Sergueï Lavrov : paroles de diplomate russe

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a accordé une interview fleuve au quotidien italien Libero, où il s’exprime sur tous les grands dossiers politiques internationaux du moment. L’intégralité de cet entretien a été publiée sur le site du ministère des affaires étrangères. Morceaux choisis.

Sur les sanctions

« Il est clair que les sanctions, décidées par les bureaucrates bruxellois sur ordre de Washington, ont un effet boomerang et frappent essentiellement les producteurs européens. Ces derniers ont perdu une partie de leurs positions sur le marché russe et continuent d’encaisser de lourdes pertes. Les États-Unis, eux, n’ont subi aucune perte, vu que nos échanges commerciaux avec eux sont infimes. Au fond, l’establishment américain veut parvenir à ses objectifs antirusses sur le dos et par le bras des Européens. […]

J’ai pu récemment m’entretenir avec les représentants d’entreprises européennes travaillant en Russie. Leur position est univoque : le business n’a pas besoin des restrictions et de l’ingérence des politiciens dans les affaires.

Nous espérons que les structures de l’UE trouveront la force de cesser de construire leur politique à l’égard de la Russie selon le principe du « plus petit dénominateur commun » : c’est-à-dire de faire le jeu du groupe – minoritaire mais extrêmement agressif – des russophobes au sein de l’Union. »

Sur la Syrie

« La coalition « anti-État islamique » (EI) dirigée par les États-Unis a été créée en contournant le Conseil de sécurité de l’ONU et agit en Syrie sans coordination avec le gouvernement légitime de ce pays, ce qui constitue, au fond, une violation du droit international.

Fin 2015, elle avait échoué dans la tâche qu’elle s’était fixée. Les combattants de l’EI élargissaient leur « califat », créaient des structures quasi-étatiques, avaient commencé d’émettre leur propre monnaie. Ils contrôlaient près de 70 % du territoire syrien. Malgré les retentissantes annonces de « victoires » diffusées par l’état-major de la coalition, l’EI répandait activement son idéologie de haine et continuait à commettre des actes terroristes sanguinaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais aussi au delà.

Réalisant ce à quoi pouvait conduire le renforcement de cette structure terroriste et de ses semblables, la Russie a décidé d’aider le gouvernement syrien à lutter contre la propagation du terrorisme sous toutes ses formes, quelque soit sa teinte nationale et religieuse.

En deux ans de campagne, les forces armées russes ont liquidé plus de 900 camps d’entraînement, plus de 660 ateliers de fabrication de munitions et 1 500 véhicules militaires des terroristes. Environ 1 000 villes et agglomérations ont été libérées.

Aujourd’hui, plus de 95 % du territoire syrien est nettoyé de l’EI. Le processus de rétablissement de la paix est entamé – 1,12 million de personnes, parmi les réfugiés et déplacés internes, sont retournées dans leurs maisons, dont 660 000 seulement en 2017. Et je tiens à souligner que dans toutes nos actions liées à la Syrie, nous respectons à la lettre les principes du droit international.

En 2015, le président V.V. Poutine avait proposé de former une vaste coalition internationale sous l’égide de l’ONU. Mais nos appels à la lutte commune contre l’EI n’ont, malheureusement, pas été entendus à temps. C’est seulement assez récemment que nos partenaires occidentaux ont commencé à comprendre que nous devions combattre les terroristes, comme on dit, « tous ensemble ».

L’annonce commune des présidents russe et américain, en marge du sommet de l’Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), le 11 novembre dernier, constitue un événement politique important. Elle a fixé leur détermination commune de combattre jusqu’au bout l’EI dans l’est de la Syrie. MM. Trump et Poutine ont discuté au téléphone, le 21 novembre, des perspectives de lutte commune contre le terrorisme. »

L'armée russe dans les rues d'Alep après sa libération en décembre 2016. Crédits : ministère de la défense russe
L’armée russe dans les rues d’Alep après sa libération en décembre 2016. Crédits : ministère de la défense russe

Sur les relations russo-américaines

« La situation dans nos relations bilatérales reste extrêmement compliquée. L’establishment de Washington est submergé par une vague de sentiments russophobes, provoquée par certaines forces politiques, qui refusent d’accepter l’issue des récentes élections présidentielles américaines. […]

En outre, sous l’impulsion du lobby antirusse, Washington multiplie les actes hostiles [à l’égard de la Russie] dans les domaines les plus divers, notamment l’élargissement des sanctions unilatérales, la réalisation des projets mondiaux de défense antimissile, l’intensification de la présence militaire américaine et de l’OTAN à nos frontières, les efforts pour discréditer la politique étrangère de la Russie. […]

De fait, pour l’instant, nous aurions du mal à attendre de quelconques gestes positifs de la part de Washington. […]

Les États-Unis sont en train de faire de la Russie un « ennemi » au niveau législatif : cela relève de la bêtise et de l’irresponsabilité. Au moins nous, en Russie, nous ne considérons pas les États-Unis à travers le même prisme. Nous avons toujours eu du respect pour le peuple américain et ses réalisations.

