Quand la vie politique russe prend des airs de théâtre

À la fin du XIXe siècle, peu après l’invention du cinématographe, certains enterraient déjà le théâtre. En plus de survivre, il s’est épanoui. De nos jours, il prend une place particulière dans la vie des Russes, devenant un des rares lieux de débats politiques ouvert au public.

Aujourd’hui, comme au début des années soixante, le théâtre se retrouve au cœur de la vie publique russe. Abordant le passé et l’avenir du pays, les mises en scène deviennent de véritables événements politiques.

Moscou compte à elle seule plus de cinquante théâtres. Comment cet art s’est-il retrouvé au centre de la vie politique russe ? Notre démocratie devient-elle une parodie?

Certes, l’ancien président de notre parlement, Boris Gryzlov, estimait déjà en 2003 que la Douma n’était plus à proprement parler «un lieu de débats ». Il est vrai que certains Russes l’appellent « l’imprimante folle», jugeant que les lois écrites par le Kremlin sont adoptées sans réel débat critique par nos députés, dans la plupart des cas à l’unanimité.

Il faut dire que pour les quelques élus qui s’opposent aux textes proposés, la vie n’est pas de tout repos. En 2014, le seul député ayant voté contre le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie a depuis été contraint de quitter le pays, officiellement pour des raisons économiques.

D’autres russes regardent notre Premier ministre, pourtant officiellement en charge des questions économiques et sociales, comme un simple technocrate et considèrent qu’il est ne tient pas de véritable rôle politique…

Le Premier ministre Medvedev. Crédits : government.ru
Le Premier ministre Medvedev. Crédits : government.ru

Un royaume de miroirs déformants

On se souvient de cette plaisanterie des ouvriers soviétiques du temps de Leonid Brejnev : « L’État fait semblant de payer, on fait semblant de travailler. » À la chute du communisme, l’État a cessé de faire semblant de payer et les gens ont commencé à survivre du mieux qu’ils le pouvaient. Aujourd’hui, l’État joue à la démocratie et la population se prétend citoyenne. C’est un royaume de miroirs déformants. La vie en Russie ressemble à une mise en scène, ce qui explique que le théâtre y soit à ce point apprécié.

En cette année du centenaire de la Révolution russe, deux grands théâtres moscovites – Anton Tchekhov et Lenkom de Moscou – jouent des pièces que l’on pourrait qualifier d’événements politiques. La première, Svetly Pout 19.17 (« La voie radieuse »), parle des événements du passé, sans lesquels il est impossible de comprendre le présent. La seconde, Den opritchnika (« Journée d’un opritchnik »), est une anti-utopie dont l’action se déroule dans cent ans.

Extrait de la pièce Den opritchnika au théâtre Lenkom. Crédits : lenkom.ru
Extrait de la pièce Den opritchnika au théâtre Lenkom. Crédits : lenkom.ru

L’« embarrassante » révolution de 1917

La Russie est un pays au passé imprévisible. Alexandre Molotchnikov, jeune metteur en scène de la pièce Svetly Pout 19.17, fait partie de la génération qui a grandi dans la Russie postsoviétique. Les autorités nourrissent des sentiments complexes à l’égard du centenaire de la révolution : d’un côté, elles sont les descendantes directes du système soviétique ; de l’autre, elles mettent l’accent sur la continuité de l’histoire russe. Selon la chercheuse Emilia Koustova : « Les débats et les prises de positions qui se sont multipliés à l’occasion de la mise en route des préparatifs confirment le sentiment de malaise provoqué par le centenaire. Les raisons en sont multiples et peuvent varier d’un acteur de commémoration à l’autre ; pour la plupart, elles sont liées à l’héritage mémoriel soviétique et à la façon dont l’histoire est utilisée aujourd’hui en Russie pour légitimer le présent et fonder une vision de l’avenir. Antithèse du discours dominant, la révolution russe lance ainsi d’innombrables défis. » Cet anniversaire est « embarrassant » pour le pouvoir, qui a décidé de le passer autant que possible sous silence. La Russie contemporaine est telle : la dépouille de Lénine repose aujourd’hui encore dans son mausolée sur la place Rouge, où elle est révérée par de nombreux admirateurs (principalement des touristes chinois), tandis que Nicolas II, le dernier tsar russe, a été fusillé avec sa famille par les bolcheviks en 1918 puis canonisé par l’Église orthodoxe russe en 2000. Face à ce mutisme public, Svetly Pout 19.17, dont la première a eu lieu en novembre dernier, est une véritable déclaration politique et montre comment la jeune génération perçoit la révolution.

Pour Alexandre Molotchnikov, Vladimir Lénine, son épouse Nadejda Kroupskaïa, et Léon Trotski sont trois démons qui ont hypnotisé le naïf peuple russe. Lénine gambade sur scène, en chaussettes rouges. Après sa mort, il ressuscite sous les traits de Staline. La pièce est inspirée de Tchevengour (Robert Laffont, 1996), d’Andreï Platonov, une des œuvres majeures sur la Révolution et la guerre civile russes. L’artiste et le poète, représentants de l’intelligentsia, penchent progressivement du côté des bolcheviks avant d’être arrêtés et envoyés au goulag. La pièce se termine avec les Grandes Purges, autre événement dont l’anniversaire est relativement tu par le pouvoir.

Extrait de la pièce Svetyi Pout 19.17. Crédits : yamovskaia.com
Extrait de la pièce Svetly Pout 19.17. Crédits : yamovskaia.com

Journée d’un opritchnik, une anti-utopie réelle

La pièce Journée d’un opritchnik, inspirée du roman éponyme de Vladimir Sorokine, un des meilleurs écrivains russes, et des plus provocateurs, date de la fin 2016. Dans cette anti-utopie qui se déroule dans cent ans, la Russie s’est désagrégée en petits territoires orthodoxes. L’autocratie, le patriotisme de clocher et les organes répressifs prospèrent. Les seules sources de revenus de ce pays qui ne produit rien sont le gaz naturel et les taxes prélevées sur le transit des marchandises de la Chine vers l’Europe. Sur la scène encadrée d’idéogrammes chinois, la Russie s’est fermée au monde et est retournée à l’époque d’Ivan le Terrible. Les archaïsmes présents dans les dialogues alternent avec des visiophones et des fusées. Des opritchniks (du nom des membres de la police secrète d’Ivan le Terrible) orthodoxes enquêtent sur la publication d’un pamphlet contre le gendre de l’empereur. Le metteur en scène Mark Zakharov, un des maîtres du théâtre et du cinéma soviétiques et russes, brosse un tableau bien plus optimiste que Vladimir Sorokine et son grotesque impitoyable. La pièce se termine sur une scène romantique, où le héros, l’opritchnik Komiagua s’enfuit avec la femme qu’il a sauvée et son enfant. L’espoir des spectateurs est sauf.

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