Pavel Groudinine, candidat du PC : un homme nouveau pour des idées anciennes

Le 23 décembre 2017, une nouvelle étonnait les politologues et la population. Le Parti communiste (KPRF) annonçait la candidature non pas de Guennadi Ziouganov, son leader de longue date, mais de Pavel Groudinine, peu connu des électeurs et directeur du sovkhoze Lénine, ancienne ferme d’État privatisée dans la région de Moscou.

Guennadi Ziouganov annonçant la candidature de Pavel Groudinine, à droite. Crédits : KPRF TV - Youtube
Guennadi Ziouganov annonçant la candidature de Pavel Groudinine, à droite. Crédits : KPRF TV – Youtube

Qui est Pavel Groudinine ?

À 57 ans, Pavel Groudinine a travaillé toute sa vie au sovkhoze Lénine, qu’il dirige depuis 1995, date à laquelle il en est devenu l’actionnaire majoritaire. Prospère, l’entreprise assure près du tiers de la production de fraises du pays, elle possède des vergers et un élevage laitier. Toutefois, ce miracle économique n’est dû ni au fruit rouge, ni à son accès direct à un marché de 15 millions de consommateurs, ni à ses bonnes infrastructures. Si le territoire du sovkhoze est couvert à 90 % par des champs, une ferme et une usine de transformation de fruits, 90 % de ses bénéfices proviennent de transactions immobilières. L’entreprise loue ses terres incultivables, situées à côté du périphérique MKAD, à de grandes chaînes commerciales et vend les appartements des immeubles construits sur son territoire. Pavel Groudinine a le mérite de transférer une grande partie de ces bénéfices aux jardins d’enfants et aux écoles de son sovkhoze plutôt que de le dépenser en immobilier à Londres ou en yachts. Les employés de l’exploitation gagnent en moyenne 78 000 roubles (environ 1 100 €) par mois, soit un salaire très correct en Russie (surtout à la campagne). Leur employeur leur offre en outre des conditions intéressantes pour acheter un logement à proximité du sovkhoze et assure une retraite complémentaire à ses anciens employés. Les enfants du personnel étudient dans une école moderne, construite sur le modèle finlandais, et peuvent s’inscrire gratuitement à une multitude d’activités extrascolaires.

La biographie de Pavel Groudinine contient néanmoins plusieurs éléments permettant de douter de son dévouement aux idéaux communistes. Lors de l’élection présidentielle de 2000, il fait parti de l’équipe de campagne de Vladimir Poutine. En 2002, il devient membre de Russie unie, parti dont il claque la porte en 2010. En devenant le candidat du Parti communiste (PC) dont il n’est pas membre, Pavel Groudinine, n’a pas eu à recueillir les signatures nécéssaires en Russie pour se présenter à l’élection. Loin d’être un doux rêveur désintéressé, il est un homme d’affaires fortuné qui aurait engrangé 157 millions de roubles (un peu plus de deux millions d’euros) au cours des six dernières années, selon la Commission électorale centrale (TsIK).

Le sovkhoze Lénine à Moscou. Crédits : sovhozlenina.ru
Le sovkhoze Lénine à Moscou. Crédits : sovhozlenina.ru

Quel est son programme ?

Curieusement, le candidat des communistes a choisi pour sa campagne le mot d’ordre de l’opposant, Alexeï Navalny, candidat interdit de présidentielle par le pouvoir: « Ne pas mentir et ne pas voler ». Le programme de P. Groudinine, intitulé « Vingt pas vers une vie digne », inclut entre autres :

— La nationalisation des secteurs stratégiques de l’industrie, de l’électricité, des chemins de fer, des systèmes de communications et des banques les plus importantes

— Le retour du monopole d’État sur la production et la vente en gros de l’alcool

— La suppression de la dépendance totale de l’économie russe par rapport au dollar, un accès restreint des capitaux spéculatifs étrangers au marché russe, la sortie de l’Organisation mondiale du commerce

— L’instauration d’un contrôle des prix sur les principaux produits de première nécessité et les services publics

— La suppression de la TVA, de la taxe sur le transport, de la taxe poids lourds, l’introduction d’un impôt progressif sur le revenu

— L’allocation d’au moins 7 % du PIB à la science, l’éducation et la santé publique

— L’interdiction d’être élu président plus de deux fois, le retour du mandat présidentiel à quatre ans (au lieu des six actuels)

D’après M. Groudinine, le principal problème de la Russie est la pauvreté. « Vingt-deux millions de Russes vivent en dessous du seuil de pauvreté », rappelle régulièrement le candidat lors de ses rencontres avec les électeurs. Si l’expérience politique de ce dernier est somme toute assez modeste, elle n’est toutefois pas inexistante. Élu à la Douma régionale de Moscou, Pavel Groudinine est devenu président du Conseil des députés de la ville de Vidnoïé (située à côté du sovkhoze Lénine). Dans ses interviews, le candidat reconnaît se sentir proche du socialisme à la scandinave.

