Une histoire intime de la vodka

Evgueni Grichkovets est dramaturge, metteur en scène, comédien, musicien et écrivain. Il décrit son amour pour la vodka, dans un texte publié récemment par le site marmazov.ru et dont voici les meilleurs extraits…

Un jour, un Corse a voulu m’apprendre à boire du pastis. J’ai décliné, expliquant que je ne supportais aucune boisson anisée. Il a affirmé que je ne savais simplement pas boire le pastis parce que je n’en avais jamais bu comme on le boit en Corse. J’ai dit que j’avais les cheveux qui se dressaient sur la tête rien qu’à l’odeur. Mais il a insisté, et j’ai accepté d’essayer.

Il était tout heureux. Il est allé chercher la bouteille, des verres appropriés, de l’eau et de la glace. Il a tout mélangé. Le Corse a longtemps fait tinter les glaçons dans les verres, puis il a goûté, a hoché la tête avec satisfaction et s’est passé la langue sur les lèvres. Nous avons bu.

Bien entendu, mes cheveux se sont dressés sur ma tête. Tous les poils de mon corps, en fait.

Rassemblant mon courage, j’ai péniblement fini mon verre, sans pouvoir dissimuler une grimace. Je l’avais déçu. Il a dit : « Mais tu bois de la vodka sans tiquer, et c’est autrement infect. » Là, je me suis vexé. Et je lui ai demandé comment il buvait la vodka. Il a répondu qu’il s’efforçait de ne jamais en boire et que s’il le faisait, il essayait de l’avaler le plus vite possible, car le goût lui répugnait. Tous les glaçons qu’il y ajoutait le gênaient toutefois un peu pour l’avaler d’un coup.

J’ai compris alors que la vodka était une boisson intrinsèquement russe, notre alcool à nous ; je dirais, à nous personnellement.

Les gens plaisantent sur les Russes et la vodka, mais il y en a vraiment beaucoup.

Pour les Occidentaux, la vodka est une force massacrante

Combien de fois a-t-on vu, au cinéma, les héros de films américains attraper une bouteille de vodka, et pas dans le frigo mais sur une table ou un comptoir, l’attraper et la boire comme ça : sec, tiède, au goulot, à petites gorgées. Ces scènes me donnent la nausée.

J’ai souvent remarqué que, pour les Européens et les Américains, la vodka est certainement l’alcool le plus fort, le plus dur et le plus impossible à boire. La vodka a pour eux une force massacrante, et elle est aussi incompréhensible que tout ce qui est russe.

J’ai fait connaissance avec la vodka sur le tard. J’avais trente ans passés quand j’en ai bu pour la première fois avec plaisir. J’en avais bu avant, mais j’avais toujours eu un peu de mal à l’avaler, et surtout je n’avais jamais trouvé ça bon. Je ne recherchais que le résultat : m’enivrer. Par conséquent, le résultat avait toujours été lamentable.

Je suis convaincu de l’absolue nécessité, lorsque l’on fait connaissance avec la vodka, d’un guide, d’un maître, d’un camarade plus âgé, si vous voulez. Et aussi de la nécessité d’un rituel, je dirais même d’une cérémonie. De cela dépendront pour beaucoup vos relations futures avec ce qui, bien plus qu’un simple alcool, est un phénomène vital complexe.

J’ai de la chance ! Mon premier véritable rioumka de vodka m’a été servi par le grand acteur russe Mikhaïl Glouzski. Il a rempli les verres, prononcé juste quelques mots, puis il a bu et mangé avec moi. Il a, en quelque sorte, accompagné mon geste. Il m’a transmis, et même légué toute une science. J’ai retenu la leçon et me suis efforcé d’être un bon élève. Cette science, je la comprends personnellement comme suit, bien que jamais rien n’ait été dit. C’est devenu clair avec les années, en pratiquant.

On ne boit pas de la vodka, seul, en silence. Sinon, c’est de l’alcoolisme, rien d’autre. On peut se servir un cognac et le déguster en solitaire, le soir, près de la cheminée, en lisant un bouquin. On peut aussi se verser un whisky, y jeter un glaçon, et se caler devant la télé. On peut boire de la bière, seul, en regardant un match de foot. Mais la vodka n’admet rien de tel.

