Norilsk, une ville nickel

Située au-delà du cercle polaire, Norilsk est considérée comme la ville de plus de 150 000 habitants la plus septentrionale, la plus froide et l’une des plus polluées du monde. Le Courrier de Russie a tenté de comprendre ce qui se cachait derrière tous ces superlatifs. Reportage.

Ville fermée

Dans les rues de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Dans les rues de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Norilsk se situe à près de 3 000 kilomètres de Moscou, dans le nord de la région de Krasnoïarsk, à 300 km au nord du cercle polaire. Toutefois, pour vous y rendre, il vous faudra traverser près de la moitié du pays. Aucune voie ferrée ou route ne reliant la ville, le moyen le plus rapide de gagner Norilsk est l’avion (4 heures de vol). Par la mer, le trajet – en brise-glace – depuis Mourmansk prendrait une semaine. Norilsk a longtemps été une cité fermée, peuplée exclusivement des employés et ouvriers du combinat de nickel et de leurs familles. Une tendance qui perdure relativement aujourd’hui : seuls les citoyens russes peuvent entrer librement dans la ville ; les étrangers doivent obtenir une autorisation préalable.

Le Saint-Pétersbourg polaire

L’avenue Lénine à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
L’avenue Lénine à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
L’ensemble architectural de l’avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
L’ensemble architectural de l’avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Le Palais de culture, avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le Palais de culture, avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Les bâtiments du centre de Norilsk, construits à la fin des années 1940, forment un ensemble architectural unique, qui n’est pas sans rappeler Saint-Pétersbourg. Ce n’est pas un hasard : Vitold Nepokoïtchitski, l’architecte de la ville, a étudié dans la capitale du Nord et considérait l’école d’architecture de Leningrad comme la seule valable. Ses successeurs ont même eu un temps l’idée de transformer Norilsk en une cité-jardin socialiste – mais les arbres n’ont pas résisté à ce climat extrême.

Le théâtre dramatique de Norilsk situé l’avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le théâtre dramatique de Norilsk situé sur l’avenue Lénine. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

L’artère principale de la ville, l’avenue Lénine, avec ses 2,25 km de long, sert de repère aux Norilskiens, où qu’ils se trouvent.

L’immeuble de la place Gvardeïskaïa. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
L’immeuble de la place Gvardeïskaïa. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

La plus au Nord

Norilsk est la ville de plus de 150 000 habitants la plus septentrionale du monde. Abritant, de fait, le parc aquatique, la mosquée et l’usine de lait les plus au Nord du globe… La majorité des habitants sont liés d’une manière ou d’une autre au combinat minier et métallurgique Nornickel, qui emploie plus de 82 000 personnes et que l’on appelle ici simplement « le combinat ». Il est assez mal vu, ici, de parler du combinat hors de ses murs.

La mosquée de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
La mosquée de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Le quartier résidentiel de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le quartier résidentiel de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Un programme de relogement sur place a été créé pour garder en ville les ouvriers retraités de Nornickel, qui s’empressent souvent, dès qu’ils cessent de travailler, de déménager à Moscou, Saint-Pétersbourg ou dans d’autres villes de Russie européenne. On voit d’ailleurs un peu partout, ici, des affiches faisant la publicité d’offres immobilières dans d’autres villes. Et quand ils voyagent en Russie, les Norilskiens vous disent souvent qu’ils partent « sur le continent » – comme si leur ville était une île.

Un immeuble d’habitation dans le centre-ville. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Un immeuble d’habitation dans le centre-ville. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Dans les rues de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Dans les rues de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

La ville du nickel

Le siège de Nornickel, avenue Lénine à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le siège de Nornickel, avenue Lénine à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

On sait depuis l’âge du bronze que la région de Norilsk est riche en métaux. Nornickel est aujourd’hui le premier producteur en Russie et l’un des plus grands producteurs au monde de palladium (40 % de la production totale), ainsi que l’un des principaux producteurs mondiaux de nickel, de platine, de cobalt et de cuivre. L’entreprise produit également du rhodium, de l’argent, de l’or, de l’iridium, du ruthénium, du sélénium, du tellure et du soufre. En 2016, Nornickel a extrait 25 millions de tonnes de minerais. Les réserves minérales connues de la région s’élèvent à 2,1 milliards de tonnes.

