Le « Puy du Fou russe » ne verra pas le jour

Deux « Puys du Fou russes » devaient ouvrir dans un futur proche en partenariat avec le célèbre parc à thèmes français, l’un en région moscovite et l’autre dans la très controversée péninsule de Crimée. Mais le 22 novembre dernier, la presse russe a annoncé la liquidation de l’entreprise chargée de la construction. Retour sur un projet mort-né.

La promesse

Lancé à l’été 2014, au lendemain du rattachement de la Crimée à la Russie, le projet de « Puy du fou russe » prévoit la construction de deux parcs « historico-patriotiques » consacrés à l’histoire de la Russie, sur le modèle du célèbre site vendéen, en région moscovite et sur la péninsule criméenne. Le concept est porté par le groupe d’entreprises Tsargrad de l’homme d’affaires russe Konstantin Malofeev [voir encadré] et le groupe français Puy du Fou international.

À Moscou, un accord signé en juillet 2014 entre Tsargrad et le gouverneur de la région envisage un site de près de 300 hectares sur le territoire de la petite ville de Pouchtchino, ouvert toute l’année. Dans une interview accordée à l’époque au Courrier de Russie, Nicolas de Villiers, fils de l’homme politique français Philippe de Villiers et actuel directeur du Puy du Fou, fait l’éloge de ce projet de « plus grand parc de loisirs du pays et premier parc de loisirs de dimension historique en Russie », devant « aborder plusieurs époques, mille ans d’histoire russe ». Le parc, selon le directeur du site vendéen, doit ouvrir dès 2017.

En Crimée, c’est lors d’une visite de de Villiers père, reçu par Vladimir Poutine à Yalta le 15 août 2014, qu’est signé le protocole d’accord sur le deuxième parc, en présence de Konstantin Malofeev et du gouverneur de la péninsule. La Crimée doit accueillir un site de 60 hectares, dont l’emplacement précis reste à déterminer. Alors que Philippe de Villiers, à l’issue de sa rencontre avec le président russe, déclare, dans un élan pacificateur, que « les sanctions sont des actes de guerre, et les coopérations sont des actes de paix », son fils, vantant cette « région de Crimée qui a vu défiler toute l’histoire du monde », précise quelques jours plus tard au Courrier de Russie que le parc de Crimée « sera inspiré de l’histoire de Byzance et constitué de spectacles vivants, présentés plusieurs fois par jour », dont « un grand spectacle de nuit, qui reviendra sur un large morceau de l’histoire de la péninsule. »

Les associés estiment alors le coût total de cet ambitieux projet à 22 milliards de roubles – 18 milliards pour Moscou et 4 pour la Crimée –, soit environ 320 millions d’euros, au taux de change actuel. Si les de Villiers insistent sur le caractère « spécifiquement russe » du parc et la gestion russe de la construction et de la direction, ils se félicitent d’y apporter toute leur « expertise » française, basée sur l’expérience et le savoir-faire du Puy du Fou vendéen.

Vladimir Poutine en personne déclare à Philippe de Villiers, à Yalta : « Vous avez créé l’un des plus célèbres parcs historiques de France, et nous nous réjouissons que vous vous apprêtiez à monter des sites de ce type en Russie. Nous vous aiderons volontiers. » Un soutien réaffirmé par son ministre de la culture, Vladimir Medinski, cité dans la presse russe : « Si le Disneyland parisien peut être comparé à un McDonald’s, le Puy du Fou sera à la hauteur d’un restaurant de grande cuisine française. »

L’espoir…

konstantin malofeev
Konstantin Malofeev. Crédits : Tsargrad TV

Face aux difficultés de réaliser un tel projet dans le cadre des sanctions occidentales contre la Russie et la Crimée, les partenaires semblent confiants.

