Le soft power russe par les livres

Offensive, contre-offensive, la guerre des médias est déclarée depuis quelque temps entre la Russie et l’Occident. Accusées, notamment, d’ingérence dans l’élection présidentielle américaine et de prises de positions contre le candidat Macron lors de l’élection française, les chaînes de télévision Russia Today et Sputnik, à destination de l’étranger, ont droit, à tort et/ou à raison, à un tir de boulets rouges.

Elles sont désormais interdites de publicité sur Twitter et, au début de l’année dernière, les Américains leur répliquaient en créant une chaîne destinée à émettre en russe. Current Time (Nastoïachtcheïe vremia), c’est son nom, est affiliée à Radio Free Europe/Radio Liberty, groupe de radiotélévision dont le siège est à Prague, fondé au temps de la « guerre froide » et entièrement financé par le Congrès américain. Current Time émet à destination de la Russie, mais aussi de l’ensemble des pays russophones ex-soviétiques et se donne pour but de contrebalancer le point de vue des « médias pro-Kremlin ». Détail curieux : la vidéo de lancement de la chaîne était en anglais, avec juste quelques mots de russe à la fin, et elle paraissait très longue et bavarde, ce qui n’est jamais une bonne publicité.

Les Occidentaux multiplient actuellement les médias en russe. La BBC a renforcé son service russe et ouvert un bureau à Riga (Lettonie). En Lettonie également, la chaîne de télévision LTV a créé un site d’information et une station de radiotélévision en russe. L’Estonie, de son côté, dispose de trois médias russophones. Que les Baltes, persuadés à ce jour que la Russie veut les envahir, se montrent aussi actifs dans la contre-propagande, voilà qui n’a rien d’étonnant.

Mais qu’en est-il de l’Union européenne (UE) dans son ensemble ? Différents députés européens tirent la sonnette d’alarme et appellent à renforcer l’équipe de communication stratégique de l’UE ‒ composée de quatorze personnes ‒ pour combattre l’influence de la propagande russe. La création d’une chaîne de télévision émettant en langue russe a également été envisagée, puis le projet a été abandonné.

Quand l’Europe néglige son atout majeur

Outre ses médias et les réactions plus ou moins violentes qu’ils suscitent, la Russie a eu, sous l’égide de l’Agence fédérale de presse, une idée grandiose pour sa promotion : la « Bibliothèque russe ». Elle consiste à financer entièrement dans les principales langues du monde la traduction et la publication des cent œuvres incontournables de la littérature russe, catégorie fiction, toutes époques confondues.

Ce projet titanesque a déjà commencé à se réaliser en Chine et aux États-Unis. Il est désormais mis en chantier également en France où un conseil scientifique, composé de spécialistes russes et français, de libraires, de traducteurs, d’éditeurs, travaille à établir la liste des œuvres qui figureront dans la Bibliothèque. Il y aura là des « classiques » du XIXe siècle, dans de nouvelles traductions avec commentaires, des œuvres du XVIIIe siècle qu’aucun éditeur français ne se risque à publier de peur de se ruiner, des textes du XXe et du XXIe, y compris de la poésie. Les quatre premiers volumes de la Bibliothèque version française paraîtront en mars de cette année, à l’occasion du Salon du Livre de Paris, dont la Russie est l’invitée d’honneur.

Au menu :

  • Un volume d’Ivan Tourgueniev (2018 marquant le bicentenaire de sa naissance), comprenant des textes peu connus de l’écrivain, que l’on peut qualifier d’« européens », dans la mesure où ils s’inspirent de chefs-d’œuvre des littératures d’Europe : « Le roi Lear des steppes », « Faust », « Le Hamlet du district de Chtchigry », « Don Quichotte et Hamlet » ;

  • Une réédition du roman d’Andreï Biely Pétersbourg (1913) ;

  • Le roman autobiographique du peintre Iouri Annenkov De petits riens sans importance (première édition en russe à Berlin en 1934) – les « petits riens » en question étant, entre autres, la Première Guerre mondiale, les révolutions russes de 1917, la guerre civile ;

  • Le roman d’Alexis Tolstoï Le chemin des tourments, fresque sur la période de la révolution et ses suites.

Portrait de groupe d'écrivains russes en 1856, membres du collège rédactionnelle du magazine Sovremennik. Ici : Ivan Tourgueniev,Ivan Gontcharov, Léon Tolstoï, Dmitri Grigorovitch, Alexandre Droujinine et Alexandre Ostrovski. Crédits : Image d'archives
Portrait de groupe d’écrivains russes en 1856, membres du collège rédactionnel du magazine Sovremennik. Ici : Ivan Tourgueniev, Ivan Gontcharov, Léon Tolstoï, Dmitri Grigorovitch, Alexandre Droujinine et Alexandre Ostrovski. Crédits : Image d’archives

Il n’y a là rien qui fasse directement la propagande de la Russie actuelle. On objectera que le projet en lui-même n’en ressortit pas moins à une forme de soft power. La chose est indéniable : pourquoi, dans le cas contraire, les autorités russes financeraient-elles une entreprise aussi énorme ? Par amour pur de la littérature ? On aimerait le croire, tout comme on aimerait croire au Père Noël.

Soft power ou non, la démarche est d’une redoutable intelligence, louable, inattaquable. On regrettera simplement que l’Europe n’ait pas eu cette idée et qu’elle ne l’ait pas eu la première. C’était là son meilleur atout. Elle y aurait acquis, grâce aux littératures de tous les pays composant l’UE, une grandeur qui lui fait cruellement défaut. Elle aurait pris de la hauteur, au lieu de se cantonner dans des guerres médiatiques dont elle n’a pas les moyens.

Une fois de plus, l’Europe n’a pas su trouver son unité et son identité dans ce qui constitue le meilleur de son héritage historique et culturel.

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