Ces Russes qui spéculent sur les cryptomonnaies

Malgré la récente chute du bitcoin, l’engouement pour les monnaies numériques ne faiblit pas en Russie. Pour la première fois, un groupe d’investisseurs vient d’acheter une centrale électrique en Sibérie pour le minage (fabrication et sécurisation des cryptomonnaies sur réseaux*). Mais qui sont ces Russes qui osent se lancer dans l’aventure des monnaies virtuelles ? Le Courrier de Russie a identifié trois téméraires qui croient, dur comme fer, en l’avenir des cryptomonnaies.

Une ferme de minage de bitcoin. Crédits : Pinterest
Une ferme de minage de bitcoin. Crédits : Pinterest

Le précurseur ‒ Mikhaïl Chliapnikov

En 2014, Mikhaïl Chliapnikov avait déjà créé sa propre monnaie, le kolion. Baptisé d’après le village de Kolionovo, où se trouve sa ferme dans la région de Moscou, le kolion était imprimé sur du papier photographique en coupure de 1,3,5,10,25 et 50. La monnaie n’avait aucune valeur et était utilisée comme unité de troc avec le voisinage. À l’époque, l’initiative de ce banquier-anarchiste avait fait grand bruit en Russie. Le fermier avait été condamné par la justice russe qui l’avait obligé à détruire ses billets, estimant que Chliapnikov « menaçait l’intégrité du système monétaire national ».

Cependant, l’idée d’utiliser sa monnaie comme moyen de paiement et d’investissement n’a pas quitté l’agriculteur qui, à l’arrivée du bitcoin, a suivi la tendance et transformé ses kolions en monnaie virtuelle.

En avril 2017, l’agriculteur lance avec succès une ICO (levée de fond sur le marché des cryptomonnaies). Des investisseurs achètent pour 400 bitcoins à l’ICO, l’équivalent de cinq millions de dollars (au cours du 15 janvier).

Aujourd’hui, un kolion vaut sept dollars et Mikhaïl Chliapnikov utilise sa cryptomonnaie comme instrument financier pour développer sa ferme. Contre des kolions, les clients de la ferme achètent déjà des produits, tels des sapins que le fermier a vendus cet hiver pour l’équivalent de six dollars pièce. Plus de deux cents arbres de Noël ont été acquis via la cryptomonnaie. « Les commandes pour l’année prochaine s’élèvent déjà à plus d’un millier », a estimé le fermier, interrogé par RBC.

Mikhaïl Chliapnikov. Crédits : Youtube - Bonissimo
Mikhaïl Chliapnikov. Crédits : Youtube – Bonissimo

En outre, avec leurs tokens (actions pour les cryptomonnaies), les clients peuvent acheter des produits de n’importe quelle entreprise qui les accepte. Selon Chliapnikov, ces firmes existent en Russie, mais aussi en Chine, en Moldavie, en Grèce, en Israël et en Ukraine. « L’autre jour, j’ai demandé qui serait prêt à me vendre une vache à lait contre des tokens et plusieurs fermes à travers le monde m’ont répondu », a-t-il indiqué.

À terme, l’agriculteur voudrait que sa cryptomonnaie devienne un moyen de paiement populaire. Le sort du kolion est toutefois entre les mains des députés russes qui travaillent actuellement à un projet de loi régulant le marché national des monnaies numériques.

Pour assurer ses arrières, l’entrepreneur a annoncé vouloir instaurer dès février un système de paiement en kolions en Biélorussie, pays où les personnes physiques ont été autorisées à posséder légalement des tokens et à les échanger contre de l’argent ordinaire.

Le roi du minage ‒ Iouri Dromachko

Iouri Dromachko, gérant d’un bar-karaoké à Irkoutsk, a fait des affaires toute sa vie. En 2014, la crise économique porte un coup à ses activités. Pour rebondir, il pense alors avoir trouvé une « bonne idée » : des « distributeurs pour imprimer ses photos Instagram sur des aimants à frigo ».

Cependant, la production décline rapidement, peu de personnes souhaitant en réalité imprimer leurs photos. « J’ai perdu environ quatre millions de roubles. Nous pleurions tous », avoue Iouri Dromachko.

En 2016, l’homme d’affaires entend parler par son frère du « minage* ». Séduit par l’idée mais ne possédant pas d’actifs propres, Dromachko vend son appartement et contracte un crédit. Il achète ensuite l’équipement informatique nécessaire et installe dans la maison d’un ami, une ferme de minage* pouvant abriter entre vingt et trente machines, gourmandes en énergie.

