Noureev : Une première mondiale dans la tourmente

Arrêté le 22 août dernier pour détournement de fonds publics, le célèbre metteur en scène Kirill Serebrennikov vit assigné à résidence dans l’attente de son procès. Il ne devrait donc pas assister à la première mondiale de son ballet Noureev qui se tiendra les 9 et 10 décembre au théâtre Bolchoï. Une première sur laquelle plane une odeur de scandale et qui sera regardée en Russie comme un événement autant politique que culturel.

Tout commence le 23 mai dernier, à Moscou, lorsque le domicile et le théâtre (le Centre Gogol) du réalisateur et metteur en scène Kirill Serebrennikov, lauréat du Prix spécial du festival de Cannes en 2016 pour son Le Disciple, sont perquisitionnés par la police.

Une perquisition entreprise dans le cadre d’une enquête portant sur le détournement de fonds publics attribués à sa société de production Studio-7. Interrogé par les enquêteurs, le metteur en scène est laissé en liberté.

Descente aux enfers

Le 22 août, Kirill Serebrennikov est arrêté alors qu’il se trouve alors en plein tournage à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, il est placé en résidence surveillée. À l’exception de son avocat et de ses proches, il n’a pas le droit de communiquer avec l’extérieur sans l’accord préalable de la justice russe.

Outre Serebrennikov, d’anciens employés de Studio-7 sont également inquiétés : le directeur général du studio, Iouri Itine, et sa comptable en chef, Nina Masliaïeva, sont eux aussi placés en résidence surveillée. Le producteur Alexeï Malobrodsky est, quant à lui, placé en détention préventive.

Noureev sans Serebrennikov

Serebrennikov devant le Bolchoï. Crédits : sostav.ru
Serebrennikov devant le Bolchoï. Crédits : sostav.ru

Quelques semaines avant son arrestation, Kirill Serebrennikov, s’était déjà retrouvé au centre d’un scandale retentissant. Le ballet Noureev, inspiré de la vie du légendaire danseur classique soviétique – et dont il achève la mise en scène – était soudainement annulé par la direction du Bolchoï : « Il n’est pas prêt ».

Aujourd’hui, dans les cercles artistiques moscovites, encore ébranlés par la décision du Bolchoï, certains imputent cette annulation à des pressions politiques. D’autres, à l’évocation de l’homosexualité de Rudolf Noureev et aux scènes interprétées par des danseurs nus que comporte le spectacle.

Mais, en dépit des ennuis judiciaires du metteur en scène et de ces polémiques artistiques, la première du ballet sera bien donnée ce week-end. Selon le directeur du Bolchoï, Vladimir Ourine, le théâtre serait parvenu à un accord avec Kirill Serebrennikov pour que le ballet puisse être présenté au public en cette fin d’année. De fait, la mise en scène du Noureev présentée aujourd’hui a été achevée par le chorégraphe Iouri Possokhov. Serebrennikov avait pourtant demandé à pouvoir assister aux répétitions de son spectacle. Demande refusée. Il est toujours assigné à résidence, en attente de son procès et a le droit de sortir de chez lui seulement deux heures par jour.

Un spectacle intact ?

À la veille de cette première mondiale, V. Ourine a assuré aux journalistes que le Bolchoï n’a pas modifié l’œuvre de Serebrennikov. « S’il y en a eu des changements, ils ont été décidés avec l’accord du chorégraphe et du metteur en scène », affirme le directeur du théâtre.

Des propos confirmés par Vladislav Lantratov, qui interprète Rudolf Noureev sur scène. « Serebrennikov a contrôlé (à distance) le cours des répétitions et n’a pas été écarté de la mise en scène », assure le danseur.

Selon le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta, des modifications auraient toutefois été apportées à la pièce. La célèbre photo de Noureev nu, prise par Richard Avedon qui devait figurer en de fond de scène, devrait être absente du décor.

Les tous premiers billets (500) du spectacle proposés à la vente ont été écoulés en quelques minutes à peine et uniquement sur présentation de la pièce d’identité des acheteurs. À la veille de l’ouverture de la billetterie, le 17 novembre au soir, une centaine de personnes patientaient, dans le froid, devant la caisse du théâtre Bolchoï. « Nous attendrons toute la nuit », assuraient aux médias russes ceux qui ne voulaient rater, sous aucun prétexte, ce Noureev qualifié par le quotidien Kommersant de : « principal événement de la saison du ballet en Russie et peut-être dans le monde ».

Kirill Serebrennikov a demandé à pouvoir assister à la première de son spectacle. Une demande restée jusqu’à présent sans réponse.

Un des enfants terribles de la culture russe

Le centre Gogol a été ouvert en 2012 par Kirill Serebrennikov à la place de l’ancien théâtre Gogol, démantelé. Conçu comme un laboratoire artistique contemporain, le lieu produit des spectacles de metteurs en scène russes et européens, projette des films souvent interdits en Russie et organise des rencontres, expositions et débats sans tabous. Kirill Serebrennikov décrit lui-même le centre Gogol comme : « un authentique espace de liberté ».

Selon un fonctionnement unique en Russie, le théâtre accueille quatre collectifs résidents qui présentent chacun leurs projets ainsi que des créations communes pouvant être intégrés ensuite au répertoire.

Chaque année, Kirill Serebrennikov parvient ainsi à lancer une douzaine de premières et à organiser des spectacles sur d’autres scènes en Russie — y compris au Bolchoï — et à l’étranger. Ses mises en scène des Idiots et des Âmes mortes ont été présentées au festival d’Avignon en 2015 et 2016.

Il fait partie des rares réalisateurs russes connus à l’étranger, et notamment en France, où il a remporté le Prix spécial du festival de Cannes 2016 pour son film Le Disciple, adaptation de sa propre création au centre Gogol, d’après la pièce de Marius von Mayenburg. En 2015, son dernier film, Trahison, a été nommé au Grand prix du jury de la Mostra de Venise.

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