Ces émigrés français que la Russie a accueillis à bras ouverts

Dès 1789, 100 000 à 150 000 Français ont dû fuir les abus de la Révolution et leur pays. Environ 10 000 d’entre eux ont choisi de se réfugier en Russie. Le Courrier de Russie, avec le portail russe Arzamas, dresse le portrait de sept émigrés français ayant marqué l’histoire du pays des tsars.

Élisabeth Vigée Le Brun

Peintre

Autoportrait d'Élisabeth Vigée Le Brun. Crédits : National Gallery
Autoportrait d’Élisabeth Vigée Le Brun. Crédits : National Gallery

Élisabeth Vigée Le Brun naît à Paris en 1755. À 26 ans, elle devient une artiste peintre très populaire : les personnes souhaitant la voir réaliser leur portrait sont placées sur liste d’attente pendant plusieurs mois. Élisabeth est le peintre favori de la reine Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI.

En octobre 1789, Élisabeth, déguisée en ouvrière, et sa fille fuient Paris à bord d’une diligence. Son époux reste en France, où il rejoint les rangs des révolutionnaires. Vigée Le Brun passe quelque temps en Italie et en Autriche, avant de partir en Russie lorsqu’elle apprend que son nom figure sur la liste des émigrés et qu’elle ne peut plus rentrer en France.

Elle arrive à Pétersbourg le 25 juillet 1795. N’ayant pas pu emporter toutes ses affaires avec elle, elle est vêtue d’une simple robe en mousseline lors de sa première visite à l’impératrice. Malgré cette violation grossière des règles de l’étiquette, Catherine II ne dit mot. Après cet incident, les robes en mousseline deviennent à la mode. À Pétersbourg, la Française rend également populaires les tableaux vivants : elle fait monter sur scène plusieurs hommes et femmes, qu’elle drape dans des châles en cachemire et crée avec eux des sujets religieux. Une fois de plus, les gens font la queue pour ses œuvres : les Pétersbourgeois lui commandent des esquisses de costumes. En outre, pendant ses cinq années passées en Russie, Vigée Le Brun peint près de 50 grands portraits, notamment ceux des membres de la famille royale. Elle rêve pendant longtemps de réaliser celui de l’impératrice. En guise de test, celle-ci lui commande les portraits de ses petites-filles, les princesses Alexandra et Elena Pavlovna. Vigée Le Brun les représente dans des toges grecques, qui laissent le corps beaucoup trop dénudé selon Catherine II. Cette dernière trouve que ses petites-filles ressemblent à « deux infâmes Savoyardes ». Le peintre ajoute alors des manches aux costumes – ce qui, estime Catherine II, gâche définitivement les portraits. Le 2 novembre 1796, l’impératrice accepte finalement de poser pour le peintre. Les séances doivent commencer une semaine plus tard, mais l’impératrice pousse son dernier soupir le 6 novembre.

En 1801, Mme Vigée Le Brun retourne en France. Après avoir voyagé plusieurs années, elle s’installe à Marly, où elle décède le 30 mars 1842 à l’âge de 86 ans.

Le marquis Jean-Baptiste Prevost de Sansac de Traversay

Commandant en chef de la flotte de la mer Noire, gouverneur militaire de Nikolaïev et Sébastopol

Jean-Baptiste Prevost de Sansac de Traversay servant dans l'armée russe. Crédits : feb-web.ru
Jean-Baptiste Prevost de Sansac de Traversay servant dans l’armée russe. Crédits : feb-web.ru

De Traversay naît en Martinique le 24 juillet 1754. À 12 ans, il rejoint la marine. Il est considéré comme l’un des meilleurs officiers de France. En octobre 1790, après que les révolutionnaires ont mis le feu à son château, de Traversay émigre en Suisse, où il reçoit une invitation de Catherine II, qui lui propose de venir en Russie.

En Russie, devenu Ivan Ivanovitch de Traversay, il remplit les fonctions de contre-amiral avant d’être nommé commandant en chef de la flotte de la mer Noire. Le 20 mars 1805, il devient gouverneur militaire de Nikolaïev et Sébastopol. Il crée une administration autonome pour ces villes, indépendante de Kherson. Sous de Traversay, Nikolaïev se dote d’un jardin botanique, d’un théâtre, d’un département de l’artisanat, d’un bureau de cartographie équipé d’une imprimerie, d’une bibliothèque, d’un cabinet d’antiquités et d’une école de mousses pour les orphelins. Par ailleurs, la ville adopte ses premières armoiries et construit son premier pont flottant. Le marquis propose également un projet de construction pour Sébastopol, qui n’est finalement pas réalisé par manque de ressources. Dans les années 1830-40, certaines de ses idées verront toutefois le jour.

De Traversay a répété toute sa vie durant que la Russie l’avait « sauvé de la misère ». S’il a étudié le russe, son niveau ne fut toutefois jamais très bon. En 1811, il décline l’invitation de Napoléon à rentrer en France pour y commander la marine, préférant prendre la nationalité russe et devenir ministre de la marine. Souhaitant conserver le titre reçu à sa naissance, il décline également l’offre d’Alexandre Ier de recevoir celui de comte.

En 1819, de Traversay s’occupe de la préparation des sloops Vostok et Mirny, sur lesquels, un an plus tard, sera découvert l’Antarctique. Sous sa direction sont organisées les expéditions de Vassili Golovnine, Ferdinand von Wrangel, Otto von Kotzebue, Friedrich von Lütke et Piotr Anjou, qui ajoutent sur les cartes les frontières jusqu’alors inconnues d’une série de territoires, dont la côte septentrionale de la Sibérie. Grâce au Français, les notes de voyage des explorateurs russes sont pour la première fois publiées dans des revues russes.

Le 29 mars 1828, de Traversay prend sa retraite. Il passe les trois dernières années de sa vie à 110 km de Saint-Pétersbourg, dans le village de Romanchtchina.

Jean-François Thomas de Thomon

Architecte

Thomas de Thomon naît le 1er avril 1760 à Nancy, étudie à l’Académie des beaux-arts de Paris et à l’Académie française de Rome. En 1785, il quitte Rome pour Paris, où il entre au service du comte d’Artois, frère cadet du roi. Privé de clients lorsque la Révolution s’amorce, il émigre d’abord à Vienne, puis en Pologne et en Hongrie, où le prince Nicolas Esterházy lui offre un salaire – mais à ce point modeste qu’il permet à peine au peintre de joindre les deux bouts. En 1799, Thomas de Thomon décide de s’installer en Russie. Cependant, Paul Ier, qui siège alors sur le trône, cherche à protéger la Russie de la « contagion révolutionnaire » et limite fortement l’accès aux étrangers, en particulier aux Français. Ce n’est qu’en se faisant passer pour un ressortissant suisse et en s’assurant du soutien du diplomate russe Alexandre Golitsyne que Thomas de Thomon peut entrer en Russie.

Il séjourne d’abord dans le domaine des Golitsyne à Samoïlova, où il construit une petite église. Un an plus tard, Thomas de Thomon se rend à Saint-Pétersbourg, reçoit le titre d’académicien de l’Académie des beaux-arts et, en un temps record de huit mois, reconstruit le théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Pétersbourg. En 1811, en plus de l’Académie des beaux-arts, il commence à enseigner à l’Institut du corps des ingénieurs des voies de communication. Thomas de Thomon est mentionné dans les manuels d’histoire de l’architecture russe avant tout pour le bâtiment de la Bourse et la pointe de l’île Vassilievski avec ses colonnes rostrales. Il réalise en outre les entrepôts de graisse de Salny Bouïan sur l’île Matisov, le mausolée de Paul Ier dans le parc de Pavlovsk, la colonne de la Gloire à Poltava, ainsi que plusieurs fontaines le long de la route reliant Pétersbourg à Tsarskoïé Selo (l’une d’entre elles est ensuite déplacée près de la cathédrale de Kazan, où elle se dresse encore aujourd’hui), et reconstruit la maison de la comtesse Alexandra Laval sur le quai des Anglais, dont la façade a été préservée jusqu’à nos jours. De Thomon se penche également sur l’aménagement du Palais d’hiver et des parcs de l’île Kamenny.

Vue de la Bourse depuis la Grande Neva, aquarelle d'Ivan Tchesky. Crédits : Musée de l'Ermitage
Vue de la Bourse depuis la Grande Neva, aquarelle d’Ivan Tchesky. Crédits : Musée de l’Ermitage

Thomas de Thomon séjourne treize ans en Russie sans toutefois jamais finir par parler russe. Le 23 août 1813, alors qu’il examine les murs du théâtre Bolchoï Kamenny incendié, il tombe d’un échafaudage et meurt sur le coup.

