Éloge du froid

« On nous annonce -27° dans quelques jours !

‒ Et alors ? Qu’est-ce qu’il vous faut de mieux ?

C’est l’hiver, le froid, la neige, le soleil… Super ! »

Entendu dans les rues de Moscou

En dépit de tous ses inconvénients – rues mal déblayées, glissantes, chauffages qui ne sont pas toujours à la hauteur, nécessité de se calfeutrer, de multiplier les couches de vêtements tel un chou ses feuilles –, l’hiver est globalement perçu, en Russie et dans l’imaginaire russe, comme positif. Depuis Alexandre Pouchkine et sa Tatiana, héroïne du roman en vers Eugène Onéguine, tout « Russe dans l’âme aime les hivers » de son pays.

Les habitants de contrées plus chaudes ou plus tempérées sont en droit de se demander les raisons de cette tendresse. Bien sûr, il y a le général Hiver qui, par deux fois au moins, a sauvé la Russie. C’est le froid qui a réduit à néant l’orgueilleuse armée de Napoléon. C’est encore lui qui a permis la victoire de Stalingrad, laquelle devait changer le cours de la Seconde Guerre mondiale. Mais à quel prix humain !

Et cela n’explique pas pourquoi Tatiana, délicieux idéal féminin du poète, « aimait les hivers de Russie ».

L'Altaï. Crédits : Anton Strogonoff
La Sibérie. Crédits : Anton Strogonoff

La tourmente

L’hiver russe, c’est aussi – et sans doute avant tout – la neige et… la tempête de neige. La langue russe dispose d’un nombre invraisemblable de mots pour désigner ce que le français appelle piteusement, faute de munitions lexicales : la « tempête de neige » ou, à la rigueur : la « tourmente ». Citons quelques-uns d’entre eux, parmi les plus courants : metel, dont la racine évoque quelque chose qui balaie tout sur son passage ; bourane, tempête de neige qui se produit généralement dans la steppe ; poziomka, littéralement : « à ras de terre » ‒ un vent rasant soulève la neige en énormes tourbillons, empêchant toute vision horizontale ; pourga, mot venu du finnois ou du carélien, qui se déclenche principalement en plaine, en l’absence de forêts, avec une brusque arrivée d’air froid…

La littérature russe abonde en « tempêtes de neige ». Chronologiquement, le premier texte intitulé Metel est une nouvelle de Pouchkine ; le dernier, un récit de Sorokine. Entre les deux se sont glissés Tolstoï, Pilniak (dans les années 1920), pour ne citer que les plus importants.

La première caractéristique de ces récits est de mettre en scène un voyageur brusquement pris, un soir, dans une tempête de neige au milieu de la plaine russe ou de la steppe. Quels que soient ses efforts, il tourne en rond, comme prisonnier de forces malignes. Dans la littérature et l’imaginaire russes, le diable n’est jamais loin. Il faut une sorte de miracle (d’intervention divine ?) pour que tout s’apaise soudain, généralement à l’aube, et que la nuit d’épouvante ne soit plus qu’un mauvais souvenir. La tempête de neige laisse pourtant des traces chez le héros qui y a survécu : elle a été une mise à l’épreuve, une remise en question de sa vie, de lui-même.

Tourgoïak, sud de l’Oural, Russie. Crédits : Daniil Silantev / unsplash.com
Tourgoïak, sud de l’Oural, Russie. Crédits : Daniil Silantev / unsplash.com

La tempête de neige ne correspond pas seulement à un bouleversement intérieur. Elle peut être annonciatrice de bouleversements plus graves pour la Russie. Dans sa Fille du capitaine, Pouchkine en fait les prémices du soulèvement de Pougatchev qui, un temps, menaça sérieusement le trône de Catherine II. Quant au poète Alexandre Blok, dans son poème Les Douze, il présente les événements d’Octobre 1917 comme une metel qui ébranle la capitale impériale et l’Empire tout entier :

« Le soir est noir,

La neige blanche

Le vent, le vent !

On ne peut pas tenir debout.

