Ferme virtuelle : Nourris ton cochon en ligne

Dans la région de Nijni-Novgorod, deux Moscovites ont construit une ferme où ils proposent aux citadins d’acheter et d’élever des animaux, le tout sans quitter leur domicile. Le projet rappelle des jeux comme FarmVille, à une différence près : les propriétaires peuvent ensuite consommer la viande de leurs animaux… Reportage de RBC.

Kimbal Musk, le frère d’Elon Musk, est persuadé que dans les dix prochaines années des milliers de membres de la génération Y, las des technologies et en manque de contacts non virtuels, quitteront leurs bureaux pour aller travailler à la ferme et produire de la nourriture bio. Son projet, baptisé Square Roots, fait la promotion du développement de potagers urbains situés dans des conteneurs où fruits et légumes sont cultivés sur des plates-bandes verticales rappelant des étagères.

Installations de fermes urbaines par Square Roots, aux États-unis. Crédits : Square Roots
Installations de fermes urbaines par Square Roots, aux États-unis. Crédits : Square Roots

Vladislav Pavlov et Mikhaïl Zimine se sont inspirés du projet de Kimbal Musk sans toutefois se risquer à cultiver des potagers à Moscou. Les deux amis d’enfance ont préféré rapprocher la ville de la campagne en reprenant l’idée de l’entreprise britannique MyFarm, qui, entre 2011 et 2012, proposait aux citadins de louer des parcelles de terre dans le comté du Cambridgeshire, de superviser la culture de leurs légumes et de recevoir leur production à domicile, le tout via un site internet et sans devoir sortir de chez eux.

La ferme dans le district Navachinski, dans la région de Nijni-Novgorod. Crédits : Téléfermier - VK
La ferme Téléfermier dans le district Navachinski, dans la région de Nijni-Novgorod. Crédits : Téléfermier – VK

Mode de vie anti-crise

Quand, il y a deux ans, Vladislav a soumis son projet, baptisé Téléfermier, à son père Dmitri, celui ci s’est tout de suite montré enthousiaste, convaincu qu’une crise mondiale de la même ampleur que la Grande Dépression était proche et que seuls ceux qui produiraient de la nourriture la surmonteraient. Les 15 millions de roubles que Dmitri a investis dans la start-up de son fils ont permis aux trois entrepreneurs d’acheter 60 hectares de terres dans le district Navachinski, dans la région de Nijni-Novgorod, d’y construire une maison, une étable et une route, d’y abattre des arbres et de rémunérer leur personnel.

Dmitri Pavlov présente le site telefermer.ru lors d'une vidéo publicitaire. Crédits : Téléfermier - VK
Dmitri Pavlov présente le site telefermer.ru lors d’une vidéo publicitaire. Crédits : Téléfermier – VK

Les trois hommes ont commencé par cultiver du maïs, des pommes de terre, des petit pois et du topinambour, mais seul le topinambour a survécu. « Ce n’est pas la terre du Kouban [région du sud de la Russie, ndlr]. La nôtre nécessite beaucoup de soins, elle est peu fertile », explique Dmitri. Pour cette raison, les entrepreneurs ont presque immédiatement renoncé à louer des potagers aux citadins, préférant se concentrer sur l’élevage, et utilisent désormais le topinambour, qui pousse comme une mauvaise herbe, pour nourrir le bétail.

Malheureusement, les villageois ont pris en grippe les nouveaux venus et se sont plaints auprès des autorités du district, mécontents de voir une palissade et des bâtiments sur un territoire qu’ils considéraient appartenir à tous. « Tout un groupe de policiers, de membres du Parquet et d’employés des agences de contrôle gouvernementales a débarqué. Nous avons réussi à les faire partir mais je n’avais jamais assisté à autant de contrôles », se souvient Dmitri.

Crédits : Téléfermier - VK
Crédits : Téléfermier – VK

Les entrepreneurs ont également rencontré des difficultés pour trouver des employés fiables, un problème qui reste d’actualité. Dix personnes travaillent chez Téléfermier, principalement des villageois, mais aucune n’est digne de confiance. « Untel est alcoolique, un autre bâcle le travail ou insulte le reste de l’équipe… », regrette Dmitri. Vladislav et Mikhaïl, quant à eux, se sont installés dans la ferme et ne se rendent plus à Moscou que le weekend. « Rien ne peut être laissé au hasard, nous devons nous occuper de tout : des finances aux échanges avec les autorités. Autrement, tout s’effondre à la moindre secousse », souligne Dmitri.

Nourris ton cochon en ligne

Aujourd’hui, la ferme abrite dix porcs, deux moutons, cinquante poules et six jeunes taureaux. Les citadins observent par webcam le personnel s’occuper de leurs animaux et peuvent par exemple demander à un employé de nourrir leur cochon en cliquant sur un bouton du site. Le bétail étant bien entendu nourri selon un horaire précis, les clients ne peuvent pas abuser de cette fonctionnalité. Ces derniers ont également la possibilité de visiter la ferme et de voir tout ce qui s’y passe de leurs propres yeux. À condition d’être prêts à faire six heures de route depuis Moscou.

L'interface du site. Crédits : Téléfermier - VK
L’interface du site. Crédits : Téléfermier – VK

Actuellement, 25 personnes ont investi dans Téléfermier. Les premiers clients, en grande partie des amis des entrepreneurs, sont apparus il y a six mois. Pour pouvoir acheter des animaux, ils doivent adhérer à la coopérative et payer la somme symbolique de dix roubles (0,15 euro). Ils versent ensuite de l’argent sur leur compte, d’où est retiré le montant nécessaire à l’achat et à l’entretien des animaux. Le coût de ceux-ci dépend de leur âge et de leur poids. Un mouton coûte en moyenne 7 000 roubles (100 euros), un porcelet de deux mois 4 000 (57 euros), un aberdeen-angus de six mois au moins 30 000 (427 euros), et dix poussins 1 000 roubles (14 euros). Des poulaillers séparés peuvent être construits sur demande. La ferme en compte déjà sept, un nombre qui devrait croître, estime Dmitri, car tout le monde a besoin d’œufs bio. Les clients doivent également acheter du fourrage : nourrir dix poules coûte 1 500 roubles (21 euros) par mois et un cochon 2 500 roubles (36 euros).

En général, les animaux sont achetés jeunes, ce qui est plus rentable. Lorsqu’ils grandissent et prennent du poids, leurs propriétaires peuvent demander à ce qu’ils soient tués. La viande est livrée à leur domicile ou dans un centre de distribution à Friazino, dans la région de Moscou. Les citadins fermiers peuvent également garder une partie de la viande d’un taureau pour eux et vendre le reste aux autres membres de la coopérative, explique Mikhaïl Zimine. Récemment, les entrepreneurs ont tué un porcelet qu’ils ont vendu 300 roubles (4,3 euros) le kilo aux coopérateurs.

Crédits : Téléfermier - VK
Crédits : Téléfermier – VK

L’an dernier, les clients ont acheté des animaux pour un montant total de 400 000 roubles (5 700 euros) et ont dépensé 2,1 millions de roubles (29 915 euros) pour leur entretien. Les frais d’exploitation de la ferme se sont élevés à environ 2,6 millions de roubles (37 038 euros). Les entrepreneurs sont obligés de limiter artificiellement la demande car la ferme s’élargit et il est actuellement impossible de répondre aux besoins de tous ceux qui souhaitent y acheter des animaux, assure Dmitri Pavlov.

Communauté rurale et économie collaborative

La vente et l’entretien du bétail ne sera bientôt plus l’unique source de revenus des entrepreneurs. Un marché en ligne sera en effet lancé sur le site de Téléfermier au mois de mars, où les coopérateurs et, par la suite, d’autres fermiers pourront vendre leurs excédents, explique Mikhaïl, qui prévoit de prendre une commission de 3 à 4 % par transaction.

L’intérêt de Téléfermier est son statut de coopérative, qui permet à ses membres de payer moins d’impôts, explique Dmitri Pavlov. L’impôt agricole unique représente en tout et pour tout 6 % des bénéfices et ne doit pas être payé par les coopérateurs si ceux-ci se vendent mutuellement leurs produits, rappelle Boris Akimov, fondateur de la coopérative LavkaLavka : « Si les acheteurs sont membres de la coopérative, aucun impôt ne doit être payé car, juridiquement, il s’agit d’un échange d’actions. »

Une cliente reçoit son panier Téléfermier lors d'une vidéo publicitaire. Crédits : Téléfermier - VK
Une cliente reçoit son panier Téléfermier lors d’une vidéo publicitaire. Crédits : Téléfermier – VK

Selon Mikhaïl Zimine, le milieu rural est l’endroit idéal où développer l’économie collaborative, un concept à la mode qui repose sur la mutualisation des biens. Téléfermier prévoit également de recruter des fermiers chevronnés prêts à s’occuper des animaux des citadins contre rémunération et à rejoindre à leur tour la plateforme.

La vie au-delà du périphérique

Les conditions de vie à Navachinski sont loin d’être idéales pour les citadins, habitués au confort de la ville. La ville la plus proche, Mourom, se situe à 50 km. Quoi qu’il en soit, Dmitri Pavlov est persuadé que la valeur de sa terre va augmenter. « D’ici trois ou cinq ans, elle vaudra son pesant d’or. Une crise mondiale va éclater et la demande en terres agricoles augmenter », explique-t-il.

Crédits : Téléfermier - VK
Crédits : Téléfermier – VK

Selon Dmitri, les citadins qui s’intéressent à l’élevage en ligne se lasseront tôt ou tard de la ville, éteindront leurs ordinateurs et viendront voir leurs animaux en vrai. Dans un premier temps, ils pourront descendre à la maison d’hôte de Dmitri. La vie au-delà du périphérique moscovite leur plaira à ce point qu’ils décideront d’acheter une parcelle de terre et d’y construire une maison et une ferme, est persuadé l’homme d’affaires.

Mikhaïl Zimine, pour sa part, se concentre sur les bénéfices tirés de l’élevage: « Notre objectif est de remplacer le modèle du supermarché en supprimant les magasins du circuit marchand et de relier directement le consommateur au producteur. »

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