Le monde des affaires russe se prépare aux nouvelles sanctions américaines

L’économie russe se prépare aux nouvelles sanctions que les États-Unis doivent annoncer en février prochain. Des millionnaires aux managers lambda, beaucoup s’inquiètent du contenu de celles-ci, même s’il reste pour l’heure très flou.

La « loi pour contrer les adversaires de l’Amérique au moyen de sanctions » (CAATSA, Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) a été signée par le président Donald Trump en août 2017. Le document donne au Trésor américain, au directeur du renseignement national et au secrétaire d’État 180 jours, soit jusqu’à février 2018, pour rédiger un rapport final dont dépendra l’adoption de nouvelles sanctions contre des personnalités et des entreprises russes.

Brève conversation entre Donald Trump et Vladimir Poutine parmi les participants du sommet de l'APEC, le 11 novembre. Crédits : Kremlin.ru
Brève conversation entre Donald Trump et Vladimir Poutine parmi les participants du sommet de l’APEC, le 11 novembre dernier. Crédits : Kremlin.ru

Le rouble en péril ?

L’adoption de nouvelles sanctions ne fait pratiquement aucun doute pour personne. Reste à savoir à quel point l’économie russe sera touchée. Selon le scénario le plus pessimiste, les étrangers se verront interdire l’achat d’obligations d’État russes. Dans le rapport, dont dispose le quotidien RBC, Bank of America (BofA) qualifie cet événement de « cygne noir », faisant référence à la théorie développée par l’économiste et essayiste Nassim Taleb. BofA considère ce nouveau train de sanctions comme la menace principale pesant sur la Russie en 2018.

Au 1er décembre, la part des non-résidents dans le volume total des obligations d’État a atteint 33,2 %, soit 37,2 milliards de dollars, selon la Banque centrale de Russie. En cas d’élargissement des sanctions, il importe de savoir si celles-ci concerneront toutes les obligations ou uniquement les nouvelles.

L’interdiction de nouveaux investissements privera le budget d’environ 15 milliards de dollars, estime Denis Poryvaï, ancien vice-président de Raiffeisenbank.

Une interdiction totale pourrait être un « choc considérable » pour le pays, d’après Alexandre Koudrine, directeur du département analytique de Sberbank CIB. « Je ne pense pas que la Russie s’en remettrait rapidement », a-t-il confié à l’agence TASS.

Si ce scénario se produit, la fuite des capitaux s’élèvera à 35 milliards de dollars, soit le montant que la Russie devra acheter aux non-résidents pour quitter le marché et rembourser les obligations.
Si la théorie du « cygne noir » se concrétise, le rouble sera le grand perdant de l’histoire et pourrait connaître une chute comparable à celle de décembre 2014, selon les experts russes de BofA. Ces derniers précisent toutefois qu’en l’absence de dégringolade du cours du pétrole, l’impact ne sera pas aussi significatif.

Un tel déroulement des événements reste cependant très peu probable, soulignent les experts de la banque et les économistes russes.

Sberbank, première banque de Russie, recherche des spécialistes en sanctions. Crédits : Wikimedia
Sberbank, première banque de Russie, recherche des spécialistes en sanctions. Crédits : Wikimedia

Comptes personnels

Les personnalités figurant au classement Forbes des milliardaires russes sont celles que l’entrée en vigueur de nouvelles sanctions préoccupe le plus. Selon le site d’information The Bell, les oligarques engagent des juristes et des avocats et cherchent des contacts à Washington pour connaître le contenu du rapport et mettre leurs actifs à l’abri.

D’après la loi CAATSA, les autorités américaines doivent dresser la liste des principaux acteurs de la politique étrangère russe et des oligarques proches du pouvoir, déterminer l’état de leurs relations avec le président Vladimir Poutine et d’autres membres de l’élite dirigeante, et identifier d’éventuels signes de corruption dans leurs activités. Des sanctions personnelles pourraient être introduites à l’encontre des individus figurant sur cette liste. Elles incluent en général une interdiction d’entrée sur le territoire américain, un gel des avoirs et une interdiction de financement.

Après le rattachement de la Crimée à la Russie et le début du conflit au Donbass, les États-Unis ont adopté de premières sanctions contre des oligarques russes, dont Arkadi et Boris Rotenberg, Guennadi Timtchenko et Iouri Kovaltchouk. Les quatre font partie des plus grandes fortunes de Russie et, selon les États-Unis, du « cercle proche de Vladimir Poutine ».

Le président russe a lui-même reconnu que les hommes d’affaires visés par les sanctions étaient de « bons amis ». Dans son enfance, Vladimir Poutine a d’ailleurs pratiqué le judo avec les frères Rotenberg.

