Qui veut la peau de La Mort de Staline ?

Mardi 23 janvier, deux jours seulement avant la date prévue pour la sortie en Russie de la comédie franco-britannique La Mort de Staline, le ministère russe de la Culture a retiré au distributeur sa licence d’exploitation – qu’il lui avait accordée une semaine plus tôt. Décryptage.

Revirement de dernière minute

La comédie du réalisateur britannique Armando Iannucci ne sortira pas en Russie le 25 janvier, comme prévu. Raison officielle invoquée par le ministère de la Culture : le film « diffuse publiquement un contenu interdit par la loi russe », sans donner plus de précisions.

Mais c’est le ministère de la Culture lui-même qui avait accordé, la semaine dernière, la licence d’exploitation à l’entreprise Volgafilm, distributrice du long-métrage. Les fonctionnaires ayant pris cette décision ont donc vu le film une première fois, étape indispensable dans la procédure d’attribution.

Le lundi 22 janvier, pourtant, le ministère décidait brusquement de procéder à un second visionnage, devant une commission composée, outre le ministre de la Culture Vladimir Medinski lui-même, de plusieurs figures du monde du cinéma et des arts, dont l’influent réalisateur Nikita Mikhalkov, de fonctionnaires et de juristes. À l’issue de cette séance, les membres de la commission ont estimé que le film n’avait « aucune valeur artistique ou historique », a fait savoir le président du Conseil civil du ministère, Iouri Poliakov. Commentant la décision de son ministère, annoncée le lendemain du visionnage, Vladimir Medinski a déclaré : « Pour beaucoup de personnes âgées, et pas seulement, ce film tourne en dérision de façon insultante le passé soviétique, le pays qui a vaincu le fascisme, l’armée soviétique et les citoyens ordinaires, mais aussi, et c’est plus insupportable, jusqu’aux victimes du stalinisme. »

M. Medinski n’a pas expliqué pourquoi le film n’avait pas été rejeté d’emblée, précisant seulement : « Le ministère de la Culture a attiré l’attention du distributeur sur l’extrême inconvenance de la sortie d’un tel film à la veille du 75e anniversaire de la victoire historique de Stalingrad [le 2 février]. Mais nous n’avons pas été entendus. »

L’hypothèse d’une vengeance personnelle

La première diffusion de La Mort de Staline date de septembre dernier, lors d’un festival de cinéma à Toronto, et sa sortie mondiale du 20 octobre. Dès alors, le film a été vivement critiqué en Russie, notamment par le membre du Conseil civil près le ministère de la culture, Pavel Pajigaïlo, qui en avait immédiatement exigé l’interdiction en Russie.

Étonnamment, à l’époque, Vladimir Medinski avait clairement pris position contre une telle interdiction, martelant que son ministère défendait la « liberté d’expression ».

Pour RBC, ce revirement du ministre pourrait être dû au récent scandale autour du film Paddington-2 – distribué, lui aussi, par Volgafilm. Alors que la sortie en Russie était prévue pour le 18 janvier, le ministère de la Culture, sur décision personnelle de Vladimir Medinski, a tenté de la repousser au 1er février, afin de « soutenir le cinéma russe » [notamment le film d’action Le Scythe qui sortait en même temps que Paddington]. Plusieurs propriétaires de salles de cinéma ont adressé une plainte au Premier ministre Dmitri Medvedev, dénonçant une décision politique arbitraire et anti-commerciale. Finalement, le film est tout de même sorti le 20 janvier. « Dites-vous que Medinski n’a pas pu pardonner à Volgafilm le scandale de Paddington, suppose un interlocuteur de RBC. Et que le retrait de la licence de La Mort de Staline est, en quelque sorte, sa vengeance personnelle. »

Une affiche du film La Mort de Staline dans un cinéma moscovite. Le film devait sortir le 25 janvier.
Une affiche du film La Mort de Staline dans un cinéma moscovite. Le film devait sortir le 25 janvier.

Censure or not censure ?

Le ministre de la Culture, pour sa part, rejette en bloc toute accusation de censure : « Nous ne pratiquons pas la censure. Nous ne craignons aucun jugement critique et impartial sur notre histoire. D’ailleurs, nous sommes probablement les premiers à en formuler. L’exigence, et même un certain radicalisme dans l’évaluation de soi-même est une tradition de la culture russe. Mais il existe une frontière morale entre l’analyse critique de l’histoire et le fait de la bafouer », a-t-il commenté au lendemain de l’annonce du retrait de la licence d’exploitation.

Igor Bounine, président du Centre des technologies politiques, interrogé par RBC, estime que cette décision pourrait néanmoins être perçue dans la société comme de la censure, soulignant que le film ne montre rien de réellement interdit par la loi : « Je ne crois pas que le film contienne des scènes incitant au suicide ou promouvant la pornographie, ironise-t-il. Plus vraisemblablement, le pouvoir tente de s’opposer à un film qu’il juge désagréable, inconfortable. »

Pour le conseiller en marketing politique Dmitri Fetissov, l’affaire pourrait fournir des arguments aux opposants de Medinski. Un risque que « le ministère de la Culture n’a pas pris en compte » dans le contexte de la campagne électorale actuelle, selon l’expert, cité par RBC, et qui pourrait bien valoir à Medinski d’être écarté après l’élection présidentielle. Igor Bounine confirme : « Certes, Medinski a des soutiens solides, c’est un homme souple et qui s’adapte facilement, mais je pense qu’il n’aura pas sa place dans le futur gouvernement. »

Volgafilm aura trois mois, à compter de la réception de la décision officielle du ministère, pour contester en justice le retrait de la licence d’exploitation de La Mort de Staline. La comédie satirique d’Armando Iannucci, adaptée de la bande-dessinée des auteurs français Thierry Robin et Fabien Nury, évoque la lutte de pouvoir qui a suivi la mort du dirigeant soviétique, survenue en 1953.

Le maréchal Joukov représenté dans le film La Mort de Staline. Crédits : Quad Productions
Le maréchal Joukov représenté dans le film La Mort de Staline. Crédits : Quad Productions

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