Le XVIIe congrès du Parti communiste russe, le 23 décembre 2017. Crédits : kprf.ru
Le XVIIe congrès du Parti communiste russe, le 23 décembre 2017. Crédits : kprf.ru

Son programme peut être considéré comme du populisme classique de gauche. Selon le politologue Igor Bounine, si l’homme est nouveau, ses idées sont, elles, anciennes. Pavel Groudinine s’efforce de ne pas critiquer personnellement le président sortant (manifestement une des conditions tacites à sa participation à l’élection) et élude, avec maladresse, les questions directes du type : « Que pensez-vous de votre adversaire Vladimir Poutine ? », préférant diriger sa colère contre les oligarques qui se sont emparés des richesses du peuple.

Peux-t-il remporter l’élection ?

Seul Vladimir Poutine a des chances de remporter l’élection. Selon les derniers chiffres de l’institut de sondage VTsIOM (au 17 janvier 2018), 73,2 % des Russes sont prêts à voter pour l’actuel président. Pavel Groudinine et Vladimir Jirinovski (candidat du Parti libéral-démocrate) recueilleraient 6,1 % des voix chacun, Ksenia Sobtchak (parti Initiative citoyenne) 1,2 %, Grigori Iavlinski (parti libéral Iabloko) 0,8 % et Boris Titov (Parti de la Croissance) 0,3 %. Ainsi, ce que peut réellement convoiter Pavel Groudinine, c’est la deuxième marche du podium, qui revient traditionnellement aux communistes. Les décevants 6 % qui lui sont octroyés par les sondages s’expliquent par un scandale ayant éclaté, début janvier, autour de ses comptes à l’étranger. Après la diffusion par les chaînes publiques russes de plusieurs reportages sur le « kholkozien milliardaire », la cote de popularité du candidat a presque été divisée par deux.

À qui profite la candidature de Pavel Groudinine ?

Le problème majeur de la campagne actuelle est le taux de participation. Pourquoi aller voter? Vladimir Poutine étant déjà annoncé vainqueur. Le président se présente pour la quatrième fois, Vladimir Jirinovski pour la sixième et Grigori Iavlinski pour la troisième. Le Kremlin a donc besoin de nouveaux visages, et Pavel Groudinine en est justement un. Moustachu à la chevelure grisonnante, le candidat est un homme d’affaires charismatique qui a une success story à raconter aux électeurs. Il convient par ailleurs autant au camp libéral (moderne, aisé, populaire sur YouTube, « un homme qui appelle les choses par leur nom ») qu’aux communistes (discours de gauche, directeur d’un sovkhoze portant le nom sacré de Lénine).

Portrait de Pavel Groudinine en janvier 2018. Crédits : msk.kprf.ru
Portrait de Pavel Groudinine en janvier 2018. Crédits : msk.kprf.ru

Pavel Groudinine a été désigné par Guennadi Ziouganov en personne, qui dirige sa campagne. Si le directeur de sovkhoze se classe deuxième à l’élection, devant Vladimir Jirinovski, cela permettra à Guennadi Ziouganov de partir dignement à la retraite. Pour diverses raisons, dont sa non-appartenance au parti, Pavel Groudinine ne peut prétendre au poste de président du KPRF, ce qui convient parfaitement à M. Ziouganov.

La célébrité découlant de son statut de candidat à la présidence ne peut être que bénéfique à Pavel Groudinine, qui, selon ses propres mots, a déjà repoussé quatre tentatives de rachat de son sovkhoze. Après la présidentielle, il est possible qu’il se présente au poste de gouverneur de la région de Moscou (le mandat du gouverneur actuel, Andreï Vorobiev, prendra fin en septembre prochain).

De toute évidence, Pavel Groudinine ne connaîtra pas la réussite d’un Alexandre Loukachenko, ancien directeur de sovkhoze devenu président de Biélorussie. Les temps ont changé depuis le milieu des années 1990 et la Russie est un pays autrement plus complexe. Ici, une expérience à la tête d’un sovkhoze ne permet pas à elle seule de devenir président. Toujours est-il qu’un goût de fraise moscovite a pu être ajouté à l’insipide campagne électorale.

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