L’administration russe ou l’entrée du labyrinthe

Saviez-vous que Chostakovitch devait être exécuté, mais qu’un désordre dans les ordres donnés fit que la personne qui devait exécuter cet ordre d’exécution fut elle-même exécutée conformément à un autre ordre d’exécution avant qu’il fût possible d’exécuter l’ordre d’exécution du compositeur ?

L’administration russe conserve aujourd’hui encore un délicat charme soviétique auquel je fus confrontée dès mon arrivée. Le premier jour, l’université qui m’embauchait m’envoya régulariser ma situation au « bureau 16 », une pièce asphyxiée de plantes en pots que je finis par trouver au détour d’un couloir semi-enterré.

La sévère occupante de ce lieu solennel et décrépit me remit une liste de documents à rapporter : une convention, un ordre, un enregistrement et deux photos d’identité imprimées sur du papier non glacé. Avant que je puisse demander des explications sur cette mission incompréhensible, elle me fourra dans les mains une petite fiche griffonnée « à porter au bureau 728 », et la porte se referma.

Je regardai ma liste de papiers à trouver. Une convention, un ordre, un enregistrement. Dogovor, prikaz, reguistratsia. L’enchaînement en russe de ces trois mots, qui renvoyaient à des réalités somme toute assez mystérieuses, avait quelque chose d’un peu incantatoire. Dogovor, prikaz, reguistratsia. Dans le roman de Pouchkine La Dame de pique, la combinaison magique de trois cartes doit sauver un joueur de la ruine, et dans l’opéra qui en fut tiré revient sans cesse cette énumération absurde : trois, sept, as. Dogovor, prikaz, reguistratsia.

On ne m’expliqua jamais la finalité de mes allées et venues, ni le sens global de ce pèlerinage de bureau en bureau qui devait durer des mois. Je me retrouvai donc perdue dans le monstre labyrinthique qu’était l’université, divisée en secteurs allant de A à N dont la disposition géographique défiait toute logique. En ayant choisi un au hasard, j’échouai à un septième étage désert où, comme partout, je ne trouvai qu’un gardien assis à sa table.

‒ Bonjour, dis-je avec un sourire timide, je cherche le bureau 728.

Il se leva et, sans un mot, s’engagea dans l’un des couloirs. Je commençais à m’habituer à ce mode de communication et le suivis sans rien dire non plus. Les portes défilèrent : 701, 702, 703 d’un côté, 727, 726, 725 de l’autre. Il s’arrêta, fit demi-tour et essaya le couloir d’en face, toujours avec moi sur les talons, ainsi qu’un chat surgi d’on ne sait où qui nous suivait en miaulant. Salles 729, 730, 731 et plus. Il s’arrêta à nouveau.

‒ Salle 728 – niet, conclut-il, laconique avant de retourner à sa table.

D’abord interdite, je continuai à le suivre :

‒ Comment ça, salle 728 niet ?

Il haussa les épaules sans répondre.

‒ Ça n’existe pas ? La salle 728 n’existe tout simplement pas ?

À présent muet comme un sphinx, ce gardien du temple à casquette bleu marine retomba dans l’immobilité totale où je l’avais trouvé. Il y avait quelque chose dans cette université qui tenait du palais ensorcelé. Je regardai le chat, qui m’adressa un long miaulement plaintif. Et lui, quel bureau cherchait-il ?

À suivre…

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