La Russie malade de ses déchets

À peine l’élection présidentielle s’était-elle achevée en Russie qu’un scandale éclatait dans la petite ville de Volokolamsk (à 120 km de Moscou), où 57 enfants se retrouvaient à l’hôpital, présentant des signes d’empoisonnement (nausées, maux de tête, troubles de l’orientation). Raison supposée : des émanations de gaz en provenance du centre de déversement de déchets de Iadrovo, situé à seulement 4 km des écoles primaires et secondaires de l’agglomération. Le problème du traitement des déchets en Russie, soulevé depuis longtemps par les experts, resurgit avec une acuité toute particulière.

Le 21 mars, entre 800 et 1 200 habitants de Volokolamsk se sont rassemblés spontanément devant l’hôpital municipal. Les manifestants en colère ont presque agressé le responsable du district, Evgueni Gavrilov (lui arrachant ses lunettes et déchirant son blouson), ils ont lancé des boules de neige sur le gouverneur de la région, Andreï Vorobiev, et tenté de bloquer l’entrée de la déchetterie de Iadrovo. Les autorités régionales ont interdit l’accès au site et promis d’aider financièrement les familles touchées en envoyant leurs enfants se faire soigner et se reposer dans des centres spécialisés. La région a aussi fait savoir qu’une entreprise hollandaise viendrait, en urgence, se charger de la décontamination de la décharge.

La décharge de Iadrovo, mise en cause par les habitants de Volokolamsk. Crédits : Pavel Chevtsov - Youtube
La décharge de Iadrovo, mise en cause par les habitants de Volokolamsk. Crédits : Pavel Chevtsov – Youtube

Le pays produit chaque année environ 60 millions de tonnes de déchets ménagers solides, dont 20 % à Moscou (7,9 millions de tonnes). La capitale en entrepose plus de 90 % dans ses banlieues, dans des décharges à ciel ouvert. Par ailleurs, elle ne possède que trois incinérateurs (construits en 1975, 1983 et 2003), capables de traiter seulement un million de tonnes de déchets par an.

Près de 10 millions de tonnes d’ordures sont ainsi entassés, chaque année, dans la région de Moscou. Aujourd’hui, l’État se voit contraint de réagir : les écologistes dénoncent les nuisances environnementales et la population, inquiète pour sa santé, organise des actions de protestation.

Protestations à la décharge de Iadrovo. Crédits : FB
Protestations à la décharge de Iadrovo. Crédits : FB

Les déchets au temps de l’URSS et ensuite

L’idée de déverser les déchets ménagers dans des zones dédiées à cet effet est un héritage de l’époque soviétique. Mais l’URSS produisait dix fois moins d’ordures que la Russie d’aujourd’hui. Dans la société soviétique, coupée du reste du monde et où régnait la pénurie, la possession du moindre bibelot en provenance d’Occident conférait à son propriétaire un certain statut social et celui-ci n’était pas pressé de s’en séparer. Même les sacs en plastique étrangers, ornés de logos de grandes marques occidentales, étaient considérés comme des objets de prestige : les Soviétiques, surtout dans les dernières années de l’URSS, les lavaient soigneusement et les réutilisaient à l’infini.

Le pays s’était en outre doté d’un vaste système étatique de collecte de matières premières secondaires (vieux papiers, verres consignés, chutes de métal, etc.), qui étaient ensuite envoyées au recyclage.

Un décharge de métaux et de matériaux de construction de Moscou en 1970. Crédits : Alexandr Oustinov - Archives photographiques
Un décharge de métaux et de matériaux de construction de Moscou en 1970. Crédits : Alexandr Oustinov – Archives photographiques

Avec l’effondrement de l’URSS et le passage au libéralisme économique, le marché a été inondé de toutes sortes de marchandises et de produits, alors que le système de collecte des matières recyclables était abandonné. Le pays s’est mis à produire de plus en plus de déchets solides, et les autorités n’avaient plus ni le temps ni les moyens de s’occuper de leur élimination.

Rapidement, ce vide a été occupé par des groupes mafieux qui, dans de nombreuses régions du pays, ont monopolisé la collecte des déchets et leur déversement dans des décharges, sur le « modèle soviétique ». Résultat : on a vu fleurir un peu partout de gigantesques dépotoirs, tandis que le secteur continuait de fonctionner « au noir », sans que personne n’investisse sérieusement dans son développement et sa modernisation. Précisons que ces « rois des poubelles » envoyaient tous leurs bénéfices dans des paradis fiscaux.

Brûler plutôt qu’enfouir

En juin 2017, lors de la « Ligne directe », l’émission télévisée annuelle du président Poutine, les habitants de la ville de Balachikha, qui abritait l’un des plus gros sites de déversement de déchets du pays (jusqu’à 600 tonnes par an), se sont plaints de la catastrophe écologique qu’ils subissaient quotidiennement. Vladimir Poutine a alors exigé la fermeture immédiate de la décharge, et le maire de Balachikha a été limogé.

L'ancienne décharge de Balachikha. Crédits : Youtube
L’ancienne décharge de Balachikha. Crédits : Youtube

Cependant, le fait du prince ne suffit pas à résoudre un problème systémique. Il faut bien entreposer les déchets quelque part. A la fin des années 2000, la région de Moscou a ainsi fermé 24 de ses 39 décharges, leur capacité maximale ayant été atteinte. Les décharges sauvages se sont multipliées le long des autoroutes de la banlieue de Moscou : 52 était recensées en 2017.

À la fin de janvier 2018, le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, a annoncé le lancement accéléré de la construction de trois incinérateurs, pour une mise en service d’ici à trois ou quatre ans.

Un incinérateur de Moscou, dans le quartier de Birioulevo ouest. Crédits : DR
Un incinérateur de Moscou, dans le quartier de Birioulevo ouest. Crédits : DR

Le projet, qui doit permettre de réduire de 30 % le volume des déchets déversés dans la région de la capitale, est géré par l’entreprise RT-Invest, contrôlée par l’entreprise publique Rostec (que préside Sergueï Tchemezov, proche du président Poutine).

Chacun des incinérateurs devra être en mesure de traiter un total de 700 000 tonnes de déchets par an, qui, en brûlant, produiront chaque année 70 MW d’électricité. Une énergie extrêmement coûteuse pour l’État : sept fois plus chère que celle d’une centrale nucléaire.

Et cela ne résout pas tous les problèmes liés au traitement des déchets solides. Avant d’être brûlées, les ordures doivent être triées par ceux qui les produisent : les Moscovites. Ces derniers vont-ils désormais respecter les contraintes du tri sélectif qu’ils ont, pour la plupart, ignoré superbement jusqu’à aujourd’hui ?

« Les équipements prévus sont de bonne qualité, ils ont fait leurs preuves en Europe… Mais là-bas, on respecte à la lettre les consignes de triage, à toutes les étapes », souligne Igor Mazourine, expert de l’Institut énergétique de Moscou, cité par le quotidien Kommersant.

Moscou à l’avant-garde

Mis à part une poignée d’enthousiastes et de militants de Greenpeace, personne, en Russie, ne prend réellement le problème au sérieux. On a plusieurs fois tenté d’introduire le tri sélectif à Moscou. Mais les habitants de la capitale continuent de jeter dans les mêmes conteneurs sacs en plastique, thermomètres au mercure, lampes à incandescence, piles électriques usagées, gadgets électroniques obsolètes et déchets médicamenteux… Selon le département municipal de l’exploitation des ressources naturelles, seuls 30 % des Moscovites seraient prêts à passer au tri sélectif et seulement 8 % d’entre eux seraient équipés de conteneurs adéquats.

Carte des points de tri sélectif de Greenpeace. Crédits : http://recyclemap.ru/
Carte de Greenpeace des points de tri sélectif. Crédits : http://recyclemap.ru

Les autorités municipales ont, quant à elles, tendance à n’agir en la matière que pour la forme… Si des conteneurs ont bien été installés au pied des immeubles, leur contenu, lors de l’enlèvement, est souvent déversé dans une seule et même benne !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *