Pourquoi jeûner pendant le Grand carême orthodoxe

Le 19 février, les chrétiens orthodoxes ont entamé leur Grand Carême, qui précède et prépare les célébrations de Pâques, la plus grande fête orthodoxe. Pendant près d’un mois, ils se soumettront volontairement à toute une série de restrictions, notamment alimentaires, afin de purifier leur corps et leur esprit. Cette pratique ne cesse de prendre de l’ampleur ces dernières années en Russie, parfois très loin des lieux consacrés : tous les restaurants des grandes villes ou presque, même les plus branchés, proposent des « menus de Carême », certains magasins consacrent au jeûne des rayons entiers… Le magazine Meduza a posé une série de questions élémentaires à l’archimandrite Kirill (Govorun), enseignant à l’université Loyola Marymount de Los Angeles. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le jeûne orthodoxe sans jamais oser le demander.

L'archimandrite Kirill (Govorun). Crédits : kiev-orthodox.org
L’archimandrite Kirill (Govorun). Crédits : kiev-orthodox.org

Pourquoi le Carême est-il devenu tellement à la mode en Russie ? On voit jeûner même des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église…

Archimandrite Kirill (Govorun) : Cette « mode du Carême », comme vous dites, est peut-être une forme de réaction à notre culture actuelle de la consommation. Il s’agit probablement, pour beaucoup, d’une réaction instinctive, non déterminée par les préceptes de telle ou telle tradition religieuse concrète. Simplement, les gens prennent conscience que consommer de la nourriture en abondance et s’adonner sans restriction à toutes les autres joies de la vie ne leur suffit pas pour se sentir bien mais qu’il leur faut aussi, précisément, se restreindre parfois. Et c’est là que se pose la question du Carême.

À quoi servent le jeûne du Carême et toutes ces restrictions dans la tradition orthodoxe ? Quel rapport y a-t-il entre la faim et la fête ?

K. G. : L’idée du jeûne religieux part de deux prémisses. La première est que l’être n’est pas fait que d’un corps, mais aussi d’une âme ; et que l’âme est tout aussi réelle que le corps. La seconde est que le corps et l’âme sont étroitement liés : ce qui se passe dans l’âme se reflète dans le corps, et inversement. Ces prémisses sont d’ailleurs aussi à la base de l’idée du sport dans l’Antiquité : les athlètes cherchaient moins à réaliser des performances et à surpasser leurs concurrents qu’à acquérir des pratiques morales, visant à faire d’eux des individus meilleurs. Pour l’individu contemporain, le jeûne est souvent difficilement compréhensible, car il conçoit l’âme comme une métaphore, et le corps comme existant et possédant une valeur en soi. C’est aussi ce qui distingue le sport d’aujourd’hui de son modèle antique.

Quant au « lien entre la faim et la fête », il est direct : seule une personne qui s’est restreinte en termes de nourriture pendant plusieurs semaines est en mesure de ressentir pleinement la joie de la fête, de ce moment où l’on peut enfin rompre le jeûne. Cette fête réjouit l’âme et le corps, et permet de réaliser à quel point ils sont liés l’un à l’autre.

Un repas dans un monastère de Iaroslavl. Crédits : hram-tbm-spb.ru
Un repas dans un monastère de Iaroslavl. Crédits : hram-tbm-spb.ru

Pourquoi le jeûne prescrit-il de renoncer précisément à la viande, aux produits laitiers et aux œufs ? Par pitié pour les animaux ?

K. G. : Ces considérations jouent peut-être un rôle, mais pas seulement. Dans les temps anciens, la nourriture d’origine animale était considérée comme un luxe par rapport aux mets végétaux : et c’est à ce luxe que l’on renonçait au moment du Carême. À ce propos, on a longtemps rangé dans la même catégorie alimentaire, dans la nourriture de Carême, la volaille et le poisson : parce que selon le récit biblique, les oiseaux et les poissons ont été créés le même jour.

Le Carême est-il obligatoire pour les orthodoxes aujourd’hui ? Si je ne jeûne pas, je n’ai pas le droit d’aller à la messe ?

K. G. : Toutes les traditions religieuses, sans exception, impliquent des restrictions volontaires sur la nourriture et les autres besoins et plaisirs corporels. Le jeûne est une condition indispensable, mais insuffisante pour appartenir à telle ou telle tradition religieuse. Dans l’Église, le jeûne collectif renforce le sentiment de communauté, de communion et de solidarité. Alexeï Khomiakov, célèbre philosophe et théologien russe du XIXe siècle, observait soigneusement tous les jeûnes orthodoxes, à la différence de la plupart de ses contemporains intellectuels. Il estimait que cela renforçait son sentiment d’appartenir à l’ensemble du peuple russe, qui, lui, faisait Carême. Il appelait aussi ce sentiment sobornost, « communauté spirituelle ». Mais le seul respect du jeûne ne fait pas de vous un membre de l’Église. Sont tout aussi indispensables la foi, les bonnes actions, la participation aux rites, et en premier lieu à l’eucharistie. Bien que l’on puisse évidemment vous laisser venir à la messe même si vous n’avez pas jeûné, si vous êtes malade, par exemple. Cette question se décide toujours de façon individuelle.

Une cérémonie d'eucharistie dans une église russe. Crédits : pokrov-ahtuba.ru
Une cérémonie d’eucharistie dans une église russe. Crédits : pokrov-ahtuba.ru

J’ai entendu dire que lorsque l’on voyage, on peut ne pas respecter les prescriptions alimentaires du Grand Carême. Ce n’est pas considéré comme un péché ?

K. G. : Il y a effectivement une règle ancienne qui autorise le voyageur à ne pas respecter le Carême. Cette règle s’expliquait par le fait que le voyage, dans l’Antiquité, était toute une aventure, et qu’il pouvait s’avérer très difficile, sur la route, de trouver de la nourriture de Carême. Mais de nos jours, ce n’est quasiment plus un problème, et le voyageur peut aisément jeûner. Toutefois, beaucoup de gens continuent d’utiliser aujourd’hui cette règle et, en voyage, se laissent un peu aller.

On dit aussi que le Carême a été inventé, entre autres, pour expliquer au peuple la pénurie de nourriture. Est-ce vrai ? Quelle est l’origine du jeûne ?

K. G. : Le jeûne est une partie inaliénable de l’Histoire de l’humanité depuis des temps où l’on n’écrivait même pas encore l’Histoire. Ainsi, les livres bibliques antiques parlent du Carême comme d’un phénomène connu, antérieur, déjà familier pour les peuples du Proche-Orient. Il n’y a donc aucun témoignage historique sur une quelconque « invention » du Carême par un ou des individus concrets. Il n’existe pas une seule tradition religieuse où serait absente l’idée du jeûne comme restriction volontaire dans la nourriture et les autres appétits du corps. Et c’est lié au fait que toutes les traditions religieuses se rejoignent dans l’idée que l’être n’est pas seulement un corps mais aussi une âme : et une âme qui se sent mieux quand le corps est limité dans ses besoins. Pourtant, ces restrictions doivent absolument être volontaires. Pour le dire plus simplement, le jeûne n’est pas l’insuffisance de nourriture, c’est le fait, alors que la nourriture est présente en suffisance, d’y renoncer par la force du libre arbitre.

Des aliments de Carême. Crédits : 100city
Des aliments de Carême. Crédits : 100city

Les règles du jeûne ont été inventées il y a très longtemps. Pourquoi, alors que le monde change, ces règles ne changent-elles pas, elles aussi ?

K. G. : En réalité, les règles changent, même sur l’étendue d’une génération. Et d’autant plus au fil des siècles et selon les cultures. Dans les premiers siècles de la chrétienté, par exemple, on pratiquait le Carême en renonçant totalement à se nourrir jusqu’au coucher du soleil. Cette pratique s’est conservée dans l’islam contemporain, pendant le mois de Ramadan. Mais la chrétienté, elle, est passée depuis à un format du jeûne renouvelé : on mange durant la journée mais l’on se restreint dans les aliments. En outre, la chrétienté précoce n’avait pas certains des jeûnes que l’on pratique aujourd’hui : si le Carême d’avant Pâques existe depuis les premiers temps, les trois autres longs jeûnes (Nativité, Petrov et Ouspensky) sont apparus plus tard (voir encadré).