En d’autres termes, nous continuerons d’agir avec pragmatisme, sans chercher la confrontation. Et toujours en partant du constat qu’il est dans l’intérêt commun de la Russie et des États-Unis de parvenir à joindre nos efforts dans la lutte contre le terrorisme, de faire front ensemble contre le trafic de stupéfiants, la propagation des armes de destruction massive et le crime organisé. […]
Nous espérons que le bon sens finira rapidement par reprendre le dessus dans les couloirs de Washington.

Dans le même temps, il est évident que nous continuerons à répondre à tous les actes hostiles selon le principe de la réciprocité. »

Poignée de main entre Donald Trump et Vladimir Poutine lors du premier jour du sommet de l'APEC, le 10 novembre. Crédits : Kremlin.ru
Poignée de main entre Donald Trump et Vladimir Poutine lors du premier jour du sommet de l’APEC, le 10 novembre. Crédits : Kremlin.ru

Sur la crise migratoire en Europe

« La crise migratoire qui frappe l’Europe est une conséquence directe de la pratique perverse d’ingérence étrangère dans les affaires intérieures d’États souverains, notamment au Proche Orient et en Afrique du Nord. Ces actes à courte vue ont conduit à l’affaiblissement ou à l’effondrement des institutions de pouvoir, à des catastrophes humanitaires, à l’explosion du terrorisme et de l’extrémisme, provoquant un exode massif des citoyens de ces régions.

Il est impossible de résoudre efficacement les problèmes migratoires en Europe sans s’attaquer à leurs raisons premières. Il faut absolument redoubler d’efforts pour parvenir à un règlement pacifique, politico-diplomatique des crises et conflits, en premier lieu en Syrie, en Libye, en Irak et au Yémen. […]

Il est important, aujourd’hui, d’instaurer un contrôle approprié des flux migratoires, afin de ne pas laisser entrer dans les pays européens, en même temps que les gens ayant réellement besoin d’aide, des terroristes. […]

Par ailleurs, il est essentiel de lutter contre la xénophobie, le racisme et l’intolérance à l’égard des migrants.

Nous sommes prêts à poursuivre la coopération avec l’UE dans cette sphère, à échanger notre expérience en matière de solution des problèmes migratoires. Nous souhaitons un rapide rétablissement des contacts dans le cadre du Dialogue Russie-UE sur les migrations. Et bien évidemment, nous sommes ouverts à un renforcement de la collaboration avec l’Union européenne sur les questions de lutte contre le terrorisme.

Une dernière chose. Nous estimons que les pays qui ont participé activement à la déstabilisation de vastes étendues au Moyen Orient et en Afrique du Nord doivent assumer une responsabilité primordiale et maximale dans le secours aux migrants nécessiteux. Pour cette raison, le concept de « partage des responsabilités » promu par une série de pays n’est selon nous qu’une tentative pour ces pays de se décharger du fardeau qui leur incombe sur les épaules de quelqu’un d’autre. »

Un camp de migrants en Russie. Crédits : Flickr
Un camp de migrants en Russie. Crédits : Flickr

Sur l’Ukraine

« La situation dans le sud-est de l’Ukraine reste compliquée. Le refus de Kiev de renoncer à la force pour résoudre le problème du Donbass empêche de parvenir à un cessez-le-feu. […]

Le président Porochenko en personne a menacé d’envoyer là-bas des unités lance-missiles et de l’artillerie, des armes dont l’utilisation est interdite par les accords de Minsk, afin de protéger la population civile du Donbass. […]

Dans le même temps, Kiev refuse catégoriquement d’admettre que la clé du règlement [du conflit] demeure la recherche d’un compromis dans le cadre d’un dialogue direct avec le Donbass. Cet axiome est la base des accords obtenus à Minsk, qui n’ont pas d’alternative. Il est indispensable de résoudre la question de l’attribution au Sud-Est ukrainien d’un statut particulier, reconnu par la Constitution ukrainienne, d’organiser dans la région des élections locales, une amnistie, et de mettre en œuvre une décentralisation réelle. Sans cela, il est impossible d’obtenir un règlement stable. […]

L’installation de soldats de maintien de la paix de l’ONU doit être faite en concertation avec les autorités de Kiev et celles des républiques de Donetsk et Lougansk. Les accords de Minsk restent la base d’un possible règlement, et tous les espaces de négociations actuels – le groupe de contact de Minsk et le format de Normandie – doivent continuer d’exister.

Quant à [la Crimée], ce thème est clos une fois pour toutes. Je rappelle qu’il s’agit de l’expression libre et démocratique de la volonté des habitants de la Crimée, qui ont fait un choix conscient en faveur de la paix et de la prospérité. Cette forme de mise en œuvre par le peuple de son droit à l’autodétermination était le seul moyen de défendre ses intérêts vitaux face au déchaînement des éléments nationalistes radicaux en Ukraine, parvenus au pouvoir à l’issue du coup d’État de février 2014. Il est aujourd’hui évident que la volonté des habitants de la presqu’île, exprimée par la voie du référendum, leur a permis d’échapper aux horreurs d’une guerre civile identique à celle que livre le pouvoir de Kiev dans le Donbass depuis plus de trois ans. »

Avdiivka Ukraine DOnbass
Olexiy, huit ans, devant sa maison détruite à Avdiivka, le 2 février 2017. Crédits : AP Photo/Evgeniy Maloletka

Sur le modèle de civilisation

« En Russie, pays historiquement bâti sur la base d’une coexistence pacifique entre diverses cultures, religions et ethnies, nous accordons une grande attention à la cohésion de la société autour de repères spirituels et moraux intemporels. Il s’agit pour nous d’une composante essentielle pour garantir un développement dynamique, progressif de notre pays, pour raffermir ses positions dans les affaires internationales. Pour autant, nous n’imposons rien à personne, nous n’apprenons pas la vie aux autres. Nous respectons le droit des peuples du monde à choisir eux-mêmes leurs modèles d’organisation politique et socio-économique.

Nous sommes inquiets face à la ligne adoptée par une série de pays occidentaux, visant à substituer les valeurs pseudo-libérales aux valeurs humaines universelles – et pas seulement chez eux. Ils multiplient leurs tentatives d’exporter ces valeurs de façon agressive, provoquant l’opposition croissante des autres peuples, qui cherchent à sauvegarder leur mode de vie, leur identité nationale propre.

Nous sommes persuadés que la solidarité entre les membres de la communauté internationale doit reposer sur les idéaux traditionnels, communs aux religions et cultures mondiales. Il est évident que l’on ne pourra pas, sans une base morale renforçant la vie internationale, résoudre efficacement les nombreux problèmes de notre époque. La Russie continuera donc de contribuer à la construction de relations interétatiques basées sur les principes de droiture, de vérité et de justice. »

Vladimir Poutine lors de la cérémonie du Noël orthodoxe en janvier 2016. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine lors de la cérémonie du Noël orthodoxe en janvier 2016. Crédits : Kremlin.ru

Sur le monde multipolaire

« Avant tout, je veux souligner que nous ne « construisons » rien. La configuration du système international est déterminée par des facteurs objectifs. Et il est clair que les tentatives de construire ou d’ « arranger » l’ordre du monde à son propre avantage sont vouées à l’échec.

Les événements récents témoignent de façon criante que les efforts d’un groupe étroit de pays, dirigés par les États-Unis, de façonner un modèle unipolaire d’organisation du monde, d’adapter les institutions de la guerre froide aux réalités contemporaines ont été un fiasco. Le monde n’est devenu ni plus « occidentalo-centré », ni plus sûr et stable. Les crises et conflits anciens demeurent irrésolus, de nouveaux défis de sécurité apparaissent. L’explosion sans précédent du terrorisme international représente toujours un danger majeur.

Il est question aujourd’hui de l’établissement d’une organisation du monde plus juste et plus démocratique, multi-centrale ou multipolaire. C’est un processus objectif, lié à l’apparition et à la consolidation de nouveaux « centres de force » économiques et politiques dans le pourtour de l’océan Pacifique, en Amérique latine et en Afrique, qui s’efforcent de conduire une politique étrangère indépendante et participent activement à la formation de l’ordre du jour régional et international. La multipolarité est l’incarnation de la diversité des traditions culturelles et historiques et des systèmes politico-économiques, de la volonté des peuples à déterminer eux-mêmes leur destin.

Les tentatives de freiner cette tendance, d’en remonter le cours, de s’accrocher à ses positions dominantes n’engendreront qu’une intensification de l’instabilité et du chaos. Il est dans l’intérêt de tous de rendre stable et prévisible le processus de renouvellement de l’architecture mondiale qui se déroule actuellement. Et pour ce faire, il est indispensable de revenir aux principes clés de la vie internationale, formulés dans la Charte des Nations-Unies, et notamment l’égalité souveraine des États, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la régulation pacifique des conflits. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *