Paroles d’électeurs russes en France

Selon des chiffres non officiels, environ 120 000 Russes vivent dans l’Hexagone, la plupart d’entre-eux à Paris et en Île-de-France. Lors de la présidentielle de 2012, la majorité des Russes de la capitale (42 %) avait voté pour l’oligarque Mikhaïl Prokhorov, plaçant Vladimir Poutine en seconde position. Comment les intentions de vote ont-elles évolué depuis ?

Alexandra Baratinskaïa, 59 ans, femme au foyer, en France depuis 1991 :

« Je vote Poutine, je ne crois pas à ce qu’écrivent les médias français sur la Russie. »

« J’ai étudié à la Sorbonne, puis, quand le pays dans lequel j’avais grandi a commencé à s’effondrer sous mes yeux, je suis partie en France par crainte de ce que l’avenir réservait à ma patrie. Dans les années 1990, mes amis et connaissances se sont, eux aussi, installés en France. La majorité cherchait une raison d’y rester : une véritable « révolution criminelle » avait cours en Russie, les prix ne cessaient de grimper, les salaires n’étaient plus payés depuis des mois, les habitants avaient peur pour leurs enfants… Certes, la politique et la presse étaient sans doute plus libres qu’aujourd’hui mais comment profiter de la liberté quand on a peur de laisser son fils ou sa fille à l’école ? Depuis quelques années, mes amis ne viennent plus en France avec le projet de s’y installer. Oui, ils craignent toujours les autorités russes à cause de leur négligence, de la corruption et de la fraude. Mais aucun ne songe à rester à France. « Dans quel but ? Quel intérêt ? La vie s’améliore peu à peu en Russie », répondent-ils. Un grand nombre d’entre eux mènent une vie plus aisée en Russie que beaucoup de mes connaissances russes en France. Ici, un seul mot nous effraie : « impôts ». Alors qu’en Russie le taux d’imposition sur le revenu est de 13 %. Et Poutine ne compte pas l’augmenter… Je ne crois pas à ce qu’écrivent les médias français sur la Russie : qu’il n’y a que des catastrophes là-bas, que Poutine est un dictateur qui mène son pays à la guerre. La Russie est un immense pays multiethnique et multiconfessionnel. Elle s’est formée au cours des siècles en tant qu’État unitaire et le fédéralisme y est une chose récente. Pour pouvoir imposer son autorité de Kaliningrad à Vladivostok, il me semble qu’il faut conserver le pouvoir pendant au moins dix ans. Le plus important, c’est que le président soit en bonne santé et tienne ses engagements. C’est ce que fait Vladimir Poutine. Et en plus, c’est quelqu’un de juste. Je voterai donc pour lui. »

Vladimir Poutine visitant le pont de Crimée, le 14 mars 2018. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine visitant le pont de Crimée, le 14 mars 2018. Crédits : Kremlin.ru

Lioudmila, 77 ans, retraitée, en France depuis 1998 :

« Ce n’est pas une véritable élection, mais je vote Sobtchak »

« Je n’ai pas encore décidé si j’irai voter. Je ne sais pas, au fond, s’il faut aller voter parce que, d’après moi, ce n’est pas une vraie élection. Si j’y vais quand même, je ne voterai pas pour Poutine mais pour Ksenia Sobtchak. Je sais qu’elle ne gagnera de toute façon pas. Mais j’espère qu’elle se retrouvera ensuite au parlement, que des gens se rassembleront autour d’elle, et qu’ils pourront ensuite faire quelque chose de positif. Peut-être qu’on sortira alors enfin du marasme. Je ne peux pas dire que Sobtchak me plaît beaucoup, tout le monde parle des émissions télévisées auxquelles elle a participé, notamment de Dom 2 [téléréalité scandaleuse diffusée en Russie, ndlr], que je n’ai jamais regardée. J’ai simplement entendu ses appels à changer quelque chose dans le pays et j’espère que quelqu’un l’écoutera. En particulier la jeunesse, car les Russes de 20 ans ne connaissent pas d’autre vie [Vladimir Poutine est au pouvoir depuis 2000, ndlr]. Peut-être que grâce à Sobtchak ils comprendront que cette autre vie existe.

Ksenia Sobtchak dans l'émission Dom 2. Crédits : Dom 2
Ksenia Sobtchak dans l’émission Dom 2. Crédits : Dom 2

J’ai voté lors de la dernière élection. J’ai toujours voté ! C’est sans doute une habitude qui date de l’époque soviétique. Notre génération a pris l’habitude d’aller voter quand il y a des élections parce que ne pas le faire pouvait lui attirer des ennuis… Cette crainte existe toujours… Mais je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté. Les candidats ne m’ont jamais plu. »

Anton, 28 ans, programmeur, en France depuis 2010 :

« Je n’irai pas voter parce que Navalny ne peut pas se présenter. »

« Je n’ai jamais été voter, et cette année ne sera pas une exception parce que je pense qu’il n’y a pas de vrai choix. Je serais aller voter si Navalny avait pu se présenter à l’élection [Alexeï Navalny, principal opposant à Vladimir Poutine a été empêcher de se porter candidat par le TsIK en raison d’une condamnation pour « escroquerie ». Il a depuis appelé les électeurs à boycotter la présidentielle, ndlr]. C’est un candidat du peuple. Mais je ne soutiens pas totalement son programme, qui est très superficiel et contient beaucoup de promesses vagues. Considérez-moi comme un citoyen passif lors de cette élection. »

Près de 120 000 Russes sont présents dans l'Hexagone. Crédits : Valentin Antonini - Unsplash
Près de 120 000 Russes sont présents dans l’Hexagone. Crédits : Valentin Antonini – Unsplash

Arthur, 27 ans, physicien, en France depuis 2014 :

« Si je vote, ce sera pour Grigori Iavlinski, les autres ne sont là que pour décorer. »

« Lors de la précédente élection, j’ai voté pour Mikhaïl Prokhorov, principal candidat des véritables libéraux-démocrates. Je ne sais pas encore si j’irai voter mais je prends les élections au sérieux. Je les considère comme un outil d’influence du peuple sur le pouvoir. Il n’y a aucune raison de penser que Poutine ne remportera pas l’élection. Néanmoins, la répartition des voix et le taux de participation sont importants car ils détermineront dans une certaine mesure la politique intérieure de Poutine pour les six années à venir, notamment vis-à-vis de l’opposition.

Si je vote, ce sera pour Grigori Iavlinski [candidat du parti libéral pro-occidental Iabloko, ndlr]. Ksenia Sobtchak n’est pas à proprement parler une femme politique et Pavel Groudinine [candidat du parti communiste KPRF, ndlr] est un staliniste, ce qui me déçoit. Si ce n’était pas le cas, je voterais pour lui. Les autres candidats ne sont là que pour décorer. »

Grigori Iavlinski, ancien chef du parti Iabloko. Crédits : Youtube
Grigori Iavlinski, ancien chef du parti Iabloko. Crédits : Youtube

Larissa, 37 ans, travaille dans le secteur banque et assurances, en France depuis 2016 :

« La vie en Russie est devenu plus confortable. Le mérite en revient à Vladimir Poutine. »

« J’ai déménagé en France pour des raisons familiales mais je prévois de retourner en Russie dans deux ans. Cette année, comme toujours, je participerai à l’élection. C’est mon devoir de citoyenne et une occasion d’afficher ma position. Je donnerai ma voix à Poutine. C’est aussi pour lui que j’ai voté la dernière fois. C’est un choix délibéré.

Je vous explique. J’ai toujours vécu en Russie. Longtemps à Novossibirsk et ensuite à Moscou, où j’ai déménagé par envie et non parce que les conditions de vie en Sibérie ne me plaisaient pas. Mes revenus me satisfaisaient pleinement, j’avais accès à tous les services de base, y compris médicaux, je pouvais voyager, mettre de l’argent de côté, choisir mon travail. Je pense que des opportunités existent en Russie pour travailler et atteindre le niveau de vie que l’on souhaite. J’ai beaucoup voyagé pour mon travail et ai visité de nombreuses villes et régions russes. J’ai vu comment les gens y vivent. Désormais, je vais deux fois par an à Moscou et à Novossibirsk, ce qui me permet de me rendre compte de leur évolution. Je vois les technologies se développer, la vie devenir plus confortable, les services publics être plus accessibles et pratiques. D’ailleurs, quand je dois me faire soigner, je vais en Russie car les services médicaux y sont plus intéressants pour moi en termes de qualité et de coût. Dans ma famille et parmi mes proches, qui vivent et travaillent dans différentes villes de Russie, personne n’est mécontent. Le mérite en revient au pouvoir actuel, raison pour laquelle je voterai pour Poutine. »

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