« L’objectif est de rappeler à la Russie qu’elle n’est pas la bienvenue au Levant »

Dans la nuit du 5 au 6 janvier 2018, pour la première fois, une attaque -menée avec des drones armés- a eu lieu contre les deux principales bases militaires russes en Syrie. Celle de Hmeimim frappée, quelques jours plus tôt, par des tirs de mortier, avait vu deux soldats russes être tués. Igor Delanoë, Directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe analyse ces opérations militaires inattendues qui remettent en cause l’invulnérabilité apparente dont jouissaient jusqu’à présent les forces de Moscou en Syrie.

Igor Delanoë.

Igor Delanoë, directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou est docteur en histoire de l’université Nice-Sophia Antipolis. Son dernier livre, Russie : Les enjeux du retour au Moyen-Orient, est paru en 2016 aux éditions l’Inventaire.

Le Courrier de Russie : Que savons-nous sur les drones utilisés pour attaquer la base de Hmeimim? Jusqu’à présent les groupes djihadistes disposaient de machines capables de voler sur deux kilomètres de distance maximum…

Igor Delanoë : Les bases russes de Tartous et Hmeimim ont subi une attaque d’un essaim de 13 drones dans la nuit du 5 au 6 janvier dernier. Selon le ministère russe de la Défense, 7 d’entre eux auraient été détruits par les batteries de défense anti-aérienne Pantsir, tandis que 3 auraient explosés au contact du sol, et trois autres auraient été récupérés intacts. Plusieurs éléments peuvent être retenus de cette attaque. Tout d’abord, il s’agit de la première du genre sur ces deux bases russes. Le 31 décembre celle de Hmeimim avait bien été attaquée, mais il s’agissait de tirs isolés de mortiers qui auraient toutefois causé d’importants dégâts. Cet épisode des drones s’inscrit donc dans une séquence d’attaque sur les installations – et donc les intérêts – russes en Syrie, dont l’exploitation par Moscou, rappelons-le, fait l’objet d’un accord intergouvernemental russo-syrien fraîchement paraphé par la Douma d’État.

L'un des drones ayant attaqué les bases russes. Crédits : ministère de la défense russe
L’un des drones ayant attaqué les bases russes. Crédits : ministère de la défense russe

D’autre part, derrière leur apparente confection artisanale et leur structure faite de bric et de broc, ces appareils auraient néanmoins été téléopérés depuis une zone située entre 50 et 100 kilomètres des bases russes. Les munitions qui étaient fixées sous leurs ailes étaient constituées de petits obus remplis de billes métalliques destinées à infliger de graves dommages – notamment aux personnels de Tartous et Hmeimim – lors de leur explosion. Au demeurant, il convient de ne pas non plus surestimer le degré de technicité requis pour la confection de ces engins. L’élaboration des munitions (explosif, billes) comme celle des drones (moteur, hélice, planches de bois, scotch…) a été réalisée à partir de pièces aisément accessibles. Elle requiert toutefois certaines connaissances techniques et une expérience qui, jusqu’à très récemment, ne se trouvait pas dans la province d’Idlib, d’où sont parties ces attaques. Il semblerait que cette expérience et ces connaissances y soient « apparues » et soient désormais entre les mains de groupes djihadistes.

L’impasse diplomatique pourrait conduire à une nouvelle phase d’hostilités dans le nord de la Syrie

LCDR : Le but recherché dans cette affaire semble être plus politique que militaire…

I.D. : Les dommages matériels causés par cette tentative d’assaut ont en effet été très mineurs. En revanche, il existe des motivations politiques qui sont principalement de deux ordres. Premièrement, il s’agissait pour leurs auteurs de rappeler aux Russes qu’ils ne sont pas les bienvenues en Syrie et qu’ils ne sont à l’abri nulle part. Le symbole véhiculé par cette attaque est fort en cela qu’il tend à « désanctuariser » les bases de Tartous et Lattaquié, sises dans une des régions réputées les plus « stables » de Syrie. Deuxièmement, cet épisode des drones a eu pour résultat de semer temporairement la zizanie entre les membres du format d’Astana qui rassemble les Russes, les Turcs et les Iraniens. Si cela n’était peut-être pas un objectif en soi à l’origine, c’est toutefois un des résultats de cette attaque.

La rencontre internationale sur la Syrie à Astana a eu lieu les 30 et 31 octobre. Crédits : ministère des affaires étrangères du Kazakhstan
La rencontre internationale sur la Syrie à Astana a eu lieu les 30 et 31 octobre. Crédits : ministère des affaires étrangères du Kazakhstan

La région d’Idlib fait l’objet d’une zone de désescalade conclue dans le cadre d’Astana en septembre dernier, dont la gestion a été confiée à la Turquie. Or, le fait que les attaques émanent de cette zone a eu deux conséquences : la formation d’une « présomption de culpabilité » à l’égard d’Ankara, suspectée de jouer un double-jeu avec des groupes terroristes, d’une part, et fragiliser un peu plus le cessez-le-feu – déjà très précaire – dans la région, en provoquant une réponse musclée de la part des Russes. Les ambassadeurs russe et iranien en Turquie ont d’ailleurs été convoqués par les autorités turques afin de s’expliquer par rapport au regain d’affrontements à Idlib. La piste turque paraît toutefois douteuse car, même si la Turquie entretient bien des liens étroits avec des groupes radicaux, une escalade militaire dans la province d’Idlib – provoquée par exemple par des représailles russes – ne jouerait pas en sa faveur. La région abrite en effet plus de 2 millions de personnes et une reprise des combats à large échelle fait courir le risque d’une nouvelle vague migratoire vers la Turquie, et par incidence, vers l’Europe.

