Les nouveaux espaces de la littérature russe

Depuis le dernier Salon du Livre de Paris où la Russie était, comme elle le sera cette année, l’invitée d’honneur (2005), des talents se sont confirmés et l’on peut considérer qu’une nouvelle génération d’écrivains a fait son apparition. Des écrivains très différents les uns des autres, certains plus talentueux que d’autres, mais il faut faire la part de la subjectivité du lecteur.

Nous voulons ici tenter de renouer les fils, de voir s’il y a émergence de thèmes ou de styles particuliers, s’il y a rupture avec les époques précédentes de la littérature russe ou, au contraire, continuité, notre hypothèse étant que cette littérature s’inscrit, tout au long de son histoire, à la fois dans la rupture et la continuité.

Salon du Livre de Paris 2017. Crédits : Salon du Livre de Paris
Salon du Livre de Paris 2017. Crédits : Salon du Livre de Paris

En ce qui concerne la continuité, nous mettrons en évidence trois points fondamentaux :

* depuis que la littérature russe existe (début du XIXe siècle), elle est « au four et au moulin », autrement dit elle « s’occupe » de tout : philosophie, politique, social, bref le domaine des idées et des grandes questions actuelles ou universelles est le sien ;

* la littérature russe s’est créée en rapport avec l’Europe, soit par son accord profond avec elle (Ivan Tourgueniev, dont on fête cette année le bicentenaire, en est la meilleure illustration), soit par son rejet (et celui des États-Unis au XXe siècle) ;

* à partir de Nicolas Gogol, on voit se dessiner deux grandes lignes dans la littérature russe : d’une part le réalisme qui, à partir des années 1930, va se transformer en réalisme socialiste, méthode de création unique et obligatoire, qui, au demeurant, n’a rien d’un réalisme puisqu’il s’agit de « montrer la réalité dans son développement révolutionnaire », « la réalité non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être » ; d’autre part, le fantastique ou plutôt, comme on l’a dit pour Gogol, le « réalisme fantastique », qui part du principe que le fantastique permet de mieux cerner le réel.

Nicolas Gogol, représenté dans la série de film Gogol. Crédits : IMDb
Nicolas Gogol, représenté dans la série de film Gogol. Crédits : IMDb

En ce qui concerne les ruptures, il y en a eu plusieurs, majeures, dans la littérature, qui ont généralement correspondu à des bouleversements – majeurs, eux aussi ‒ dans le pays : au début du XXe siècle, on rejette le réalisme et la société aspire à des changements tant politiques qu’esthétiques ; en 1917 et dans les années vingt, la littérature et les arts font leur révolution ; durant la période stalinienne, les écrivains sont sous étroite surveillance ; les années soixante et soixante-dix tentent – et y réussissent partiellement – de percer la chape de plomb ; enfin, l’effondrement de l’URSS en 1991 laisse la Russie et sa littérature plutôt désemparées.

Un quart de siècle plus tard, des caractéristiques et tendances nouvelles se font jour.

Des écrivains-« voyageurs »

À la différence des écrivains soviétiques, beaucoup des auteurs actuels ont voyagé, et pas seulement « autour de leur crâne » ou de leur chambre. Ils ont, pour certains, sillonné le monde, et pas simplement fait leur tour d’Europe, comme les écrivains aristocrates du XIXe. Ils ont, en outre, au cours de leurs pérégrinations, fait « tous les petits boulots » possibles et imaginables. Tel est le cas, notamment, de Vadim Levental et d’Alexandre Sneguirev.

Certains ont même séjourné longtemps à l’étranger : Vladislav Otrochenko a ainsi vécu en Italie. Dmitri Gloukhovski, lui, a travaillé et fait des études hors de Russie. Il y a là une ouverture sur le monde, impossible au temps de l’Union soviétique et qui influe forcément sur le travail d’écriture.

On dénombre aussi des écrivains russes qui vivent à l’étranger : Boris Akounine est de ceux-là. Vladimir Sorokine et Sergueï Lebedev font régulièrement de longs séjours en Allemagne. Ces écrivains reprennent une tradition du XIXe siècle : Gogol a écrit ses Âmes mortes en grande partie en Italie, considérant que l’on « voit » mieux la Russie à distance.

Vladimir Sorokine en Scandivanie. Crédits : Liveinternet.ru
Vladimir Sorokine en Scandivanie. Crédits : Liveinternet.ru

Des écrivains géologues

On voyage aussi en Russie même, en Sibérie, en Extrême-Orient ou encore dans le Grand Nord, comme en témoigne l’Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov. On assiste ainsi à une découverte ou redécouverte de l’espace russe et, de façon étonnante, c’est par le biais de l’espace que les écrivains se penchent sur la question du temps et, en l’occurrence, de l’histoire.

On a beaucoup reproché aux Russes de ne pas avoir réglé, à la différence de l’Allemagne, leurs comptes avec le passé. Or, c’est aujourd’hui que s’effectue ce travail. Depuis un moment, les écrivains se penchent sur les guerres récentes (Afghanistan, Tchétchénie). Ainsi Andreï Guelassimov et Zakhar Prilepine, respectivement dans La Soif et San’kia.

Zakhar Prilepine
Zakhar Prilepine. Crédits : Andreï Davydovski

Il est à souligner que plusieurs écrivains sont aussi géologues : Vladimir Charov, Sergueï Lebdev, Piotr Alechkovski (qui est, en outre, archéologue). Leurs œuvres plongent dans les strates du passé, du plus ancien au plus récent, dans le but de comprendre ce qu’est la Russie. D’autres revisitent un Goulag que, jeunesse oblige, ils n’ont pas connu : ainsi Sergueï Lebedev dans La limite de l’oubli. Ils en donnent parfois une interprétation contestable mais à laquelle il vaut de s’intéresser, tel Zakhar Prilepine dans L’Archipel des Solovki. Gouzel Iakhina, quant à elle, relate la liquidation des koulaks (paysans « riches ») au Tatarstan, à travers la biographie de sa grand-mère. Cet intérêt pour la grande Histoire au travers d’histoires individuelles est également caractéristique de la « nouvelle » littérature russe.

Nombre d’écrivains ont des origines provinciales et leur notoriété ne les a pas obligatoirement poussés à s’installer à Moscou. Zakhar Prilepine est de Nijni-Novgorod et vit encore dans la région ; Alexeï Ivanov signe des romans situés dans une ville qui ressemble fort à Ekaterinbourg ; Vladislav Otrochenko descend d’une importante lignée cosaque du Don ; Iouri Bouïda est de Kaliningrad. Quant au Sibérien Roman Sentchine, ses romans qui évoquent le quotidien – pas toujours rose – des provinces lointaines, ont incité la critique à parler de « nouveau réalisme ». On parlera aussi, à propos de Vadim Levental et de Sergueï Lebedev, de « roman d’apprentissage postmoderne ».

Cadre du film « Le géographe a bu son globe » tiré du livre éponyme d'Alexeï Ivanov. Crédits : Marmot-film
Cadre du film « Le géographe a bu son globe » tiré du livre éponyme d’Alexeï Ivanov. Crédits : Marmot-film

Le travail sur le passé et sur le présent conduit parfois à un engagement politique plus ou moins affirmé. Zakhar Prilepine a choisi une opposition proche du national-bolchevisme d’un Edouard Limonov ; dans le même camp politique, Sergueï Chargounov est aujourd’hui député à la Douma, après avoir écumé les routes du Caucase et d’Asie centrale pour trouver un sens à sa vie. Ludmila Oulitskaïa, elle, dans ses œuvres comme dans ses déclarations, opte pour une opposition plus démocratique, endossant le rôle de « conscience » traditionnellement dévolu à l’intelligentsia russe.

