Qui veut encore de Mikheil Saakachvili ?

Après son expulsion d’Ukraine, l’ancien président de la Géorgie, Mikheil Saakachvili, s’est installé aux Pays-Bas, d’où il envisage de continuer à faire de la politique. À Tbilissi, certains observateurs n’excluent pas l’éventualité de son retour au pays. Mais il faudrait d’abord que ses soutiens occidentaux réussissent à convaincre le pouvoir géorgien d’abandonner les charges pénales qui pèsent contre lui.

Déchu de sa nationalité… ukrainienne, expulsé vers la Pologne, exilé, l’ancien chef de l’État géorgien, Mikheil Saakachvili, a porté plainte contre le ministère de l’Intérieur, contre le Service migratoire (GMS) et contre les gardes-frontières ukrainiens.

Le 16 février, il obtenait une carte de séjour aux Pays-Bas, au titre du regroupement familial (son épouse, Sandra Saakachvili, née Roelofs, est sujette de la maison d’Orange-Nassau). Un document qui donne enfin un semblant d’identité à l’homme politique devenu apatride car privé également de sa citoyenneté géorgienne.

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Nicolas Sarkozy, Mikheil Saakachvili, Carla Bruni, et Sandra Saakachvili à l’Élysée en 2010

Dans une interview au journal néerlandais NOS, Saakachvili évoque, comme projets à court terme, la recherche d’une école pour un de ses fils, qui doit arriver de Tbilissi avec sa mère, et l’emménagement de la famille dans sa maison de Terneuzen. Le second fils du politicien poursuivra ses études en Géorgie. Saakachvili ne compte toutefois pas demeurer les bras croisés aux Pays-Bas. Il envisage au contraire de poursuivre son action politique en voyageant dans divers pays européens. Il a ainsi déclaré vouloir travailler sur une « liste Magnitski » dirigée contre les autorités de Kiev, et tenter d’obtenir la restitution de sa citoyenneté ukrainienne, reçue des mains de Petro Porochenko en 2015.

Mikhaïl Saakachvili de nouveau arrêté en Ukraine, quatre jours après que ses partisans l’aient libéré d’un fourgon de police.

Mais qui veut encore de Mikheil Saakachvili ? Un retour à Kiev semble peu probable. En Géorgie, l’ancien président a été condamné par contumace, en janvier 2018, à trois ans de prison pour abus de pouvoir. On lui reprochait notamment sa mansuétude envers les assassins du banquier Sandro Girgvliani. [En 2006, sous sa présidence, le banquier avait été retrouvé mort après une dispute avec Guram Donadze, porte-parole du ministère géorgien de l’Intérieur ; quatre employés du Département de la sécurité constitutionnelle (CSD) avaient été déclarés coupables, ndlr]. Si Tbilissi tente désormais d’obtenir son extradition, certains observateurs géorgiens esquissent un autre scénario : des décideurs politiques influents, en Europe, pourraient tenter de persuader Bidzina Ivanichvili, le milliardaire qui dirige de facto le pays, de laisser Saakachvili rentrer au pays.

Mikheil Saakachvili aux Pays-Bas. Crédits : Youtube
Mikheil Saakachvili aux Pays-Bas en février 2018. Crédits : Youtube

Et les Géorgiens, qu’en pensent-ils ? Le Courrier de Russie a demandé à des habitants de la capitale géorgienne de quel œil ils envisageaient l’éventualité d’un retour de Saakachvili.

Gogi, 50 ans, entrepreneur dans le secteur du tourisme :

« Si on regarde l’action de Saakachvili, et si on compare le bon et le mauvais, le rapport est de l’ordre de 70/30. Il y a eu beaucoup de moments terribles, comme l’assassinat de Sandro Girgvliani, où des policiers ont discrètement déposé une arme près d’un jeune homme qui avait pris une balle perdue. Tout le monde en a parlé, cette histoire a fait du bruit. Mais ce n’est pas grand-chose en regard de toutes les fois où ces mêmes policiers ont sauvé des gens. Sous Chevardnadze, on tuait pour 5 lari (1,7 euro) ; avec Saakachvili, les gens se sentaient en sécurité. Mais il n’y pas de statistiques sur les sauvetages effectués par la police.

Il a été la bonne personne au bon moment. Point !

Il n’empêche, je ne voudrais pas que Saakachvili revienne. Il a été la bonne personne au bon moment. Point ! Il est incapable d’autocritique. S’il voit un mur, il fonce et se fracasse la tête dedans. En 2004, après Chevardnadze, les politiciens étaient trop prudents, en particulier face aux mafieux. Saakachvili était le seul à ne pas leur faire de courbettes. Mais les temps ont changé, on n’a plus besoin de bouleversements ni de méthodes brutales. Je ne suis pas contre son retour au pays, il peut vivre ici. Mais qu’il redevienne le premier personnage de l’État, non ! »

Vieille ville de Tbilissi. Crédits : Wikimedia
Vieille ville de Tbilissi. Crédits : Wikimedia

David, 21 ans, chauffeur de taxi :

[…] si Micha revenait, ça irait mieux.

