Andreï Kortounov : « La tension entre Occidentaux et Russes a diminué »

Pour Andreï Kortounov, directeur du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), un think tank de premier plan en Russie, malgré l’aggravation de la situation en Syrie, le climat politique international s’est incontestablement assainie en un an.

LCDR : Comment jugez-vous le climat politique international ?

Andreï Kortounov : La conférence de Munich sur la sécurité (qui s’est tenue du 16 au 18 février, ndlr) est un des espaces de discussion les plus importants et les plus influents sur les questions de politique internationale. Et il me semble que cette année, les esprits y étaient moins nerveux, moins inquiets que l’année dernière. En février 2017, la sensation d’une crise de sécurité imminente, importante, je dirais globale, était pesante. Elle était liée à plusieurs facteurs : arrivée au pouvoir de Donald Trump après une campagne électorale tout à fait hors norme, montée du populisme de droite en Europe et incertitude concernant l’issue des élections aux Pays-Bas, en France et en Allemagne. L’inquiétude et l’aigreur étaient encore décuplées par les craintes de déclenchement d’une grande guerre en Syrie et au Proche-Orient, peut-être aussi ailleurs…

La conférence de Munich. Crédits : MID
La conférence de Munich. Crédits : MID

LCDR : Pourtant, la menace d’un conflit grave au Proche-Orient n’a pas disparu depuis… Et je ne crois pas que Donald Trump ait été destitué…

A.K. : C’est vrai, Trump est toujours là, et c’est un facteur qui complique les choses. De plus, oui, le populisme est toujours présent en Europe… Mais les grandes institutions internationales n’ont pas été ébranlées : l’UE ne s’est pas disloquée suite au Brexit, l’OTAN ne s’est pas effondrée à cause de Trump, les élections aux Pays-Bas, en France et en Allemagne se sont déroulées, disons, convenablement, elles ont été remportées par des partisans de l’intégration européenne. On ne déplore pas non plus d’aggravation sérieuse de la situation en Ukraine. Sur cette question, d’ailleurs, on peut même dire que la conférence de Munich a été quelque peu ennuyeuse.

Emmanuel Macron, Vladimir Poutine et Angela Merkel à Hambourg, en juillet 2017. Crédits : Wikimedia
Emmanuel Macron, Vladimir Poutine et Angela Merkel à Hambourg, en juillet 2017. Crédits : Wikimedia

LCDR : De l’avis de nombreux observateurs, le discours prononcé à Munich par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a été modéré…

A.K. : Sergueï Lavrov a précisé la position de Moscou sur les problèmes internationaux les plus saillants. Mais évidemment, personne ne s’attendait, à la veille de la présidentielle russe, à ce que cette position change de façon significative, à ce que Moscou formule de quelconques initiatives majeures sur l’Ukraine, la Syrie ou la problématique de ses relations avec ses partenaires occidentaux. Ni même à ce qu’elle adopte brusquement un ton imprévu, plus dur ou plus souple. Cependant, je suis d’accord : aucun des problèmes qui se posaient l’année dernière n’a été résolu depuis. Il n’y a pas de solution en Syrie ou en Ukraine, pas de solution à la crise des migrants ou au problème nord-coréen… Autrement dit, la communauté internationale n’a, stricto sensu, pas de quoi se vanter. Excepté, évidemment, le fait que l’on a évité le pire : il n’y a eu ni guerre ni réaction en chaîne conduisant à l’effondrement des grandes institutions internationales.

Sergueï Lavrov lors de son discours à la conférence de Munich. Crédits : MID
Sergueï Lavrov lors de son discours à la conférence de Munich. Crédits : MID

LCDR : Qu’en est-il des relations entre la Russie et l’Union européenne ?

A.K. : Là aussi, tout s’est un peu apaisé. On s’est habitué à la nouvelle situation, au nouveau mode de relations. Cela ne signifie pas que l’UE considère désormais la Russie comme une alliée ou une amie, loin de là. Les désaccords persistent et le niveau des sentiments antirusses en Europe est très élevé. Mais, je le répète, la tension a diminué. Le début de la crise date d’il y à quatre ans déjà et, pour l’heure, les scénarios les plus pessimistes ont été évités : il n’y a aucune confrontation, aucun conflit direct entre la Russie et l’Occident. Pourtant, les craintes étaient nombreuses : collision dans les airs entre les avions russes et ceux de l’OTAN, guerre déclenchée par hasard, invasion russe dans les pays baltes ou ailleurs… Aucun de ces pronostics ne s’est confirmé. Certes, il reste des désaccords fondamentaux sur des questions essentielles de la politique mondiale, mais le degré de nervosité est en baisse. On ne peut pas le nier.

Sergueï Lavrov rencontre des représentants des milieux d'affaires russes et allemands en marge de la Conférence de Munich. Crédits : MID
Sergueï Lavrov rencontre des représentants des milieux d’affaires russes et allemands en marge de la Conférence de Munich. Crédits : MID

LCDR : Pourtant, la prochaine rencontre prévue entre Sergueï Lavrov et les autres ministres du « format Normandie » a été repoussée…

A.K. : Elle l’a été parce que le ministre français était dans l’impossibilité d’y participer, et ce, pour des raisons tout à fait valables. En outre, si les ministres peuvent débattre de nombreux problèmes à leur niveau, on sait que, si une impasse se profile, elle n’a de chance d’être surmontée qu’au niveau d’une rencontre entre chefs d’État. Les ministres sont limités par le cadre de leurs mandats, qui, actuellement, est insuffisant. Enfin, il n’est guère probable que cette rencontre ait lieu prochainement, pour plusieurs raisons : les négociations sur la formation d’une coalition en Allemagne ont pris trop de temps ; la Russie, je le répète, doit élire très bientôt son nouveau président ; et l’Ukraine se prépare également à voter pour ses représentants à la Rada [en 2019, ndlr]. Nous sommes donc à une étape du cycle politique qui ne permet pas d’attendre des propositions de percées majeures, novatrices.

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