Un lycéen russe dans la tempête médiatique après un discours au Bundestag

Nikolaï Desiatnitchenko, lycéen de Novy Ourengoï, ville du district autonome de Iamalo-Nenetsie, s’est exprimé devant le Bundestag le 19 novembre, à l’occasion du Jour de Deuil national, organisé depuis 1950 à la mémoire des victimes des guerres. En y parlant d’un soldat allemand mort à Stalingrad, l’adolescent s’est attiré les foudres de nombreux internautes et personnalités politiques russes, qui l’accusent de faire l’apologie du nazisme en écorchant un thème sacré en Russie. Retour sur une polémique nationale.

Que s’est-il réellement passé ?

Trois élèves du lycée n°1 de Novy Ourengoï ont pris la parole devant le Bundestag le 19 novembre, Jour de Deuil national en Allemagne, à l’issue d’un projet conjoint, dans le cadre duquel des écoliers russes et allemands ont étudié la vie de victimes de la Seconde Guerre mondiale. Les adolescents allemands ont ainsi parlé d’Ivan Goussev, officier de l’Armée rouge fait prisonnier par les Allemands, et Nadejda Trouvanova, originaire de Kirovograd, déportée et décédée en Allemagne. Les lycéens russes ont quant à eux évoqué des soldats allemands ayant refusé de se battre : Valeria Agaïeva a parlé de Julius Dietrich, porté disparu en 1943, et Irina Kokorina de Julius Vogt, mort empoisonné dans un camp de prisonniers de guerre. Toutefois, l’intervention ayant fait le plus de bruit est celle de Nikolaï Desiatnitchenko, 16 ans, consacrée à Georg Johann Rau, soldat de la Werhmacht ayant participé à la bataille de Stalingrad.

Le lycéen a raconté comment Georg Johann Rau avait été capturé par l’Armée rouge et envoyé dans un camp de prisonniers de guerre. En mars 1943, il est « décédé à cause des conditions de détention difficiles ». En 2006, il a été inhumé à Beketovka, dans la région d’Oulianovsk.

« L’histoire de Georg et mon travail sur ce projet m’ont touché et m’ont incité à visiter le cimetière de soldats allemands, situé près de Kopeïsk. J’ai été extrêmement ému en voyant les tombes de victimes innocentes, dont beaucoup voulaient vivre en paix et ne souhaitaient pas se battre. Ces gens ont connu des difficultés incroyables pendant la guerre, dont m’a parlé mon arrière-grand-père, qui était commandant d’un bataillon de fusiliers, a expliqué l’écolier, concluant ses propos ainsi : J’espère sincèrement que le bon sens triomphera sur toute la Terre et que le monde ne connaîtra plus jamais de guerres. »

Quelles ont été les réactions ?

Le matin du 20 novembre, la vidéo du discours de Nikolaï s’est propagée sur les réseaux sociaux, où elle a été massivement et vivement critiquée. Sergueï Koliasnikov, activiste de Ekaterinbourg à la tête d’une association citoyenne pro-gouvernementale, a notamment déclaré sur son compte Facebook avoir porté plainte auprès du FSB, du Parquet et de l’administration présidentielle, leur demandant de vérifier que l’intervention de Nikolaï ne faisait pas l’apologie du nazisme.

Elena Koukouchkina, députée communiste à l’Assemblée législative du district autonome de Iamalo-Nenetsie, a expliqué au journal Komsomolskaïa Pravda avoir envoyé des requêtes au procureur régional, au département de l’éducation et au lycée de Nikolaï pour « savoir qui supervisait ce projet et quel en était l’objectif ».

Elena Soutormina, membre de la Chambre civile de la Fédération de Russie, a fait part de son intention de demander au ministère de l’éducation et des sciences de donner un avis juridique sur le discours contesté, affirmant ne pas comprendre « comment les enseignants et les parents ont pu laisser l’adolescent assimiler ces informations de cette manière ».

À l’inverse, le lycéen a reçu un soutien assez inattendu de la part du maire de sa ville, Ivan Kostogriz, qui a déclaré à TASS : « [Nikolaï Desiatnitchenko] a partagé ses découvertes sur le fait que les Allemands ne voulaient pas tous se battre et que beaucoup voulaient simplement vivre en paix », qualifiant de « provocation » l’interprétation négative de son exposé. Nadejda Noskova, directrice du service de presse du gouverneur de Iamalo-Nenetsie, a également estimé, dans une interview à RIA Novosti, que les propos du lycéen avaient été mal interprétés.

Le 21 novembre, enfin, le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a déclaré ne pas comprendre la « persécution hystérique » déchaînée contre Nikolaï. « L’accuser de mauvaise intention, et d’autant plus d’apologie du nazisme, de tous les péchés mortels, n’est pas correct », a-t-il souligné. Une opinion soutenue par Olga Vassilieva, ministre russe de l’éducation et des sciences, pour qui les persécutions subies par le garçon sont inadmissibles, « en particulier celles provenant des autorités ». « Le devoir du ministère de l’éducation n’est pas de punir mais d’améliorer le système et les approches éducatives », a insisté la ministre dans un communiqué de presse.

Le député à l’Assemblée législative de Iamalo-Nénétsie Ivan Verchinine a d’ores et déjà annoncé la tenue d’une conférence parlementaire pour les élèves du lycée n°1 de Novy Ourengoï, consacrée à la Seconde Guerre mondiale et à son bilan, ainsi qu’à l’organisation du pouvoir en Russie.