Le vent, le vent,

Sur toute la terre du Bon Dieu ! »

Chute de neige à Moscou. Crédits : Alexander Popov / unsplash.com
Chute de neige à Moscou. Crédits : Alexander Popov / unsplash.com

Des contrastes et des jeux

Dans un livre époustouflant, L’An du Seigneur…, écrit en France, dans l’émigration, mais non traduit en français parce que quasi intraduisible, Ivan Chmeliov évoque les hivers de son enfance, avant la révolution :

« Il gèle si fort que tout fume. De petites mottes de givre ont poussé sur les vitres. Le soleil, globe ponceau, est suspendu dans la brume […]. On dirait qu’il fume, lui aussi, des colonnes s’en échappent, emplissant le vert du ciel. Le traîneau du porteur d’eau arrive dans un crissement. Sa barrique n’est que cristal et craquements. Elle aussi fume, tout comme le cheval, un cheval à la robe soudain blanchie. Ça, c’est un hiver ! »

Le goût de l’hiver est avant tout une question de contrastes : entre le froid de la rue et la chaleur de la maison ; entre la couleur, la lumière glacée du ciel (quand celui-ci n’est pas couvert) et celle, chaleureuse, du foyer ; entre les bruits : craquements de la glace, crépitement du feu ; entre la nature, qui semble définitivement gelée, hostile, et l’animation des fêtes hivernales.

Promenade en famille au parc Ethnomir en périphérie de Moscou. Crédits : Manon Bouriaud
Promenade en famille au parc Etnomir dans la région de Kalouga. Crédits : Manon Bouriaud

De Noël à la Maslenitsa (la Chandeleur), les fêtes russes d’hiver sont traditionnellement les plus bruyantes et les plus joyeuses. Comment résister à citer, une fois encore, Chmeliov ?

« Maslenitsa… Je ressens aujourd’hui encore ce mot, comme je le ressentais, enfant : taches de vives couleurs, carillons, voilà ce qu’il suscite en moi ; flammes ardentes des bougies, vagues bleues des enfants dans le flot satisfait de la foule, route enneigée, cahoteuse, où plongent les joyeux traîneaux, leurs gais chevaux ornés de roses, de clochettes et de grelots… »

Promenades folles en traîneaux, samovars installés dans la rue, bateleurs en tout genre, jeux et compétitions…, voilà de quoi réchauffer âmes et corps ! Parmi les jeux les plus connus, la « prise de la forteresse de neige », immortalisée par le peintre Sourikov. Autre jeu, très symbolique – car tout est symbolique dans ces jeux de l’hiver : du haut d’une butte de neige, on lance des roues enflammées. La gagnante est celle qui aura été le plus loin.

« Prise de la forteresse de neige », 1891, Vassili Sourikov
« Prise de la forteresse de neige », 1891, Vassili Sourikov

Où est le symbole, se demandera-t-on. Le symbole est dans la lumière et la chaleur de la flamme, mais aussi, et peut-être plus encore, dans la rondeur de la roue, qui rappelle celle, lumineuse, généreuse, de la crêpe. Dans une nouvelle au titre français de Rendez-vous, Alexandre Kouprine, sorte de touche-à-tout de génie, revient, au travers des crêpes, aux origines païennes de la Maslenitsa (comme de toutes les fêtes reprises par le christianisme) :

« La crêpe est ronde comme un vrai soleil généreux. La crêpe est belle et brûlante, comme le soleil est ardent, qui réchauffe tout… La crêpe est le symbole du soleil, des beaux jours, des bonnes récoltes, des enfants bien faits et en bonne santé. »

Les fêtes du mois de février, qui précèdent le grand carême et Pâques, ancienne fête païenne du renouveau, s’achèvent, si l’on respecte la tradition, par « l’assassinat » de l’hiver : on promène, tout au long des fêtes de la Maslenitsa, un mannequin de paille qui représente l’hiver et que l’on brûle, le dernier jour. Morale de l’histoire : l’hiver c’est bien, mais le printemps c’est mieux ! Autre morale possible : le printemps est d’autant plus appréciable qu’on a eu l’hiver avant.

Maslenitsa au parc Nikola Lenivets. Crédits : Innokenti Makhortov
Maslenitsa au parc Nikola Lenivets. Crédits : Innokenti Makhortov / snob.ru – blog

Ne tremblez pas trop, malgré tout, Européens frileux !

La Russie et sa littérature ont mille ruses démoniaques pour donner à l’Europe « trop fragile et trop jolie » (selon un autre poème d’Alexandre Blok) le grand frisson glacé. En dernier ressort, elles ont en réserve les régions du Grand Nord et le froid arctique.

Alors, pour amener le lecteur à relativiser, à ne pas craindre les effets du « Moscou-Paris » annoncé pour ce week-end, terminons par cette citation tirée d’un roman de Boris Pilniak, dont l’action se déroule au Spitzberg :

« … la nuit, la nuit polaire. Le monde est coupé. Les murs sont gelés. […] Dehors, le froid, ce que l’on voit par la fenêtre n’est certainement pas la terre, c’est un morceau de lune dans les neiges bleues de la nuit… »

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