Comprendre le Russe par le russe

Toutes les langues s’enorgueillissent de posséder des « intraduisibles », ces mots qui, comme leur nom l’indique, n’ont d’équivalence à l’étranger qu’au moyen d’une longue périphrase, elle-même suffisant rarement à en rendre complètement le sens. J’ai par exemple eu toutes les peines du monde à justifier auprès d’élèves russes l’existence du mot français « dépaysement » : il leur paraissait, peut-être à raison, absurde que nous ayons un mot désignant spécialement la sensation de se trouver ailleurs que chez soi lorsque l’on se trouve ailleurs que chez soi.

Les intraduisibles ne sont pas toujours des mots « absents » dans une autre langue : il peut s’agir tout simplement d’expressions délicieusement locales, dont on perd les résonnances poétiques ou amusantes en naviguant d’une langue à l’autre. Comment, en effet, ne pas se sentir déçu d’appeler bêtement « pôles » les extrémités du globe, lorsqu’on apprend que les Russes voient en eux des « chapkas polaires » (poliarnaïa chapka) ? Que sont pour nous les disques aux extrémités des haltères, une fois qu’on sait qu’en russe il s’agit de blini ? Et, de même, traduit-on vraiment tout en écrivant « zut » là où le héros d’un roman russe, ayant laissé tomber un objet au sol, s’est exclamé « bline », le singulier de blini, pour éviter une grossièreté ?

L’intraduisible le plus célèbre de la langue russe reste cette pochlost au sujet de laquelle l’écrivain Nabokov a beaucoup écrit, qui correspond en quelque sorte à un matérialisme kitsch, dénué de toute aspiration spirituelle – et content de soi par-dessus le marché. Un autre, moins courant mais peut-être plus fondamental, est le terme de narodnost : on le trouve notamment dans la devise « Orthodoxie, autocratie, narodnost » instaurée par un ministre de Nicolas Ier, et il a été traduit par nationalité, esprit national, génie national, patriotisme, nation, population, et j’en passe. Formé sur le mot narod, « peuple », il correspond, si je puis dire, à un haut degré de peuplité du peuple, et en même temps à la volonté de faire peuple dans un processus toujours plus peuplisant.

Un petit tour dans les étymologies complique encore la tâche, car il arrive que derrière un vocable se dissimule tout un monde philosophique ou littéraire. Le mot russe babotchka, désignant un papillon, est dérivé du terme populaire baba, renvoyant à une femme : d’après une croyance païenne slave, ces insectes chatoyants et délicats étaient des âmes de femmes défuntes… De même, le héros littéraire russe Oblomov est à l’origine de l’oblomovisme, en russe oblomovchtchina : l’attitude d’un être mou et indolent, que tout paralyse, et qui remet toujours tout au lendemain : pourquoi agir, puisque l’idéal est inatteignable ? L’oblomovisme se caractérise entre autres par le khalatstvo ou « robe-de-chambrage », c’est-à-dire le fait de traîner tellement en robe de chambre que l’on devient totalement négligent envers tout.

Il reste, malgré ces puits sans fond de nuances et de perceptions diverses, des points sur lesquels tout le monde peut tomber d’accord à travers le monde : en russe, les boudni, ou « jours ouvrés, travaillés », ont comme second sens « jours vides de sens qui se ressemblent tous ». Et une bonne fin de semaine à vous…

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1 commentaire

  1. Il ne faudrait pas non plus voir des intraduisibles partout. Car au mot « pôle » correspond d’abord celui de « polious », et quand le Russe crie « poliarnaïa chapka », le Français lui répond « calotte glaciaire ».

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