La presse russe craint l’enlisement en Syrie

En ce mois de janvier 2018, une série d’attaques, dont l’une au moyen de treize drones, ont visé pour la première fois depuis le début du conflit deux bases russes en Syrie. Des attaques qui surviennent quelques semaines seulement après que Vladimir Poutine a annoncé la victoire sur les terroristes et le retrait partiel des troupes russes du sol syrien. La presse russe s’inquiète de voir le pays s’enliser dans une guerre civile.

Pour mémoire : une attaque simultanée de treize drones s’est produite dans la nuit du 6 au 7 janvier contre les bases russes implémentées en Syrie, l’une contre la base de Hmeimim, l’autre prenant pour cible la base navale russe dans la ville portuaire de Tartous.

Cette dernière, qui n’a pas causé de dégâts, faisait suite à une précédente offensive, au soir du 31 décembre, contre la base de Hmeimim visée par des tirs de mortier qui ont entraîné la mort de deux militaires.

Pour l’éditorialiste Pavel Antekar du quotidien Vedomosti, l’annonce par Vladimir Poutine de la victoire sur les terroristes ainsi que le retrait des avions et des troupes basés sur le sol syrien ont été des « manœuvres de propagande réussies, garantissant à la Russie qu’elle resterait partie prenante dans le règlement des conflits interétatiques et interconfessionnels ».

Aujourd’hui, la tension croissante en Syrie montre également que Moscou a bien choisi son moment, décembre 2017, pour annoncer sa victoire. « La Russie a utilisé le conflit syrien pour renforcer son influence au Moyen-Orient, contraindre les États-Unis et l’ensemble de l’Occident à engager le dialogue, présenter ses armes et s’entraîner au combat sur le terrain », commente l’éditorialiste.

Mais la situation sur le terrain s’est dégradée depuis et des affrontements ont eu lieu dans différentes régions du pays, y compris sur les bases russes. Cette aggravation de la situation ne touche pas seulement Hmeimim. Le 8 janvier, 30 personnes perdaient la vie dans un attentat à Idlib. Le lendemain, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu accusait les troupes gouvernementales syriennes de violer l’accord sur les zones de désescalade dans cette région. Selon le ministre, l’armée syrienne, sous prétexte de combattre le Front al-Nosra, attaque les forces de l’opposition impliquées dans les négociations sur le règlement du conflit.

Pour Pavel Antekar (Vedomosti) , la volonté du Kremlin de conserver une influence en Syrie et au Moyen-Orient se justifie mais elle augmente aujourd’hui « le risque pour la Russie d’être entraînée dans une longue guerre civile et de prolonger, voire d’aggraver son différend avec d’autres pays impliqués dans le conflit syrien ».

Vladimir Poutine et Bachar al-Assad lors d'un défilé de troupe russe, le 11 décembre 2017. Crédits : ministère de la défense russe
Vladimir Poutine et Bachar al-Assad lors d’un défilé de troupe russe, le 11 décembre 2017. Crédits : ministère de la défense russe

Moscou otage de Bachar el-Assad

Pour le politologue Leonid Issaïev, les bombardements de Hmeimim ont montré que Moscou était devenue en grande partie otage de son soutien inconditionnel à Bachar el-Assad : « L’armée syrienne a violé à plusieurs reprises l’accord passé avec l’opposition sur la désescalade, alors que Moscou tenait à cet accord, et a utilisé son aviation contre l’État islamique et le Front al-Nosra. À présent, l’opposition se venge de toutes les façons possibles non seulement sur les troupes syriennes, mais aussi sur les pilotes russes, explique-t-il.

Des sapeurs russes en Syrie. Crédits : ministère de la défense russe.
Des sapeurs russes en Syrie. Crédits : ministère de la défense russe.

Pour Pavel Antekar, la dégradation de la situation autour des bases peut aussi être interprétée comme autant de tentatives de la Turquie pour influencer la Russie, afin qu’elle contraigne Assad à arrêter l’offensive dans la province d’Idlib.

L’expert en relations internationales Vladimir Frolov n’exclut pas, lui, que les attaques sur les bases russes soient une provocation des forces pro-iraniennes qui tenteraient de pousser l’armée russe à détruire l’opposition légale à Assad.

À l’occasion de sa conférence de presse annuelle le 15 janvier dernier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a pointé du doigt les « provocateurs » qui « tentent de déstabiliser Idlib et la Ghouta orientale ». Il estime que, si les bombardements sont bel et bien des violations directes de l’accord sur les zones de désescalade, « les tentatives actuelles de nos collègues occidentaux de présenter l’armée syrienne comme responsable du non-respect des accords sont répugnantes ».

La conférence de presse annuelle de Sergueï Lavrov, le 15 janvier 2018. Crédits : MID
La conférence de presse annuelle de Sergueï Lavrov, le 15 janvier 2018. Crédits : MID

Mais pour l’éditorialiste de Vedomosti, quels que soient les responsables de ces bombardements, le risque pour la Russie de se laisser entraîner dans une guerre civile est réel, et il fait cette mise en garde : « En cas de dégradation de la situation, Moscou aura du mal à expliquer à nos compatriotes la nécessité de renforcer ses forces aéronautiques et terrestres en Syrie ».

Toujours selon Pavel Antekar, si renforcement il y a, l’opinion n’en sera pas obligatoirement informée. Après tout, « la taille réelle des forces armées présentes en Syrie n’ayant jamais été dévoilée, il ne sera pas facile de voir la différence », conclut-il.

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