Il arrive, c’est vrai, que l’on s’enfile deux ou trois petites vodkas tout seul. Mais alors, on lève son verre, on fait une pause, et même si ce n’est qu’en pensée, on prononce un toast et on trinque avec quelqu’un. Déjà, on n’est plus seul : déjà, c’est une conversation, même avec un ami imaginaire, même de soi à soi. Il y a dialogue.

C’est le goût même de la vodka qui l’exige. Ce goût fait aussi qu’il est impossible de siroter la vodka comme un whisky ou un rhum. La vodka exige d’être bue en une ou deux gorgées. Ce goût a formé à son tour le contenant idéal de la vodka – le rioumka ! Et, ensuite, la façon de la boire.

Les Russes sont capables de tout

La vodka est le seul alcool fort que l’on consomme pendant le repas, qui exige de la nourriture. Un Russe peut accompagner son repas de whisky, de rhum ou même de calvados. Mais c’est qu’il n’a pas de vodka sous la main, ou qu’il veut frimer. Et puis, les Russes sont capables de tout : ils mangent bien du pain avec les pâtes !

Lorsque le monde s’est ouvert à nous, que nous avons pu voyager, une masse d’alcools variés s’est abattue sur nous. Mais nous savions au plus profond de nous que la banale ivrognerie n’est que malheur et folie, que tout alcool exige de respecter certaines règles, et nous y avons rapidement retrouvé nos petits. Pour beaucoup grâce au sérieux, à la piété parfois qui régissent notre lien avec notre alcool national. (Je parle ici des gens qui savent boire, et non de ceux qui remplissent les tristes statistiques de la consommation d’alcool dans notre grand pays martyr).

La rigueur du climat a toujours poussé les Russes à se "réchauffer" avec de la vodka ou d'autres boissons alcoolisées. Ils sont en huitième position.
La rigueur du climat a toujours poussé les Russes à se « réchauffer » avec de la vodka ou d’autres boissons alcoolisées. Ils sont en huitième position.

Une partie insondable de l’âme russe

Ainsi, nous étions prêts à appréhender tous les alcools du monde. Et nous nous sommes révélés incroyablement bien formés. Beaucoup d’entre nous ont rapidement commencé à s’y connaître mieux que les Français en vins et cognacs français, sans parler du champagne. Nous connaissons mieux que les Écossais leurs meilleurs producteurs de whisky. Nous avons nos marques de grappa favorites, dont beaucoup d’Italiens n’ont jamais entendu parler. Nous sommes devenus experts en la matière, nous savons comment, dans quelles circonstances et avec quel accompagnement il faut boire tout cela.

Cependant, notre vodka, et surtout la façon de l’absorber, demeurent notre apanage national et une partie de l’insondable âme russe.

Certes, les Européens et les Américains consomment de la vodka. Mais comment ? Ils la boivent avec des jus, la mélangent avec tout un tas d’autres boissons. Ils ont même inventé quelques célèbres cocktails avec la vodka. Et le fameux Agent 007 y a largement contribué. Mais en observant toutes ces façons de la boire, dont beaucoup sont d’ailleurs tout à fait séduisantes, en observant tous ces « russes blancs et noirs », le Russe soupire et dit, ou s’il ne le dit pas, il le pense très fort : « Quel gâchis… Comment ont-ils pu abîmer à ce point notre boisson chérie ? Franchement, comment osent-ils ?! »

Jamais le Belge, qui brasse la meilleure bière du monde, ou le vigneron français de Bordeaux aux grandes mains noircies par le travail, jamais le petit Mexicain en sueur, qui extrait du cactus une tequila dorée et pleine d’arômes, ou le maigre et pâle Écossais, solide comme une planche de chêne et imprégné de whisky comme un tonneau fait du même bois, ne reconnaîtront le goût génial, étonnamment fort et complexe à la fois, d’une lampée de vodka bien froide, bue dans un verre ancien, à facettes, hérité du grand-père… Le rioumka vidé le samedi, après la bania… quand les hommes, en sous-vêtements propres, les cheveux ébouriffés, respirant bruyamment et parlant fort, s’engouffrent dans la maison…  Ils s’installent à table, emplissent rapidement les verres et, en disant : « Eh bien… Que Dieu nous… ! », ils boivent savoureusement, expirent fort, attrapent une petite patate bouillie, friable, et l’engloutissent avidement… Qui d’autre que nous peut comprendre ce dont je parle ?