Des conditions hostiles à la vie

À Norilsk, le thermomètre peut descendre à -30°C en novembre, et jusqu’à -50° en décembre. La température, ajoutée à l’humidité et au vent, crée des conditions climatiques apparemment peu propices à la vie. Mais justement, les Norilskiens, particulièrement conscients de la difficulté de cette existence, ne vous laisseront jamais dehors longtemps. Ou bien en vous conseillant vivement de bien descendre votre bonnet sur vos oreilles… Dans les transports, les magasins et tous les bâtiments, la température intérieure est de 30°, afin de pouvoir se réchauffer rapidement.

Les Norilskiens à l’arrêt de bus. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Les Norilskiens à l’arrêt de bus. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
À l’intérieur du bus, la chaleur surprend. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
À l’intérieur du bus, la chaleur surprend. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

La saison chaude s’étend de juin à septembre, seule période de l’année où il est possible de faire des travaux de construction. Ici, on bâtit d’ailleurs à même le pergélisol, qui sert de fondation naturelle. Et la nuit polaire dure 45 jours : du 30 novembre au 13 janvier.

Les Norilskiens ont souvent des plantes vertes à l’intérieur. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Les Norilskiens ont souvent des plantes vertes à l’intérieur. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Anecdote locale : Un Norilskien arrive à Sotchi pour y passer ses vacances. « Comment ça se fait que tu as le teint aussi pâle ? Il n’y a vraiment pas d’été chez vous ? », s’étonnent ses voisins de plage. « Oh si, on a bien eu un été. Mais ce jour-là, je travaillais… »
Un match de water-polo à la piscine de la ville. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Un match de water-polo à la piscine de la ville. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

La neige pesante

"Attention aux chutes d'éléments de la façade". Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
« Attention aux chutes d’éléments de la façade ». Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Au départ, les grandes artères de la ville ont été bâties dans le sens des vents dominants, afin que la neige ne stagne pas. Mais les vents étant trop violents et les chutes de neige trop denses, les architectes ont ensuite construit, à l’inverse, des cités résidentielles très fermées et compactes. Contrairement aux immeubles du sud de la Russie, ici, les balcons sont minuscules – à peine assez grands pour y poser une plante – afin d’éviter qu’ils ne s’effondrent sous le poids de la neige. À Norilsk, en effet, chaque jour, les congères vous arrivent aux genoux.

En bas d'un immeuble d’habitation. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
En bas d’un immeuble d’habitation. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
La couche de neige sur le rebord de la fenêtre à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
La couche de neige sur le rebord de la fenêtre à Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Le magasin pour enfants “Petit Nord”. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le magasin pour enfants “Petit Nord”. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Mais il faut avouer que les services municipaux de déblaiement de la neige, ici, sont irréprochables : chaque nuit, d’énormes déneigeuses nettoient les rues pour que les habitants puissent circuler normalement dès le matin. Pour empêcher que les trottoirs et les routes ne deviennent glissants, on les parsème de scories.

L’héritage du Goulag

À l’origine, Norilsk était un camp – Norillag. Ici, en 1935, l’administration du Goulag a ouvert un site de travail pénitentiaire aux conditions particulièrement dures, dont les prisonniers ont construit de leurs mains les premiers bâtiments du combinat et les immeubles d’habitation. Ce n’est qu’en 1953, après la mort de Staline, que Norilsk a reçu le statut de ville. Elle comptait alors 77 000 habitants, dont 68 000 étaient d’anciens détenus. À l’endroit où sont enterrées les victimes des répressions se dresse aujourd’hui le mémorial Le Calvaire de Norilsk.

Le mémorial Le Calvaire de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le mémorial Le Calvaire de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Le lieu d’enterrement de victimes de Norillag. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Le lieu d’enterrement de victimes de Norillag. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
Une partie du mémorial. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Une partie du mémorial. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Et la pollution ?

Norilsk arrive bonne dernière à tous les classements sur la sécurité environnementale. À cause des rejets des usines de Nornickel, elle est même considérée comme la « ville industrielle la plus polluée de Russie ».

La maternité de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
La maternité de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR
En face de la maternité, le mur est rempli de remerciements de la part de pères heureux. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
En face de la maternité, le mur est rempli de remerciements de la part de pères heureux. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

En 2015, Norilsk était la septième ville la plus polluée au monde. Mais, depuis peu, Nornickel commence à se soucier d’écologie. En 2016, le combinat a notamment fermé son plus ancien site, lancé en 1942, ce qui a permis de réduire de 30 % les rejets de substances nocives.

Les écoliers au patinoire de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Les écoliers au patinoire de Norilsk. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Surtout, cette mauvaise réputation n’inquiète pas les locaux, qui n’y croient qu’à moitié – persuadés, au contraire, que le fait d’être né et de vivre ici confère une santé de fer