« Je ne m’intéresse pas vraiment à la politique. Mais si Micha [diminutif affectueux de Mikheil, ndlr] revenait, ça irait mieux. Quand il était au pouvoir, il y avait moins de criminalité. Actuellement, tout va de pire en pire. Regardez, il y a un mois, des enfants se sont battus au couteau à l’école. Et c’est partout comme ça. Les mafieux réapparaissent, c’est la loi de la jungle. À part le fait qu’on a l’électricité 24 h/24, on en est presque revenus à l’époque de Chevardnadze. La société est de plus en plus violente, et ça commence dès l’adolescence. »

Eka, 23 ans, sociologue :

« Je pense qu’un retour de Saakachvili provoquerait une scission au sein de la société, voire un conflit. Je ne fais pas partie des gens qui considèrent que les conflits sociaux et les débats ne sont pas utiles de manière générale ; au contraire, ce sont des éléments clefs du développement. Mais dans le cas de Saakachvili, ça n’aurait aucun sens.

Il reste des gens, en Géorgie, qui le soutiennent. Mais ils ne sont pas assez nombreux pour le porter à nouveau au pouvoir.

Il reste des gens, en Géorgie, qui le soutiennent. Mais ils ne sont pas assez nombreux pour le porter à nouveau au pouvoir. Et puis, même si je pensais qu’il avait été un très bon président, ce qui n’est pas le cas, ça ne changerait rien : aujourd’hui, la situation a radicalement changé dans le pays. Et, au fond, le Micha d’alors et le Micha d’aujourd’hui sont deux personnes différentes. Il n’est pas en mesure d’aider le pays et la société, vu la situation dans laquelle il se trouve maintenant. Selon moi, il n’a plus le droit de rentrer en Géorgie. »

Mikheil Saakachvili pendant la révolution des roses en Géorgie. Crédits : Wikimedia
Mikheil Saakachvili pendant la révolution des roses en Géorgie. Crédits : Wikimedia

Zourab, 30 ans, entrepreneur dans le secteur de la restauration

[…] à l’étranger, pourquoi pas ? Mais ici, qu’est-ce qu’il ferait ?

« Qu’est-ce que ça peut me faire de savoir où il est, Micha ‒ à Varsovie, à Kiev, en Hollande… Quant à ce qu’il y fait… Ça n’intéresse déjà plus personne ! Bon, admettons qu’il ait des projets là-bas, à l’étranger, pourquoi pas ? Mais ici, qu’est-ce qu’il ferait ? »

Irakli, 45 ans, conseiller financier :

« Bien sûr que non, il ne faut pas qu’il revienne ! Ça déclencherait un mouvement de protestation dans le pays, et la dictature menacerait. Vous savez, Saakachvili est comme ça : il sacrifie sans état d’âme la démocratie et les droits de l’homme, s’il voit une injustice. Et comme il est capable de voir une injustice là où il n’y a rien du tout… Et puis, qu’est-ce qui se passait dans les prisons, quand il était au pouvoir ? À en croire les détenus, c’était absolument inhumain. C’était peut-être le genre d’homme dont on avait besoin il y a quinze ans. Mais maintenant, non, on va plutôt se débrouiller sans lui. »

Tamara, 54 ans, vendeuse :

C’est bon, ça va, on a déjà donné de ce côté-là.

« Si je veux que Saakachvili revienne ? Il reviendrait et il ferait quoi ? Il grimperait sur un tank ? C’est vrai que les choses empirent, ces derniers temps, et que ce gouvernement, avec Ivanichvili, est loin d’être un modèle du genre. Mais qu’est-ce qu’on ferait de Micha ? Est-ce qu’il veut encore mettre à bas l’ancien système et serrer les vis ? C’est bon, ça va, on a déjà donné de ce côté-là. Qu’il prenne sa retraite ! »

4 commentaires

    1. Un mot que j’ai vu dans l’article et qui me parait juste : « il était la personne qu’il fallait, au moment où il fallait ». En Ukraine, tant qu’ils sont incapables de mettre à bas la corruption, ils ont besoin de gens comme lui, qui ne prennent pas de pincettes avec les mafieux. La Russie a besoin aussi de son Saakashvili, pour mettre fin au système Poutine !

    1. Vous parlez de Poutine, là ? Bon, en même temps, Poutine ne se contente pas de piller son propre pays, puisqu’il amène le chaos également chez ses voisins. Rien à voir avec Saakashvili donc, qui met REELLEMENT de l’ordre, lui 🙂

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