Moscou : Descente politique dans le Caucase

« Ce n’est pas moi qui suis venu au Daghestan, mais le reste de la Russie » : telle est la phrase énigmatique prononcée par Vladimir Vassiliev, ancien général de la police et chef de file du groupe parlementaire Russie unie à la Douma d’État, en octobre 2017, immédiatement après sa nomination par le Kremlin aux fonctions de dirigeant du Daghestan.

Ces dernières années, la république russe la plus sensible du Nord-Caucase est devenue un véritable « trou noir » pour le budget fédéral. Aujourd’hui, les propos de M. Vassiliev prennent tout leur sens : depuis le début du mois de janvier, les hauts fonctionnaires daghestanais sont frappés par la plus grande vague de purges de toute l’histoire postsoviétique. Par la main de fer de Vladimir Vassiliev, le Kremlin reprend le contrôle du Daghestan.

Vladimir Poutine et Vladimir Vassiliev en décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine et Vladimir Vassiliev en décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

Le Courrier de Russie a interrogé Denis Sokolov, spécialiste du Caucase et chercheur à l’Académie présidentielle de l’administration publique, sur cette prise de contrôle politique qui pourrait s’étendre à d’autres républiques du Caucase.

Le Courrier de Russie : Au Daghestan, 70 procès pénaux et 450 procès administratifs ont déjà été intentés contre des fonctionnaires locaux. Ces derniers sont remplacés par des non daghestanais. Cela ne risque-t-il pas de déstabiliser la situation dans la république ?

Denis Sokolov : À court et même à moyen termes, une déstabilisation est possible. Mais il n’y a pas d’autre issue. Seule l’arrivée de personnes extérieures à la république, permettra de désaisir les élites régionales corrompues de la gestion des flux budgétaires. Je pense que l’équipe dirigée par Vladimir Vassiliev [ancien général de la police, président par intérim de la République du Daghestan, nommé en octobre dernier par le Kremlin, ndlr] sera à la hauteur de la tâche. Cette nouvelle « bureaucratie fédérale » coûtera-t-elle en définitive moins cher au budget que l’ancienne, régionale ? La question reste ouverte. Toutefois, il ne fait aucun doute qu’elle sera plus transparente pour Moscou. Il s’agit d’un élément crucial dans la mesure où la vie publique et politique ainsi que toute l’économie « informelle » [qui échappe au contrôle du fisc, ndlr] du Daghestan restent opaques et hermétiques, peut-être encore plus que par le passé.

Arrestations des membres du gouvernement daghestanais pour détournement de fonds publics destinés à des programmes sociaux, début février 2018. Crédits : Comité d’enquête

LCDR : Moscou ne craint-elle pas que les élites locales déchues par Moscou réagissent, qu’elles organisent des actions de protestation « populaire », sabotent l’application des décisions, etc. ?

D.S. : Je ne le pense pas. Il n’y aura pas d’explosion. Et puis, la population se montre globalement favorable à l’action des nouveaux dirigeants. La corruption de l’élite régionale était si flagrante que les habitants s’attendaient à une réaction du pouvoir central parce que toutes les limites avaient été franchies.

De manière générale, l’élite daghestanaise est un mélange postsoviétique de nomenklatura soviétique, de criminels et de membres des organes de sécurité intérieure. Elle est apparue dès les années 1990. Ceux qui lui succèdent aujourd’hui appartiennent déjà à la génération suivante. Ils représentent la nouvelle bureaucratie fédérale et, comparés aux précédents, ont un caractère technocratique plus marqué. Par conséquent, le modèle même du pouvoir daghestanais et de ses relations avec le centre fédéral va changer. C’est inévitable.

Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et les gouverneurs nouvellement élus, le 20 septembre. Crédits : Kremlin.ru
Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et les gouverneurs nouvellement élus, le 20 septembre. Crédits : Kremlin.ru

Un danger se fera jour si la nouvelle élite daghestanaise s’attaque brutalement à l’économie « informelle » locale, qui nourrit 80 % des ménages de la république. Cela pourrait provoquer une brusque chute des revenus de la population, en particulier celle des villages, et une hausse de l’émigration : les gens iraient alors gagner leur vie dans les grandes villes, au Daghestan ou dans d’autres régions du pays.

LCDR : Depuis combien de temps ces purges étaient-elles prévues ?

D.S. : Depuis longtemps. Au début des années 2010, Moscou s’est préparée à remplacer, via le Daghestan, tout le système politique du Caucase russe. La nomination, en septembre 2013, du dirigeant daghestanais Ramazan Abdoulatipov, membre de l’ancienne nomenklatura soviétique, faisait partie de ce plan. Ramazan Abdoulatipov n’a bien entendu pas lutté contre la corruption qui gangrénait la république. Son mérite est ailleurs : il a réussi à ouvrir le système politique régional, extrêmement fermé, facilitant ainsi grandement la tâche de Moscou : les organes de sécurité intérieure ont pu œuvrer aux échelons les plus bas du pouvoir, y compris au niveau des quartiers, et obtenir toutes les informations dont ils avaient besoin sur les flux financiers et les systèmes illégaux de répartition des financements d’État.

Perquisitions chez les membres déchus du gouvernement daghestanais. Crédits : Comité d’enquête

Mais Ramazan Abdoulatipov a plongé la république dans le chaos. Il est devenu clair qu’il ne parvenait pas à gouverner la région et sa cote de popularité est pratiquement tombée à zéro. En le remplaçant par Vladimir Vassiliev en octobre dernier, Moscou a, de fait, pris en charge la gestion du Daghestan. Aujourd’hui, la mission que le centre fédéral s’était fixée pour s’emparer du pouvoir réel dans la république, est remplie.

LCDR : Peut-on parler actuellement de nouvelle phase de la politique russe dans le Caucase ?

D.S. : Oui, bien sûr. Ce processus se poursuivra dans les années à venir. Et, je pense, non seulement au Daghestan mais également dans les autres républiques nord-caucasiennes.

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