Sommet de Sotchi sur la Syrie : la presse russe mitigée

Le sommet sur la Syrie organisé dans la ville de Sotchi (1 600 km au sud de Moscou) les 29 et 30 janvier derniers devait être la consécration de l’action diplomatique russe dans ce pays. La presse moscovite se divise sur ses résultats. Pour certains, la simple tenue de cette réunion, ainsi que la participation de l’envoyé spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, ouvrent la voie à un processus de négociations politiques qui légitime l’intervention militaire en Syrie décidée par le Kremlin en octobre 2015. Pour d’autres, l’absence des représentants de groupes influents de l’opposition et la poursuite des combats classent Sotchi au rang des rendez-vous politiques manqués.

Une reconnaissance internationale du rôle de Moscou en Syrie

Moscou a obtenu ce qu’elle voulait, nous dit le quotidien économique Kommersant : le bilan du Congrès du dialogue national syrien est reconnu par la communauté internationale et fera désormais partie du processus de Genève.

Pour Alexandre Lavrentiev, représentant spécial du président russe pour la Syrie, les deux principaux résultats de la rencontre de Sotchi sont : l’organisation du premier dialogue réel entre les différents représentants de la société syrienne, dont certains groupes d’opposition, et l’aide apportée aux négociations de Genève dans le lancement d’une réforme constitutionnelle en Syrie.

Le sommet a avant tout permis d’établir une liste de candidats à l’entrée dans la commission qui sera chargée d’examiner la future constitution syrienne. Ce document, qui sera transmis à Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, comporte 150 noms : deux tiers sont des représentants du gouvernement syrien et de l’opposition intérieure modérée, et le dernier tiers, des représentants de tous les autres groupes d’opposition.

Staffan de Mistura a fait savoir qu’il consulterait le plus grand nombre d’acteurs, notamment les représentants de l’opposition absents du congrès de Sotchi, pour déterminer les critères de sélection des candidats. (…)

Staffan de Mistura au congrès du dialogue national syrien. Crédits : Nations unies
Staffan de Mistura au congrès du dialogue national syrien. Crédits : Nations unies

Le sommet de Sotchi a également débouché sur l’adoption de deux documents : le premier appelle la communauté internationale à aider les Syriens à surmonter les conséquences de la guerre, tandis que le second est une déclaration finale en 12 points sur la construction du futur État syrien. « Ces principes n’ont rien de révolutionnaire. Il s’agit de règles essentielles du droit international : respect de la souveraineté, garantie des droits de tous les groupes ethniques et confessionnels, garantie que le processus politique n’écartera personne et permettra aux Syriens de décider eux-mêmes de leur destin, sans ingérence extérieure », a commenté Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères.

Staffan de Mistura, pour sa part, a confirmé aux participants du congrès que les 12 points de leur déclaration avaient été élaborés au cours des négociations de Genève. Rassurant par là même plusieurs pays occidentaux ainsi qu’une partie de l’opposition syrienne, qui craignaient que l’idée de Moscou d’organiser à Sotchi un dialogue inter-syrien ne compromette le processus de règlement de la crise sous l’égide de l’ONU.

« L’intervention de M. de Mistura équivaut à une légitimation internationale de la rencontre de Sotchi », observe Vassili Kouznetsov, directeur du Centre russe des études arabes et islamiques.

Les États-Unis, enfin, au départ très réticents à l’idée de cette rencontre et ayant préféré ignorer l’événement, ont finalement adouci leur position : en témoigne la déclaration, mercredi, de David Satterfield, secrétaire d’État adjoint pour les affaires du Proche-Orient. « Je suis heureux de dire que la rencontre de Sotchi n’a pas créé de menace d’apparition d’une voie parallèle qui aurait dévié du processus de Genève et lancé un défi à l’autorité absolue des Nations Unies dans le cadre du règlement politique et de la mise en place d’un comité pour débattre de la réforme de la constitution syrienne », a déclaré le diplomate américain, avant d’ajouter que Washington maintenait des « contacts étroits » avec la Russie sur ces questions.

Toutefois, la Russie et les pays occidentaux ne sont toujours pas d’accord sur ce que doit être ce « règlement ». Le 12 janvier, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Jordanie et l’Arabie saoudite ont ainsi établi des principes communs pour le futur État syrien. Selon les médias, ce document officieux prévoit la transformation de la Syrie en une république présidentielle parlementaire et la décentralisation du pays, ainsi que la conduite de réformes structurelles et de la reconstruction d’après-guerre sous contrôle extérieur.

Vladimir Poutine et Bachar al-Assad lors d'un défilé de troupe russe, en décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine et Bachar al-Assad lors d’un défilé de troupe russe, en décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

« Les anciens désaccords sont toujours là, mais on peut continuer à travailler », résume Maxime Soutchkov, expert du club Valdaï. Pour lui, ce « groupe des cinq » craint fortement, malgré les assurances de la Russie, que Sotchi ne devienne un format alternatif à celui de Genève. « Ils pensent globalement que le sommet a été un échec. Mais remarquent, non sans satisfaction, que la fin de cet événement permet désormais de revenir à Genève », ajoute l’expert.

Un succès en trompe-l’œil

Le sommet de Sotchi n’a pas conduit à la création d’un format de négociations approuvé par la majorité des groupes d’opposition syriens. L’islamologue Kirill Semenov revient pour le site d’information RBC sur ce qu’il considère être un échec diplomatique pour la Russie.

Le Congrès du dialogue national syrien n’est un succès que pour la politique intérieure russe. (…) Une grande partie de l’opposition réelle a quitté le forum avant son lancement, parce que son drapeau ne serait pas hissé durant l’événement. (…) L’absence des représentants du Comité syrien de négociations et de ceux du parti kurde de l’Union démocratique a transformé les décisions adoptées lors du sommet en simple déclaration d’intention. (…) Il était difficile d’espérer une quelconque réussite à Sotchi sans changements positifs en Syrie. (…) En octobre, de vastes opérations militaires ont été menées dans les zones de désescalade (mises en place avec l’aide de la Russie, ndlr) de la Ghouta orientale et d’Idlib, où toute l’opposition syrienne modérée s’est retrouvée impliquée. Les raids aériens au-dessus des quartiers contrôlés par ces groupes ont repris.

Des colonnes de chars turcs au début de l'opération Rameau d'olivier, en janvier 2018. Crédits : Wikimedia
Des colonnes de chars turcs au début de l’opération Rameau d’olivier, en janvier 2018. Crédits : Wikimedia

Au lieu d’optimiser le travail des forums existants (à Genève sous le patronage de l’ONU notamment, ndlr) et de discuter avec les parties au conflit, on crée de nouvelles structures, présentées comme des avancées. C’est typiquement le cas du sommet de Sotchi. Celui-ci devait mettre en évidence les succès du règlement pacifique initié par la Russie, la Turquie et l’Iran, mais, malheureusement, ces derniers étaient inexistants au moment de son lancement. Étant entendu que « règlement pacifique » ne signifie pas élargissement des territoires contrôlés par Bachar el-Assad. Le fait que Damas n’ait pas jugé nécessaire de cesser ses frappes aériennes pendant le sommet est d’ailleurs éloquent.

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