Iouri Dromachko. Crédits : VK
Iouri Dromachko. Crédits : VK

Aujourd’hui, l’homme d’affaires possède une ferme de 2,5 mégawats, ce qui correspond à la consommation énergétique de 9 à 10 000 appartements standards en Russie. Il estime dépenser 4 millions de roubles par mois d’électricité mais dit « les récupérer facilement ».

Mais Iouri Dromachko n’est plus le seul à faire du minage dans la région d’Irkoutsk. Cette ville au bord du lac Baïkal est considérée aujourd’hui comme la capitale du minage en Russie. L’électricité y est, en effet, cinq fois moins cher qu’à Moscou (un rouble/kilowattheure à Irkoutsk contre cinq roubles à Moscou).

Quant à son bar-karaoké, il s’est transformé en un repaire de mineurs qui y organisent des conférences, partagent leur expérience, regardent et tournent des vidéos pour leurs blogs sur le minage. En outre, l’homme d’affaires, qui ne perd jamais le nord, vend du matériel pour miner aux amateurs de monnaies virtuelles.

Iouri Dromachko estime que les cryptomonnaies peuvent aider à « rafraîchir le système financier ». Selon lui, le minage est « une chose dont l’humanité a besoin » et qui permet en même temps de gagner de l’argent. Le seul aspect qui le dérange est le côté anti-écologique du minage qui demande énormément d’électricité. Un problème sur lequel il ferme pour l’instant les yeux : « tant que ça rapporte de l’argent… »

Le rebelle – Pavel Dourov

Surnommé l’« enfant terrible de l’internet russe », Pavel Dourov est le fondateur de VKontakte, le Facebook russe, et de Telegram, la messagerie cryptée menacée de blocage depuis des mois par les autorités russes.

Début janvier, ce génie de l’informatique a annoncé vouloir doter Telegram de sa propre devise numérique. Nom de code : le Gram. Les frères Nikolaï et Pavel Dourov ne manquent pas d’ambition puisqu’ils envisagent de lancer la plus grande ICO* jamais réalisée à ce jour, d’un montant record de 3 à 5 milliards de dollars, avec une première phase à 500 millions de dollars. Selon le quotidien économique Vedomosti, la phase préliminaire de l’ICO serait déjà achevée et aurait permis de récolter 850 millions de dollars.

Pavel Dourov, le fondateur de Vkontakte et Telegram. Crédits : Wikimedia
Pavel Dourov, le fondateur de Vkontakte et Telegram. Crédits : Wikimedia

En cas de succès, Telegram a le projet de construire sa propre plateforme blockchain, appelée TON (pour Telegram Open Network), indépendante des deux cryptomonnaies les plus populaires, le bitcoin et l’ethereum. Les utilisateurs de Telegram – 150 millions de personnes dans le monde actuellement mais un milliard d’ici à 2021, estime la messagerie – pourront alors déplacer des sommes d’argent en toute discrétion grâce au chiffrement de l’application qui garantit la confidentialité des échanges.

À terme, le but de Pavel Dourov est de faire de TON un véritable système de paiement, rival de Master Card et Visa. La première opération, la phase de pré-ICO, est prévue pour le mois de mars 2018.

Lexique

La blockchain (ou chaîne de blocs, en français) est une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle. Techniquement, il s’agit d’une base de données distribuée dont les informations, envoyées par les utilisateurs, sont vérifiées et groupées à intervalles de temps réguliers en blocs, liés et sécurisés grâce à l’utilisation de la cryptographie, et formant ainsi une chaîne.

ICO (Initial Coin Offering) est l’analogue sur internet de l’introduction en bourse, mais au lieu d’émettre des actions, on émet des jetons ou tokens. L’émission se produit sur des plateformes blockchain, telles que Waves ou Ethereum. Les investisseurs achètent des jetons qu’ils paient au moyen d’une cryptomonnaie.

Le minage est le procédé par lequel les transactions des cryptomonnaies sont sécurisées. Avec leur matériel informatique, les mineurs effectuent des calculs mathématiques pour le réseau. En échange, ils collectent les cryptomonnaies nouvellement créées ainsi que les frais des transactions qu’ils confirment.

La ferme est l’endroit où l’équipement informatique est stocké pour « miner » les cryptomonnaies. La ferme est composée d’ordinateurs, de quelques-uns à des centaines.

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