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Nikolaï tenant le drapeau du régiment soviétique ayant pénétré dans Berlin lors de la Seconde Guerre mondiale devant le Bundestag. Crédits : Znak

Que disent les parents et les enseignants de l’adolescent ?

Dans la soirée du 20 novembre, la mère de Nikolaï, Oksana Desiatnitchenko, a indiqué dans une interview à Znak.com que son fils avait commencé à recevoir des menaces. Elle a précisé avoir préparé avec lui cet exposé, prévu pour durer sept à huit minutes mais qui a ensuite dû être réduit à deux minutes. C’est ce qui explique, pour elle, que de nombreuses phrases ont pu être sorties de leur contexte – et mal comprises. « Il est faux de dire que mon fils s’est repenti ou excusé pour quoi que ce soit. Je pense qu’il cherchait à parler d’autre chose : de ces soldats qui ne voulaient peut-être pas se battre mais se sont retrouvés sur le champ de bataille contre leur gré », a-t-elle précisé.

Interrogés par la radio Govorit Moskva, des enseignants du lycée n°1 ont confié être « perplexes » face aux commentaires publiés sur les réseaux sociaux accusant le lycéen de faire l’apologie du nazisme. Pour eux, l’objectif de cette rencontre au Bundestag était de perpétuer la mémoire des horreurs et des victimes de la guerre dans les deux camps, et absolument pas de justifier le nazisme.

Qu’en dit-on à la télévision nationale ?

Le discours de Nikolaï Desiatnitchenko a été débattu sur les chaînes nationales Pervy Kanal et Rossiya 1. « Nous avons devant nous une victime de l’examen d’État unifié [équivalent du bac, ndlr]. On ne peut corriger cette situation qu’en rédigeant un manuel d’Histoire unifié. Ce garçon dit avoir été invité par les Allemands. Autrement dit, une ONG inconnue (il faut décidément renforcer le contrôle sur ces dernières) a reçu des fonds et discuté directement avec l’école. Et puisque les Allemands ont payé, on leur a dit ce qu’ils voulaient entendre ! », a commenté publiquement l’écrivain Nikolaï Starikov, cité par le portail d’information Meduza.

Le présentateur-vedette Vladimir Soloviev a, lui, commenté l’affaire sur Twitter de la façon suivante : « Nul besoin de le persécuter. Envoyons-le à Volgograd ou Saint-Pétersbourg. Au cimetière de Piskarev [où sont enterrées plus de 500 000 victimes du siège de Léningrad, ndlr]. Expliquons-lui tout calmement. Et pas seulement à lui. Des questions doivent être posées à ses professeurs. »

Que dit le principal intéressé ?

Le fil d’actualités Mash a publié une interview de Nikolaï, dans laquelle le lycéen suppose que le scandale est dû au fait que les internautes « ont coupé la vidéo et l’ont mise sur YouTube ». « [Cet extrait] ne contient pas la dernière partie, où je dis que j’espère sincèrement qu’il n’y aura plus de guerre », a-t-il souligné.

Pourquoi tant d’agitation ?

Irina Chtcherbakova, directrice des programmes éducatifs de l’organisation Memorial International et curatrice du concours scolaire « L’homme dans l’histoire. Russie – XXe siècle », a commenté la polémique pour Kommersant.

« C’est malheureusement devenu le propre de notre époque : on répond aujourd’hui à la compassion et à la charité par de l’hystérie patriotique. Le garçon a effectivement commis une maladresse en utilisant le terme de victimes « innocentes ». Évidemment, même en Allemagne, personne ne pense plus cela : des décennies de travaux historiques ont montré qu’on ne peut pas parler d’ « innocence » dans ce cas. Mais le lycéen ne parlait pas des commandos de la mort ou des SS. Il parlait des soldats ordinaires, dont beaucoup ont dû se battre contre leur gré. Heinrich Böll décrit dans ses livres comment il s’est retrouvé sur le champ de bataille – lorsque le gouvernement vous envoie à la guerre, il n’y a pas d’échappatoire possible.

Il faut voir les choses en face : les prisonniers allemands suscitaient chez nous de la pitié, c’est un fait. Beaucoup ont décrit ce mélange de sentiments, chez les Soviétiques, entre la haine de l’ennemi, de l’envahisseur, et la pitié pour un individu concret, souffrant et agonisant. Et cette clémence envers les prisonniers était présente même chez ceux qui ont vécu au plus près l’enfer de la guerre. Je me souviens d’une jeune fille, qui avait parlé de son grand-père, petit garçon en 1946. Un prisonnier allemand dans un état effroyable avait frappé à la porte de chez lui pour demander à manger. Le père du garçon, revenu de la guerre avec un bras en moins, lui a donné un morceau de pain sans rien dire – quand lui-même et sa famille ne mangeaient pas à leur faim. À son fils, étonné, il a expliqué : « Cet Allemand était notre ennemi, mais aujourd’hui, c’est simplement un homme mourant. » C’est dans cette clémence que réside la grandeur de notre peuple. Et c’est précisément ce que certains s’efforcent de détruire aujourd’hui.

On peut pardonner à ce garçon ses paroles inconsidérées, car il voulait transmettre un message de clémence. On nous rebat les oreilles des « valeurs chrétiennes » dans la Russie d’aujourd’hui – eh bien, cet écolier, précisément, en fait preuve. »

Article inspiré par le bilan d’Afisha Daily.

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