Voilà les principales composantes d’un cocktail illimité. Un cocktail fait de moments de vie qui sont strictement les nôtres, de nos habitudes, rituels, villes, villages, rivières, lacs, fêtes, mariages, funérailles, anniversaires et baptêmes, peines et joies, rencontres, séparations, solitudes, amitiés… et de vodka. Notre long drink sans fin.

Différentes marques de vodka russes. Crédits : Twitter
Différentes marques de vodka russes. Crédits : Twitter

La vodka change le cours du temps

Peut-être ce lien intrinsèque de la vodka avec notre vie s’explique-t-il par le simple fait qu’elle ne se conserve pas durant plusieurs années dans des tonneaux, qu’elle ne se garde pas dans des bouteilles poussiéreuses au fond d’une cave, à accumuler du goût et de la substance. On n’imagine pas une vodka de la récolte 1965, 1976 ou 1983, et même pas une vodka de deux ans. L’idée de demander à un sommelier : « Votre vodka est de quelle année ? » semble absurde. C’est tout le reste que l’on fait vieillir des décennies durant : les cognacs, les calvados, le whisky, le rhum… Mais comment peut-on conserver de la vodka ? Que serait une vodka que quelqu’un aurait eu assez de volonté et de force de caractère pour la garder aussi longtemps ? Ce serait une vodka un peu suspecte… Si un Russe apprend qu’une bouteille n’a pas été bue pendant plusieurs années, il décidera plutôt que c’est une mauvaise vodka ! Non, la vodka ne se conserve pas, pour rien au monde ! Celui qui conserve de la vodka ne peut être qu’un avare, un être ennuyeux, qui n’a pas d’amis. C’est indigne, de conserver de la vodka ! En revanche, il faut la garder au frais !

Quand on boit de la vodka, l’horloge ordinaire, celle qui indique le temps réel, devient inutile. Dans ces moments, le temps réel disparaît. La vodka change le cours du temps, et la bouteille en devient l’unique instrument de mesure. C’est peut-être pour ça que la bouteille de vodka classique est blanche, transparente. Il faut voir distinctement combien elle contient. Combien on en a bu, et combien il en reste : c’est le temps exact de la tablée. Mais dès que la bouteille est vide, on l’enlève immédiatement, et une nouvelle apparaît. Et la mesure du temps repart de zéro. Et l’on est envahi d’un étonnant sentiment de temps infini, de vie illimitée, d’instant de joie suspendu.

La bouteille vide doit absolument être cachée loin des regards. Dans ce moment de vie joyeux, lumineux, au cours de cet instant interminable, le passé ne compte pas, il ne doit pas se rappeler à nous. Et l’avenir ? Il est connu… L’avenir, c’est le retour à la maison inévitable, la grogne de l’épouse, le réveil pénible, le lendemain interminable, insupportable… Mais au cours de cet instant, cet avenir devient brusquement lointain, lointain, et pas effrayant pour un sou.

La vodka possède l’étonnant pouvoir d’étirer le temps et d’en trouver là où il semblait manquer. Deux personnes ont rendez-vous pour débattre de questions complexes et embrouillées. La discussion doit être brève, les interlocuteurs sont pressés. Soudain, ils boivent un shot de vodka… Et au matin, les questions ont non seulement été débattues, mais elles sont toutes résolues.

Quelqu’un passe en coup de vent chez un ami pour lui souhaiter son anniversaire. Seulement pour un quart d’heure, parce qu’il croule sous les ennuis. Mais le samedi matin, à son réveil, les problèmes sont tous derrière, d’eux-mêmes. On ne peut pas dire qu’ils soient réglés, non ! Ils sont simplement derrière…

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