Dans une interview accordée au Courrier de Russie fin août 2014, Konstantin Malofeev, qualifiant son « ami » Philippe de Villiers de « vrai chevalier », proclame que la signature de ce contrat avec le Puy du Fou est sa « réponse » aux sanctions personnelles prises contre lui par l’Europe pour sa présumée participation financière à la rébellion pro-russe en Ukraine.[voir encadré]

De son côté, Nicolas de Villiers répond au Courrier de Russie, sur cette question des sanctions : « Nous n’avons pas peur, non. […] Si nous sommes empêchés, ce n’est pas la Russie qui nous aura sanctionnés, mais l’Union européenne. Ce qui voudrait dire que, pour la première fois dans l’histoire de la tension opposant l’UE et la Russie – ou plutôt les États-Unis et la Russie –, l’Union européenne prendrait une sanction contre une entreprise européenne ! Ce qui semble simplement absurde et, naturellement, contraire aux intérêts de la France et de l’Europe. Nous ne pouvons imaginer que les dirigeants européens adoptent des sanctions contre le Puy du Fou, qui se développe à l’international, et non seulement en Russie. »

…et la désillusion

Le site de Chersonèse à Sébastopol, en Crimée. Crédits : Wikimedia

Pourtant, la géopolitique semble bien avoir eu raison de toutes ces déclarations de principe.

Le 22 novembre 2017, le quotidien Kommersant, citant la banque nationale de données sur les entreprises Kartoteka.ru, annonce la liquidation par Tsargrad de sa filiale Tsargrad park, créée pour gérer le projet de parcs historiques.

Interrogé par le quotidien, le groupe russe précise : « Du fait des sanctions adoptées par l’UE contre la Crimée et personnellement contre Konstantin Malofeev, les autorités françaises ont interdit [à nos] partenaires français de poursuivre la réalisation de ce projet. »

Si les représentants de Puy du Fou international, contactés par Le Courrier de Russie, se montrent plus nuancés, ils admettent pourtant que le projet a en réalité été très fortement compromis par l’annonce des sanctions – « mal tombées ». Le groupe français confirme que ces limitations sont un obstacle quasi infranchissable à la collaboration avec la Russie, « bloquant tous les flux financiers » et, au fond, empêchant « toute forme de commerce ».

Quant à l’avenir, le groupe de Nicolas de Villiers, s’il confirme son intérêt de longue date et son attachement à la Russie, concède qu’il faudra du temps pour relancer le projet même si les sanctions étaient bientôt levées. « Nous le regrettons fortement, mais la coopération ayant été en pratique gelée dès l’annonce des sanctions, nous nous sommes consacrés entre temps plus activement à d’autres destinations de notre développement international, notamment l’Espagne et la Chine », ont précisé au Courrier de Russie les représentants de Puy du Fou international.

Coté russe, rapporte enfin Kommersant, si Tsargrad ne renonce pas définitivement au concept de parcs de loisirs historiques, le groupe admet : « Les Français ont créé un projet unique, avec une fréquentation de 2 millions de visiteurs par an, à 400 km de Paris. Sans eux, réaliser un tel projet sera beaucoup plus difficile. »

Konstantin Malofeev est à la tête du groupe d’entreprises Tsargrad, à l’origine de la création, en 2016, d’une chaîne télévisée d’information éponyme. Tsargrad, qui émet 24h/24, est célèbre pour ses positions réactionnaires, monarchistes et pro-gouvernementales. Le philosophe nationaliste Alexandre Douguine, très controversé, y officie notamment en tant que rédacteur en chef.

La chaîne vient d’annoncer, fin novembre, qu’elle cesserait d’émettre à compter du 1er décembre prochain pour passer à une diffusion exclusivement sur Internet, rapporte TASS.

Konstantin Malofeev, proche des milieux ultra-conservateurs et orthodoxes russes, est inscrit à la liste des sanctions européennes et américaines contre les individus. Il passe pour l’un des grands argentiers de la rébellion séparatiste pro-russe dans l’Est de l’Ukraine, et est aussi désigné comme l’un des principaux acteurs du rapprochement entre le Front national et la Russie.

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