Les présidents russe et turc Poutine et Erdogan se sont rencontrés dans la résidence de Botcharov Routcheï, à Sotchi. Crédits : Kremlin.ru
Les présidents russe et turc Poutine et Erdogan se sont rencontrés dans la résidence de Botcharov Routcheï, à Sotchi, en novembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : Est-ce que le processus d’Astana sort fragilisé de cette affaire ?

I.D. : Le processus d’Astana demeure une plateforme de discussions techniques qui est structurellement fragile. Ce format est avant tout celui des bonnes volontés dans la mesure où Moscou, Ankara et Téhéran poursuivent des objectifs différents en Syrie, et que pour les atteindre, ils estiment avoir besoin de coopérer entre eux, au moins temporairement. En outre, le format d’Astana est déjà passé par des zones de turbulence depuis sa création l’année dernière.

Plus que les drones, ce sont surtout aujourd’hui les bruits de bottes turques autour du canton kurde d’Afrin et les accrochages – qui n’ont plus rien de sporadiques – entre forces loyalistes et groupes djihadistes dans certaines zones de la région d‘Idlib, qui mettent en péril la pérennité du processus Astana. Le régime syrien, galvanisé par ses succès militaires, et les forces iraniennes, entendent reprendre par la force la région d’Idlib tenues par plusieurs groupes djihadistes, dont le Hayat Tarhir al-Sham et la branche syrienne d’al-Qaeda. Ils auront pour ce faire besoin de la puissance de feu que la Russie leur a jusqu’à présent apporté. Or, depuis la fin de l’année 2017, Moscou privilégie à nouveau la reprise active des discussions politiques, notamment à Genève, sans que cela n’ait pour le moment fonctionné. L’impasse diplomatique pourrait ainsi conduire, par défaut, à une nouvelle phase d’hostilités dans le nord de la Syrie qui mettra à l’épreuve la fragile entente russo-turco-iranienne à Astana.

Vladimir Poutine a visité la base de Hmeimim, le 11 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine a visité la base de Hmeimim, le 11 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

Désigner un responsable aurait fait courir le risque d’ouvrir un nouveau front

LCDR : Vladimir Poutine dit connaitre les auteurs de l’attaque mais il ne les nomme pas, pourquoi ?

I.D. : L’intervention du président russe visait avant tout à clore le débat au sujet de l’identité de l’auteur de ces attaques, ou, tout du moins, de qui a permis de mener ces attaques en transférant aux djihadistes un minimum de savoir-faire technique et d’expérience en matière de drone. Ce débat, animé par les observateurs et analystes russes depuis plusieurs jours à travers la presse, menaçait par son ampleur de déborder sur le processus diplomatique en cours. Rappelons que Moscou continue de promouvoir la tenue du congrès des peuples de Syrie à la fin du mois, à Sotchi. Or, si Vladimir Poutine ne désigne pas les responsables des attaques, tout en affirmant les connaître, c’est qu’il souhaite passer au plus vite à autre chose après cet épisode des drones, peu flatteur pour les forces russes. Désigner officiellement un responsable aurait fait courir le risque d’ouvrir un nouveau front au moment même où la diplomatie russe déploie des efforts intenses pour faire avancer le processus de règlement politique du conflit. Le Kremlin a donc arbitré en faveur de l’apaisement et laissé d’autres canaux officiels faire allusion à une implication supposée des États-Unis dans cette affaire, ainsi qu’à une hypothétique piste ukrainienne pour la fourniture des explosifs. Désigner Washington comme auteur par procuration de ces attaques n’est pas d’une grande originalité, mais offre cependant une issue confortable aux autorités russes car les trois membres du format d’Astana ont mal à partir avec les Américains en Syrie. Cela permet donc par la même occasion de resserrer les rangs à peu de frais entre Russes, Turcs et Iraniens.

Un Soukhoï décollant de la base Hmeimim. Crédits : ministère de la défense russe
Un Soukhoï décollant de la base Hmeimim. Crédits : ministère de la défense russe

LCDR : Est-ce que ces attaques remettent en cause le plan de sortie de crise prévu par le Kremlin, notamment le retrait d’une grande partie des forces russes de Syrie?

I.D. : Ce retrait partiel, si tant est qu’il soit effectivement mis en œuvre, revêt avant tout une valeur démonstrative et vise à soutenir la démarche diplomatique du Kremlin en Syrie. Rappelons qu’en cas de nécessité, la Russie peut redéployer sur la zone en un laps de temps relativement court des renforts aériens, et qu’elle peut frapper à tout moment des cibles avec ses missiles de croisière Kalibr tirés depuis la Méditerranée et la mer Caspienne. D’autre part, la Russie tente d’élaborer un plan de sortie de crises à travers la promotion du congrès des peuples de Syrie, dont elle avait annoncé la première session à deux reprises en décembre 2017, avant d’en repousser la tenue à la fin janvier 2018. Il s’agit d’une initiative visant à réunir une forme d’assemblée constituante ad hoc pour élaborer les contours politiques de la Syrie post-conflit. Cette proposition a d’emblée suscité la méfiance de presque tous les acteurs du conflit syrien, qui redoutent que Moscou ne cherche à substituer son initiative au cadre onusien de Genève. Toutefois, elle semble depuis avoir gagné des soutiens, au prix d’intenses efforts de la part de la diplomatie russe pour promouvoir ce nouveau format. Aujourd’hui, même les Saoudiens semblent se rallier l’idée de ce congrès, plus par pragmatisme que par réelle conviction.

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