Vyssotski, le poète populaire

Vladimir Vyssotski, chanteur-compositeur, comédien et acteur, aurait eu 80 ans aujourd’hui. Le journaliste Piotr Akopov revient, pour Vzgliad, sur l’empreinte de ce poète populaire, symbole de son époque et figure majeure de la culture russe.

Les sondages n’ont rien d’étonnant : le peuple russe a placé Vyssotski parmi ses trois plus grandes idoles, et pas uniquement du XXe siècle, puisque Tolstoï et Lénine figurent aussi parmi les dix premiers. Vyssotski arrive deuxième – entre Gagarine et Joukov. Et voilà donc le portrait du XXe siècle imprimé dans la conscience populaire : l’ascension vers les étoiles, la Victoire lors de la Seconde Guerre mondiale – et Vladimir Vyssotski.

Chanteur, acteur ? Poète – c’est ainsi qu’il voulait qu’on se souvienne de lui. Et il y est parvenu : certes, la majorité des Russes le considèrent aujourd’hui comme un chanteur, mais c’est « un chanteur parmi les guerriers ».

Vyssotski est un symbole de la littérature russe du XXe siècle, que cela nous plaise ou non. Pour le peuple, il est « comme Pouchkine » – et se disputer avec le peuple est aussi stupide que ridicule. Avons-nous d’autres poètes, pour la deuxième moitié du XXe siècle, aussi célèbres et universellement aimés ? Non. Tout s’achève avec le premier quart du siècle et Essenine. Bien sûr, il y a Tvardovski, Brodski, Roubtsov… mais c’est Vyssotski que les gens connaissent et dont ils se souviennent. Et n’allez pas leur raconter qu’il était un piètre poète, ou pas un poète du tout. Ce n’est pas que le peuple ait toujours raison, simplement, il y a longtemps que Vyssotski est une figure indissociable et majeure de la littérature et de la culture russes.

Vladimir Vyssotski dans les années 1970. Crédits : Image d'archives
Vladimir Vyssotski dans les années 1970. Crédits : Image d’archives

En Russie, un poète est plus qu’un poète – et dans le cas de Vyssotski, c’est plus que vrai.
Toute comparaison avec Pouchkine est idiote : ce soleil de la poésie russe est d’une telle envergure que tout pâlit à ses côtés. Mais il est tout aussi difficile de comparer quiconque à Vyssotski : il est plus puissant et plus complexe que tous les écrivains et acteurs de son temps. La combinaison de ses dons d’acteur et de poète en fait un phénomène unique.

Bien sûr, Vyssotski n’a pas eu sur la littérature et la culture russes, ni sur notre langue elle-même, une influence qui pourrait simplement approcher celle de Pouchkine. Mais il n’en a pas moins été un phénomène colossal pour son temps. Les cyniques diront que c’est un temps où les nains passaient pour des géants. C’est faux : d’autant plus comparée à aujourd’hui, ce n’était absolument pas une époque mineure. L’étoile de Vyssotski a atteint les cieux à un moment où l’URSS était au sommet et, à la fois, où elle entamait son déclin.

Vyssotski est arrivé au pic de sa popularité à la fin des années 1960 : après la sortie du film Verticale, dans lequel il joue et chante ses chansons. Il lui restait douze années à vivre, au cours desquelles il n’a cessé d’être l’enfant chéri du peuple, sachant que ses disques n’étaient pas autorisés, qu’il ne se produisait ni à la radio, ni à la télévision. Cela le tourmentait, autant que l’absence de reconnaissance de la part des unions d’écrivains officielles, mais ne gênait en rien sa réussite. Au contraire : Vyssotski résonnait partout en Russie : depuis les autoradios des routiers au long cours jusqu’aux appartements des membres de la nomenklatura du Parti. Il n’était pas interdit, mais pas non plus autorisé. Il donnait des milliers de concerts, voyageait dans le monde entier, appartenait au « beau monde » soviétique – et à la fois, grâce à son talent unique, il faisait partie de la vie de chacun.

La radio était le medium principal de l'époque soviétique. Crédits : Image d'archives
La radio était le medium principal de l’époque soviétique. Crédits : Image d’archives

Le fait que Vyssotski n’entrait pas dans les standards de la « culture soviétique » était précisément le signe que cette dernière était en crise – ce qui était clair pour à peu près tout le monde dans les années 1970. Mais en même temps, des hommes comme Vassili Choukchine et Vyssotski n’ont jamais eu de désaccords politiques avec le pouvoir soviétique : c’étaient des patriotes, ils n’avaient rien de commun avec les dissidents admirateurs de l’Occident. En revanche, ils avaient des désaccords esthétiques avec les dogmatistes d’appareil, avec ceux qui, sous prétexte de défendre les « idéaux communistes », ne protégeaient que leurs petits intérêts propres, craintifs de l’arrivée des nouvelles générations.

L’amour populaire pour Vyssotski a évidemment été renforcé par sa disparition précoce – mais mourir jeune ne suffit pas à vous faire entrer dans l’Histoire russe. Pendant la perestroïka, on a tenté d’en faire tantôt une « victime de régime », tantôt un opposant. Mais sa personnalité vaste et complexe n’a jamais pu être réduite à ces clichés. L’intérêt pour sa vie privée a éclipsé un moment son art – mais le temps remet toute chose à sa place.

Vyssotski est un monument d’une époque soviétique disparue, de la période clé justement couverte par les années de sa vie : 1938–1980. La guerre, la victoire, la renaissance, l’Espace, les idéaux, les déchirures, les quêtes, les désillusions, les espoirs : Vyssotski, toujours sur le fil, a absorbé tout ce qui faisait cette époque et l’a transformé en art, l’a réfléchi dans ses chansons-poésies. On étudiera l’Union soviétique tardive à travers Vyssotski, et son influence sur la littérature russe se ressentira à jamais. Sur la littérature – et donc, sur toute notre vie.

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