Aliona Popova : « Il existe en Russie une culture du harcèlement sexuel »

Le 25 novembre marquait la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. L’occasion de revenir sur la situation des femmes, de la violence domestique et du harcèlement sexuel en Russie avec Aliona Popova, militante pour les droits des femmes et fondatrice du réseau d’entraide féminine Projet W.

Le Courrier de Russie : Comment la société russe perçoit-elle la violence domestique aujourd’hui ?

Aliona Popova : La violence domestique a cessé d’être un sujet marginal depuis les débats qui ont entouré l’adoption de la loi sur sa dépénalisation, en janvier dernier. [La loi russe ne considère plus les « coups ne portant pas atteinte à la vie » comme un crime mais comme un délit administratif]. Toutes les chaînes de télévision fédérales ont couvert le sujet, et les Russes ont pris conscience que la violence à la maison ne concernait pas que quelques familles pauvres, sans éducation et en région, mais un foyer sur quatre, selon l’ONU.

L.C.D.R. : Comment en ont-ils pris conscience ?

A.P. : Les langues ont commencé à se délier, notamment chez certaines célébrités russes qui ont témoigné à la télévision. L’action #IaNeBoïousSkazat (#янебоюсьсказать : « Je n’ai pas peur de parler »), organisée sur les réseaux sociaux russes et ukrainiens en 2016, a encouragé les femmes à partager leurs expériences de violences sexuelles subies de la part des hommes. L’action a secoué la Toile russophone, et les internautes ont compris qu’ils avaient tous des connaissances et amis qui avaient été victimes de violences sexuelles. Moi même, alors que je milite pour les droits des femmes, je ne savais pas qu’autant de mes connaissances étaient concernées.

L.C.D.R. : Si les Russes ont réagi en masse à l’opération #IaNeBoïousSkazat, pourquoi ont-ils largement ignoré l’action #MeToo, lancée suite à l’affaire Harvey Weinstein, selon vous ?

A.P. : L’action #IaNeBoïousSkazat, pour les Russes, a révélé des histoires qui concernaient leurs proches et leurs amis. Et surtout, pour la plupart, c’étaient des histoires de violences sexuelles, et non seulement de harcèlement. On ne parle pas de harcèlement sexuel en Russie, et aucune figure publique n’a jamais pris la parole contre.

Alexandre Tsypkine pour Nasiliu.net. Crédits : Nasiliu.net
Alexandre Tsypkine pour Nasiliu.net. Crédits : Nasiliu.net

L.C.D.R. : Pourquoi le sujet n’est-il pas abordé ?

A.P. : Les femmes se taisent parce qu’on leur dit « c’est vous les coupables ». Aujourd’hui, en Russie, si une femme victime de harcèlement sexuel au travail en parle ouvertement, elle a toutes les chances de voir sa carrière et sa vie privée anéanties. De fait, elle va tout faire pour que personne ne le sache, et le plus simple sera probablement, pour elle, de démissionner. Il existe en Russie une réelle culture du harcèlement. Comme l’a dit, avec ses mots, le réalisateur russe Andreï Kontchalovski : « Les hommes doivent imposer leur désir aux femmes, et les femmes doivent résister ». En Russie, on pense qu’une « vraie femme » doit supporter le harcèlement.

L.C.D.R. : Que dit la loi russe sur le harcèlement sexuel ?

A.P. : La Russie fait partie des pays où les femmes sont le moins protégées face au harcèlement sexuel, au même niveau que le Gabon. Alors que le harcèlement est considéré en Occident comme un crime et passible de prison, il est quasiment absent, en Russie, du code pénal et administratif. Certes, le harcèlement tombe sous le coup de l’article « Contrainte à des actions à caractère sexuel », mais l’application de la loi est compliquée. En premier lieu parce que la victime doit être dépendante du harceleur (être son employée ou sous sa tutelle, par exemple) ou subir de sa part un chantage ou des menaces, et ensuite parce que c’est à elle de fournir des preuves. Entre le poids des mentalités et le relatif silence de la loi, rien n’incite les femmes à prendre conscience de leur statut de victimes, ni à dénoncer leurs agresseurs.

Le député de Russie Juste Oleg Nilov a proposé en 2014 un projet de loi sur le harcèlement sexuel contre les femmes, qui propose d’introduire une condamnation pénale non seulement pour violence et menaces de violence, mais aussi pour « propositions à caractère sexuel offensantes ». Mais le texte n’a toujours pas été examiné…

L.C.D.R. : Comment lutter contre le harcèlement sexuel en Russie ?

A.P. : Il faut avant tout travailler sur les mentalités, par le biais de campagnes de sensibilisation, comme #LesHommesContreLaViolence de Nasiliu.net, et sur le cadre législatif. Dans le même temps, nous arrivons progressivement à un stade où les femmes en ont assez de devoir flirter ou accorder leurs faveurs sexuelles pour atteindre leurs objectifs, pour se réaliser. Cette culture du harcèlement dont j’ai parlé disparaît peu à peu chez la jeune génération, qui est plus progressiste dans son rapport aux femmes.

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