Et même dans l’orthodoxie contemporaine, les traditions de jeûnes diffèrent selon les pays. Les normes originelles du jeûne ont été établies pour la région méditerranéenne, et jusqu’à présent, elles y sont un peu différentes de celles observées dans les latitudes nordiques. En Grèce, par exemple, il existe une coutume consistant à entamer le Grand Carême par trois jours d’abstinence totale de nourriture. Et elle est observée par beaucoup. En Éthiopie, qui incarne aussi une tradition chrétienne orientale très ancienne, le jeûne est extrêmement sévère. Là-bas, on jeûne jusqu’à 250 jours par an au total. Et ceux qui jeûnent le plus longtemps dans l’année, là-bas, sont les prêtres. Alors qu’en Russie, les prêtres, à l’inverse, jeûnent moins, notamment parce qu’en général, ils n’observent pas les jeûnes d’avant chaque liturgie, à la différence des simples fidèles.

Vladimir Poutine au mont Athos, en Grèce, lors de sa visite en 2016. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine au mont Athos, en Grèce, lors de sa visite en 2016. Crédits : Kremlin.ru

Comment font les vegans pour jeûner ?

K. G. : Le fait que la diète quotidienne d’une personne rappelle un jeûne strict ne signifie pas qu’elle ne puisse pas jeûner. Car le Carême n’est pas seulement une affaire de régime alimentaire. Il peut s’agir, en principe, de n’importe quelle forme d’abstinence ou de restriction : dans l’activité, les divertissements, le confort et même le sommeil.

Peut-on avoir des relations sexuelles pendant le Carême ? Fumer ? Regarder des séries ?

K. G. : Le Carême suppose de s’abstenir des relations sexuelles conjugales. Mais étant donné que ces relations ne sont pas une affaire individuelle, qu’elles supposent la participation de deux personnes, les deux doivent être d’accord pour y renoncer. Le tabac est mauvais pour la santé même hors période de Carême : donc l’Église est contre toute l’année. Quant aux autres divertissements, beaucoup, pendant le Carême, cessent de regarder des séries, voire de fréquenter les réseaux sociaux. Mais globalement, il n’y a pas de règles communes à ce propos, et chacun résout ce genre de questions casuistiques de façon individuelle, avec son directeur de conscience ou le prêtre, en confession.

Le Grand Carême dans un monastère. Crédits : Jaroslaw Charkiewicz - VK
Le Grand Carême dans un monastère. Crédits : Jaroslaw Charkiewicz – VK

Faire Carême n’est-il pas mauvais pour la santé ?

K. G. : C’est une question qu’il vaut mieux poser aux médecins, bien que leurs avis en la matière divergent. Le point de vue religieux qui, je le rappelle, suppose que l’être a non seulement un corps mais aussi une âme, est absolument univoque sur les bienfaits du jeûne pour la nature humaine, prise dans son intégrité psychosomatique. Dans le même temps, si la médecine recommande à une personne de ne pas observer le jeûne religieux pour des raisons de santé, l’Église ne le condamne en aucune façon.

Selon les canons de l’Église orthodoxe, tous les mercredis et vendredis sont des jours de jeûne : il est proscrit de consommer de la viande, des produits laitiers et des œufs et recommandé, plus généralement, de ne manger que le nécessaire. L’année est en outre rythmée par quatre longs jeûnes : le Grand Carême au printemps et le Jeûne de la Nativité, qui durent respectivement 49 jours et quelques semaines, en fonction de la date de Pâques, le Jeûne Petrov et le Jeûne Ouspensky. Pendant ces périodes de jeûne, particulièrement les plus stricts, il est recommandé de s’abstenir de toute protéine animale, mais également conseillé d’exclure les huiles végétales et, en général, de limiter les quantités de nourriture. Avant la confession et la communion, auxquelles il est prescrit de participer régulièrement, l’Église impose également un jeûne de trois jours minimum.

1 commentaire

  1. Le coeur ne peut pas rester ferme dans la pureté, pour ne pas être souillé, s’il n’est pas écrasé par le jeûne. Il est impossible aussi de préserver la sainteté sans jeûner, et la chair ne se soumettra pas à l’esprit pour l’activité spirituelle, et la prière elle-même ne se lèvera pas et ne sera pas opérante parce que les besoins naturels prédominent. Et la chair sera obligée de devenir fiévreuse. Et à partir de pensées, le cœur est éveillé et souillé, et à travers cela, la Grâce s’éloigne, et les esprits impurs ont l’audace de dominer sur nous autant qu’ils le souhaitent.

    Saint Païssy Velitchkovsky

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