Les aventures épiques du calendrier russe

« Moscou n’est pas morte ! Elle est juste ivre. »
J’entendis cette parole pleine de sagesse dans un taxi qui me conduisait à l’aéroport un 1er janvier. La capitale russe, ce jour-là, est absolument déserte. « D’ordinaire, je mets 25 minutes pour aller de ce feu-là à celui-ci », avait ajouté, satisfait, mon chauffeur en désignant un trajet d’une cinquantaine de mètres.

Le Nouvel An est la fête la plus largement célébrée en Russie, en partie parce que Noël, en tant que fête religieuse, a été interdit pendant les 70 ans qu’a duré l’URSS. Les festivités peuvent se prolonger jusqu’à sept jours, du 1er au 7 janvier, et après une petite semaine pour se rétablir, on remet souvent le couvert avec « l’ancien Nouvel An », qui correspond au 1er janvier du calendrier julien. Ce calendrier, décalé de 13 jours (le décalage a varié de 11 à 13 jours au cours des siècles), est toujours en vigueur dans l’Église orthodoxe, ce qui permet cette double célébration chez les Russes bien qu’il ne s’agisse pas d’une fête religieuse.

Mais il y a encore d’autres possibilités de réveillonner ! Autrefois, dans la Russie médiévale païenne, on célébrait le Nouvel An au moment du solstice d’hiver, en décembre ; puis, à partir du Xe siècle, il fut décalé au mois de mars, début du printemps et des travaux des champs. Cinq siècles plus tard, en 1492, il fut à nouveau déplacé, cette fois-ci en septembre, et enfin, en 1700, en janvier.

Pierre le Grand, l’empereur russe qui le fixa en janvier, expliqua dans son décret que cette multitude de dates prêtait à confusion, et justifia donc sa réforme par la nécessité de « cesser de d’embrouiller les gens » (« перестать дурить людям головы »). Il précisa également par écrit les façons de célébrer la nouvelle année, parmi lesquelles : décorer des arbres, tirer des feux d’artifices (dont il était fou), jouer avec les enfants et, surtout, ne pas faire démonstration d’ivresse publique et de comportements belliqueux, car « il y a pour cela moult autres jours dans l’année » (« на то других дней хватает »).

Mais si la date du Nouvel An était arrêtée, les aventures du calendrier russe ne s’arrêtèrent pas là. En 1918, on passa du calendrier julien au grégorien en faisant une enjambée entre le 31 janvier et le 14 février, et dix ans plus tard, un nouveau calendrier fit à son tour son apparition : le calendrier révolutionnaire soviétique.

Les semaines devaient passer à cinq jours, et les quelques journées « en trop » qui en résultaient sur l’année, devenir des non-jours fériés célébrant Lénine ou le travail. Ce nouveau calendrier, en supprimant le dimanche, s’inscrivait du même coup dans le cadre de la lutte anti-religieuse. Pour remplacer le repos dominical, la société fut divisée en cinq groupes (vert, violet, rouge, rose et jaune) qui se reposeraient alternativement. Au bout de deux ans, on jugea que ce calendrier posait trop de problèmes, et en quelques années on revint graduellement à la semaine de sept jours et au calendrier grégorien.

Au total, il y a donc chaque année cinq possibilités de prendre un nouveau départ en célébrant le Nouvel An. Et c’est tant mieux : ça laisse de quoi se rattraper pour les bonnes résolutions.

S novym godom !*
*Bonne année !

Retrouvez Margueritte Sacco sur twitter @MargueriteScc

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *