La Russie veut réunir toutes les parties du conflit syrien à Sotchi

Le 7e round de négociations sur le règlement du conflit syrien s’est achevé mardi 31 octobre à Astana. Lancé en janvier 2017 sous la médiation de la Russie, de la Turquie et de l’Iran, ce format était appelé à élargir les accords obtenus précédemment sur les quatre zones de désescalade en Syrie. Toutefois, c’est une proposition de Moscou de poursuivre le dialogue intersyrien sur le territoire russe qui a été au cœur de cette dernière discussion. Décryptage signé Kommersant.

Ce nouveau round de négociations fait suite à une interruption d’un mois et demi durant laquelle un nouveau tournant s’est opéré dans le conflit syrien. Premièrement, la phase militaire de l’opération s’achève, ce qu’a laissé entendre le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou lors de sa rencontre avec son homologue israélien Avigdor Liberman. La Russie envisagerait même de retirer de Syrie une partie de ses troupes et de ses véhicules, ont indiqué des sources militaires et diplomatiques de Kommersant à Moscou.

Deuxièmement, lors de la rencontre du Club de discussion Valdaï à Sotchi, Vladimir Poutine a annoncé que Moscou avait « l’idée de créer un congrès national syrien auquel participeraient tous les groupes ethniques et confessionnels du pays – aussi bien le gouvernement que l’opposition ». Le président russe a exprimé l’espoir que cette initiative reçoive le soutien des pays garants du processus d’Astana ainsi que d’autres puissances, telles que les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et l’Egypte, ce qui, d’après lui, « serait un nouveau pas important vers une résolution politique du conflit, et ensuite vers l’élaboration d’une nouvelle constitution. »

La rencontre internationale sur la Syrie à Astana a eu lieu les 30 et 31 octobre. Crédits : ministère des affaires étrangères du Kazakhstan
La rencontre internationale sur la Syrie à Astana a eu lieu les 30 et 31 octobre, il s’agissait du 7e round de négociations pour le règlement du conflit syrien. Crédits : ministère des affaires étrangères du Kazakhstan

Rencontre intersyrienne de Sotchi

Le projet russe a été un des thèmes clés du dernier round de négociations à Astana. Lors de la clôture de celui-ci, on ignorait encore où et quand aurait lieu le congrès. Ce n’est que mercredi soir que le ministère russe des affaires étrangères a publié sur son site un communiqué indiquant que le congrès était prévu le 18 novembre à Sotchi. Plus tôt, il avait été annoncé que le forum pourrait avoir lieu sur la base aérienne russe de Hmeimim en Syrie. Une source de RIA Novosti a expliqué pourquoi cette idée a finalement été abandonnée : « Il serait difficile [d’organiser ce congrès] à Hmeimim. Premièrement, les opposants ne sont pas tous d’accord de s’y rendre. Deuxièmement, le gouvernement syrien commence à dire que certains groupes ne seront pas admis. Or, on aimerait bien rassembler – outre une grande délégation gouvernementale – un groupe élargi d’opposants. »

Par ailleurs, Alexandre Lavrentiev, représentant spécial du président russe en Syrie, a déclaré mardi 31 novembre que « bien entendu nous aimerions organiser ce grand forum intersyrien sur le territoire syrien mais, étant donné que la situation actuelle ne nous permet pas d’y garantir la sécurité, nous avons pris la décision de faire cela en Russie. »

Selon le communiqué du ministère des affaires étrangères, les représentants de 33 partis et mouvements ont été invités à participer au congrès. Parmi eux : le Front populaire pour le changement et la libération (dont le siège se situe au Caire), le Comité national de coordination des forces de changement démocratique (Damas), la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (Istanbul) et le Haut Comité des négociations (Riyad).

Les membres de plusieurs organisations kurdes ont également été invités à Sotchi. « Les Kurdes contrôlent une partie significative du territoire syrien et ont grandement contribué à l’éradication des structures terroristes dans le pays, principalement l’EI », a rappelé hier Alexandre Lavrentiev. A en croire ce dernier, il est temps d’envisager une « participation plus active des Kurdes dans l’aménagement d’après-guerre et le règlement politique du conflit ». D’après le représentant spécial, l’objectif du congrès est de « rassembler tout le monde à une même table, où ils pourront convenir des mesures à prendre pour adopter sans perdre de temps une nouvelle constitution et organiser des élections législatives et présidentielle sous la supervision de l’ONU ».

Sergueï Lavrov a notamment montré son intention de se rapprocher du Kurdistan en donnant une interview à une chaîne kurde, le 24 juillet dernier. Crédits : MID
Sergueï Lavrov a notamment montré son intention de se rapprocher du Kurdistan en donnant une interview à une chaîne kurde, le 24 juillet dernier. Crédits : MID

« Aucun danger mais aucun intérêt non plus »

Toutefois, les négociations d’Astana ont montré que la proposition de Moscou sera très difficile à réaliser rapidement, et ce à la fois pour des raisons techniques et politiques. Une partie de l’opposition syrienne a d’ailleurs d’emblée rejeté le projet de la Russie. Selon Yahya al-Aridi, conseiller du Haut Comité des négociations, cette proposition est en contradiction avec les mesures visant à « une résolution politique du conflit et une transition du pouvoir, adoptées sous l’égide de l’ONU à Genève ». « L’idée d’organiser ce congrès donne l’impression que la situation s’est apaisée et que rien ne se passe en Syrie », a commenté le conseiller, ajoutant que les négociations d’Astana ont déjà porté préjudice aux accords conclus à Genève.

Un membre d’une autre organisation figurant sur la liste du ministère des affaires étrangères a déclaré sous couvert de l’anonymat que son mouvement n’avait pas encore reçu d’invitation pour le congrès de Sotchi. « Nous avons appris que nous allions être conviés quelque part en lisant le communiqué du ministère, regrette-t-il. L’idée de convoquer un congrès n’est en soi pas mauvaise, mais il est peu probable qu’on réussisse aussi rapidement à réunir un groupe représentatif et à établir des consensus. Et, au fond, on ne voit pas très bien l’intérêt d’organiser cette rencontre avant le lancement du processus de transition du pouvoir en Syrie. » Selon un représentant d’une autre organisation reprise dans la liste du ministère, « cette rencontre ne comporte aucun danger mais ne présente aucun intérêt non plus ».

Compte tenu du nombre élevé de participants invités, il est difficile de savoir exactement quels résultats concrets sont attendus, estime Vassili Kouznetsov, directeur du Centre des études arabes et islamiques de l’Institut d’orientalisme. « Il est possible que les délégués se voient proposer de publier un communiqué conjoint, ou bien que le fait même d’organiser cet événement soit important », a-t-il commenté.

Alexandre Ignatenko, directeur de l’Institut de religion et de politique, est pour sa part convaincu que « malgré les obstacles évidents à sa réalisation, le projet de Moscou a des chances d’aboutir pour au moins deux raisons ». « Tout d’abord, c’est la première fois que les Kurdes syriens, qui jouent un rôle de plus en plus important dans le règlement politique du conflit, sont impliqués dans le processus de paix, souligne-t-il. Ensuite, la Russie souhaite inviter à participer au dialogue les membres de nombreux groupes ethniques et confessionnels qui, jusqu’à présent, n’ont été représentés ni à Genève ni à Astana. »

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