Le vin, l’ami fidèle

Le vin français détrôné en Russie par le vin géorgien ? La nouvelle, tombée la semaine dernière, ne pouvait susciter qu’une réaction : décidément, tout fout le camp !

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

Il est bien loin le temps où Pouchkine, le poète russe par excellence, célébrait dans trois strophes de son roman en vers Eugène Oneguine, les vertus du Moët, de l’Ay et du Veuve Clicquot, à l’origine – « Amis, vous en souvient-il ? » ‒ de « maintes sottises, mais aussi de plaisanteries, de rimes, de disputes et de rêves joyeux ». Certes, le temps passait de la jeunesse et, dans ces mêmes strophes, Pouchkine dénigrait ce champagne qu’il avait tant aimé : ses « bulles magiques » lui semblaient désormais pareilles à une amante « brillante, vive, tête folle, capricieuse et vide ». Le poète, pour autant, ne sombrait pas dans l’abstinence. Il se tournait vers le bordeaux qui, ami fidèle, se révélait toujours présent dans le chagrin et le malheur, toujours prêt à rendre service ou à passer agréablement avec lui un moment de loisir.

Champagne Tsarine, créé en hommage à la période où le champagne était à la table de Catherine II et des autres nobles de l'empire. Crédits : maison Chanoine
Champagne Tsarine, créé en hommage à la période où le champagne était à la table de Catherine II et des autres nobles de l’empire. Crédits : maison Chanoine

Il est bien loin le temps où tel personnage des Âmes mortes de Nicolas Gogol, hâbleur, menteur invétéré, racontait, prétendant que la langue et la culture françaises n’avaient pas de secrets pour lui, une semaine mémorable passée à boire avec des officiers dans la province russe : « On s’est offert un champagne, tiens, en comparaison duquel celui du gouverneur ressemble à… tu sais quoi ? Du kvas ! Imagine : pas un vulgaire Clicquot, un Clicquot mirliflore, ce qui revient à dire un double Clicquot ! Et [on] a encore déniché une fiole de vin français étiquetée : “Bonbon” [en français dans le texte]. Un bouquet ! Le parfum du réséda et tout ce que tu voudras. Une de ces bambochades !… »

Il est bien loin le temps où le président Fallières, défenseur des vins de terroir, faisait goûter à Nicolas II un petit cru en provenance de Thézac (Lot-et-Garonne). Amateur, le tsar en passait aussitôt une grosse commande. Depuis une trentaine d’années, quelques vignerons audacieux ont relancé la production, désormais vendue sous l’étiquette de « Vin du tsar », avec aigle bicéphale et portrait du dernier empereur de Russie.

La tsarine Alexandra au bras du président Fallières. Crédits : wikimanche.fr
La tsarine Alexandra au bras du président Fallières. Crédits : wikimanche.fr

Il est encore plus loin le temps où l’Église orthodoxe adoptait pour ses offices un vin de Cahors, qui, transcrit à la russe, devenait le Kagor, produit en Crimée après Octobre 1917, suite à l’interdiction des importations. Des contacts ont été repris entre l’Église de Russie et les vignerons de Cahors, en 1989, pour le millénaire de la conversion des Kiéviens au christianisme de rite oriental.

Une société de « mauvais aloi »

En 1815, trois ans après la défaite de Napoléon, apparaît, en Russie, la « Société des inconnus d’Arzamas », plus communément appelée « Société Arzamas ». Elle regroupe de jeunes, voire de très jeunes poètes (quelques moins jeunes, aussi) – ceux qui entreront dans l’histoire de la littérature sous l’appellation de « pléiade pouchkinienne » (Pouchkine en était, bien sûr) et représenteront « l’âge d’or de la poésie russe ».

Aucun des membres d’Arzamas ne se prend au sérieux. Leur société est, en premier lieu, une réplique humoristique à une autre société, très sérieuse et compassée, elle : la « Société des amateurs du verbe russe », créée en 1811 et réunissant des puristes – faut-il parler de réactionnaires ? – qui ne tolèrent aucune innovation dans la langue russe, si celle-ci doit passer par l’emprunt de mots étrangers, notamment français.

Montage représentant les membres de la société Arzamas. Crédits : arzamas.academy
Montage représentant les membres de la société Arzamas. Crédits : arzamas.academy

Les membres d’Arzamas sont insolents (mais pas méchants), ils aiment profiter de la vie, s’amuser. L’emblème de leur société est une oie, car la tradition s’instaure bientôt, au cours de leurs réunions, de manger de l’oie rôtie. Ils y dégustent aussi les meilleurs crus, en devisant de choses et d’autres, de poésie notamment, mais aussi – et peut-être surtout ! – de bonne chère, de vin, de femmes.

De femmes et de vins ? On ne saurait tomber plus bas. Par bonheur, ce temps-là est loin.

Pourtant, en 2015, pour le bicentenaire de la naissance d’Arzamas, un site était créé en Russie, visant à faire revivre cette société un peu oubliée. Depuis, le projet a pris de l’ampleur – conférences, publications… – et connaît auprès du public un succès fou.

Allons, tout n’est peut-être pas perdu !

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