Reste l’avenir

Qu’en est-il de l’avenir et du fantastique ? Un signe ne trompe pas : la science-fiction russe, de nouveau, se porte bien, comme le montre la série Métro de Dmitri Gloukhovski. Fait notable : l’écrivain en a publié le premier volume sur internet, avant – grâce à l’enthousiasme des lecteurs – de trouver un éditeur russe et d’être traduit un peu partout dans le monde. Vladimir Sorokine, maître du grotesque, s’intéresse au futur de l’ensemble du continent européen, qu’il présente, morcelé, chaotique, aux environs de 2050. Il est à noter que Vladimir Sorokine mélange à plaisir dans ses romans passé, présent et avenir, ce qui lui permet de mettre en évidence des tendances lourdes dans la littérature et l’histoire russes, mais aussi – de plus en plus, ces derniers temps – européennes.

Capture du jeu vidéo « Metro : Last Light » tiré de la série de livre « Metro » de Dmitri Gloukhovski. Crédits : Deep Silver
Capture du jeu vidéo «Metro : Last Light» tiré de la série de livre « Metro » de Dmitri Gloukhovski. Crédits : Deep Silver

« La littérature russe de ces dernières années est devenue nettement plus métaphysique », déclarait récemment l’écrivain Evgueni Vodolazkine. Mais, si l’on y réfléchit, en a-t-il jamais été autrement ?

Bibliographie

Boris Akounine, Aristonomia, Louison, 2017, L’autre voie, Louison, 2018

Piotr Alechkovski, Le Poisson, Macha Publishing, 2018

Iouri Bouïda, Voleur, espion et assassin, Gallimard, 2018

Sergueï Chargounov, 1993, Louison, 2017

Vladimir Charov, Avant et pendant, Phébus, 2005

Dmitri Gloukhovski, Métro 2033, Métro 2034, Métro 2035, L’Atalante, 2005, 2009, 2015

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, Verdier, 2008

Andreï Guelassimov, La Soif, Actes Sud, 2006

Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, Noir sur Blanc, 2017

Alexeï Ivanov, Le Géographe a bu son globe, Fayard, 2008

Sergueï Lebedev, La Limite de l’oubli, Verdier, 2014

Vadim Levental, Masha Regina, éditions de l’Aube, 2016

Edouard Limonov, Kiev Kaput, Manufacture de livres, 2017

Vladislav Otrochenko, Mes Treize oncles, Verdier, 2012 ; Apologie du mensonge gratuit, Verdier, 2016

Ludmila Oulitskaïa, Les Sujets de notre tsar, Gallimard, 2010 ; À conserver précieusement, Gallimard, 2017

Zakhar Prilepine, San’kia, Actes Sud, 2009 ; L’Archipel des Solovki, Actes Sud, 2017

Roman Sentchine, La Zone d’inondation, Noir sur Blanc, 2015

Alexandre Sneguirev, Je ris parce que je t’aime, éditions de l’Aube, 2016

Vladimir Sorokine, Roman, Verdier, 2010 ; La Tourmente, Verdier, 2011 ; Telluria, Actes Sud, 2017

Yana Vagner, Vongozero, Pocket, 2016

Evgueni Vodolazkine, Les Quatre vies d’Arséni, Fayard, 2014

1 commentaire

  1. Pour les amoureux de la Russie, c’est un plaisir renouvelé que de voir cette éclosion d’auteurs Russes traduits en Français. En fait, il n’y a jamais eu de véritables interruption même si l’on considère que certains se plaçaient volontairement en marge, soit de l’URSS soit de la Russie renaissante ! Le génie russe ne peut disparaître… On peut le malmener au travers des mouvements de l’Histoire, mais il est, il demeure et fleurira toujours comme un printemps de Russie. Ya lioublou Rassiya ! (orthographe très approximative… Isvinitsié !)

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