement majeur de l’histoire russe et mondiale. La réhabilitation de Staline a été un sous-produit de ce culte : les mérites du commandant en chef suprême étaient bien entendu plus importants que les petites erreurs telle l’extermination de plusieurs millions de citoyens. Y a-t-il eu des crimes et des répressions de masse? Oui, il y en a eu, personne ne le cache.

À Moscou, un monument aux victimes des répressions staliniennes a été inauguré (par Vladimir Poutine) tandis que le dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, pourtant proche de Vladimir Poutine, maudit publiquement Staline chaque 23 février, jour de la déportation des Tchétchènes.

Le président russe Vladimir Poutine dépose des fleurs sur le mur du deuil qu'il a inauguré. Crédits : Kremlin
Le président russe Vladimir Poutine dépose des fleurs sur le mur du deuil qu’il a inauguré. Crédits : Kremlin.ru

Mais aujourd’hui, Vladimir Medinski, ministre de la Culture, n’hésite pas à se faire photographier à côté d’une statue du « père de la Victoire ». Il a récemment qualifié d’« ordures » les historiens qui critiquent certains épisodes de la Seconde Guerre mondiale. C’est enfin sous son autorité que le film britannique « La Mort de Staline » a été interdit de diffusion dans les cinémas russes.

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