Vladimir Poutine pratiquant le judo.
Vladimir Poutine pratiquant le judo. Crédits : Kremlin.ru

Les apparitions publiques communes du président, de Guennadi Timtchenko, ex-propriétaire du trader pétrolier Gunvor, et de Iouri Kovaltchouk, copropriétaire de la banque Rossiya, ne permettent pas de déterminer le degré d’amitié les unissant. Toutefois, à en juger par les actions de Vladimir Poutine, les trois hommes sont relativement proches. Peu de temps après l’entrée en vigueur des sanctions, lors de la Ligne directe du printemps 2014, le président a déclaré que l’épouse de Guennadi Timtchenko n’avait pas pu payer une opération chirurgicale parce que sa carte de banque avait été bloquée. Iouri Kovaltchouk a quant à lui annoncé, quelques jours après l’introduction des sanctions, qu’il ouvrirait un compte au sein de la banque Rossiya, où serait versé son salaire.

La liste des proches de Poutine sous sanctions pourrait s’allonger. Selon les médias russes, elle pourrait inclure Oleg Deripaska, situé à la 23e position du classement Forbes et propriétaire du géant russe de l’aluminium Rusal. L’oligarque est soupçonné de liens avec Paul Manafort, ex-directeur de campagne de Donald Trump faisant actuellement l’objet d’une enquête aux Etats-Unis.
Mikhaïl Fridman, actionnaire majoritaire d’Alfa Group, pourrait également bientôt figurer sur liste noire. Sa fortune s’élève à 14,4 milliards de dollars, ce qui en fait le septième plus grand milliardaire russe selon Forbes.

Parmi les victimes potentielles, on peut également évoquer Alicher Ousmanov, actionnaire majoritaire de la société sidérurgique Metalloinvest et de l’opérateur de téléphonie mobile Megafon, qui a longtemps dominé le classement Forbes, ainsi que Roman Abramovitch, propriétaire du club de football Chelsea et de l’entreprise sidérurgique russe Evraz.

 

Alicher Ousmanov au Kremlin. Crédits : Kremlin.ru
Alicher Ousmanov au Kremlin. Crédits : Kremlin.ru

L’entreprise d’un homme d’affaires sur liste noire n’est pas automatiquement visée par des sanctions, mais les deux vont souvent de pair. Exemples éloquents : la banque Rossiya de Iouri Kovaltchouk et SMP Bank de Boris Rotenberg.

Par ailleurs, des sanctions dites « secondaires » seront probablement introduites, soit l’interdiction de travailler avec des personnes et des sociétés sur liste noire. Des banques et des entreprises étrangères coopérant avec les Russes pourraient ainsi également être victimes des restrictions américaines.

Les Etats-Unis ont déjà introduit des sanctions secondaires contre l’Iran et la Corée du Nord et veillent attentivement à leur respect sous peine de lourdes amendes. Rappelons celle record de 8,9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas pour collaboration avec l’Iran et Cuba.

Que faire ?

Ces derniers mois, les médias russes ont écrit à plusieurs reprises que les oligarques se préparaient à l’introduction de restrictions américaines et ont par exemple vu dans la vente d’actifs par des milliardaires russes une façon de se mettre à l’abri. Certains journaux ont même été jusqu’à dire que le divorce de Roman Abramovitch et de Daria Joukova pourrait être lié aux sanctions qui risquent de viser l’oligarque.

Roman Abramovitch
Roman Abramovitch. Crédits : DR

Selon Reuters, des chefs d’entreprise russes ont suggéré la création d’obligations spéciales émises par le ministère russe des finances leur permettant de rapatrier leur argent en Russie. D’après l’agence de presse, ces obligations en devises étrangères offriront un rendement supérieur aux taux d’intérêt et leurs détenteurs pourront garder l’anonymat. Le ministère des finances a refusé de commenter ces informations.

Le gouvernement autorise pour sa part les entreprises publiques à ne pas divulguer le nom de leurs fournisseurs lors de marchés publics. Selon Vedomosti, cette mesure permettra au ministère russe de la défense et aux entreprises sous sanctions de ne pas devoir transmettre au Trésor américain de données sur leurs fournisseurs. En outre, à partir du 1er juillet 2018, tous les appels d’offres du ministère de la défense, du FSB et du Service des renseignements extérieurs seront réalisés en régime fermé.

Dès septembre dernier, la Banque centrale a étudié les conséquences d’une interdiction d’achat d’obligations d’Etat. Après avoir mené des tests de résistance, le régulateur a conclu que cette mesure restrictive ne comportait aucun risque « systémique » pour le secteur bancaire. L’organisme a refusé de divulguer les détails de cette enquête.

Par ailleurs, il n’est pas exclu que le « cygne noir » se fasse voler la vedette par un « cygne blanc ». D’après BofA, si l’économie russe redémarre et que la « règle budgétaire » est appliquée (selon laquelle une partie des revenus pétroliers est transférée vers le Fonds de réserve), la note de crédit de la Russie pourrait de nouveau faire partie de la catégorie « investissement ». Actuellement, seule l’agence Fitch donne au pays une note BBB-, Moody’s et S&P l’ayant abaissée au rang « spéculatif ».

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