Le comte Xavier de Maistre

Peintre, écrivain, savant, premier directeur du musée central de la marine de guerre de Saint-Pétersbourg

Portrait de Xavier de Maistre. Crédits : Wikimedia
Portrait de Xavier de Maistre. Crédits : Wikimedia

Xavier de Maistre naît à Chambéry le 8 novembre 1763. À 10 ans, après le décès de sa mère, il est élevé par ses frères, ses sœurs et le prêtre de son quartier, qui lui apprend le dessin. Cinq ans avant la Révolution, de Maistre entame son service militaire dans le royaume de Sardaigne. En 1794, il est emprisonné dans la citadelle de Turin pour avoir participé à un duel. Il y écrit un livre intitulé Voyage autour de ma chambre, dont le héros, un officier français mis aux arrêts, décrit en détail l’intérieur de sa chambre, et débat de la nature humaine, de l’influence de l’apparence extérieure d’un individu sur sa situation sociale, de la richesse, et d’autres questions similaires. Son livre est un succès.

En 1799, de Maistre part combattre au sein de l’armée piémontaise, formée à l’initiative d’Alexandre Souvorov pour lutter contre les troupes napoléoniennes. Là, il est attaché au général, dont il se rapproche et peint plusieurs portraits.

En 1800, de Maistre émigre en Russie, y devient Xavier Xavierevitch, prend sa retraite, s’installe à Moscou et ouvre un atelier de peinture. Il peint notamment les portraits d’Alexandre Pouchkine – alors encore un enfant.

Portrait de Pouchkine, enfant, par Xavier de Maistre. Crédits : Musée Pouchkine de Moscou
Portrait de Pouchkine, enfant, par Xavier de Maistre. Crédits : Musée Pouchkine de Moscou

En 1803, sous la protection de son frère Joseph de Maistre, arrivé en Russie en qualité de ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne, Xavier déménage à Pétersbourg, où il devient le premier directeur du musée et de la bibliothèque de la marine. Le musée de la marine est créé à partir de la Chambre des maquettes de Pierre le Grand, qui rassemblait des maquettes de bateaux, des plans, des dessins ainsi que des cartes géographiques et marines.

En 1810, Xavier de Maistre repart au combat. Blessé au Caucase et décoré du grade de général-major, il prend définitivement sa retraite et s’installe à Pétersbourg, sur le quai de la Moïka. En 1813, il épouse la princesse Sophie Zagriaski, tante de Natalia Gontcharova, future épouse de Pouchkine.

En Russie, de Maistre dresse entre autres un premier inventaire des livres de la bibliothèque centrale de la marine de guerre et écrit plusieurs récits en français sur la Russie. Il traduit également en français les œuvres d’auteurs russes, dont les fables d’Ivan Krylov.

Le 12 juin 1852, Xavier de Maistre meurt à Strelna, près de Saint-Pétersbourg, à l’âge de 88 ans.

Le duc de Richelieu

Gouverneur de la ville d’Odessa, gouverneur général de la Nouvelle Russie et de Bessarabie

Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, Duc de Richelieu. Crédits : Collection royale britannique
Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, Duc de Richelieu. Crédits : Collection royale britannique

Le duc de Richelieu naît le 13 septembre 1766 à Paris, au sein d’une des familles aristocratiques les plus connues d’Europe. Il est le descendant du cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII. À 15 ans, le jeune Richelieu est marié à Rosalie, la fille du duc de Rochechouart, qui, d’après ses contemporains, était bossue et de petite taille. En 1790, il participe, aux côtés des Russes, à la prise d’assaut de la forteresse turque Izmaïl, sur la mer Noire, après quoi le prince Potemkine le fait entrer dans l’armée du tsar. Richelieu tente ensuite plusieurs fois de retourner en France mais, apprenant que ses biens ont été confisqués et qu’il ne lui est plus possible de rentrer, il repart en Russie.

En 1803, Richelieu est nommé gouverneur d’Odessa, alors encore une petite ville, et, en 1805, gouverneur général de la Nouvelle Russie et de Bessarabie. Sous sa direction, les droits de douane sont partiellement supprimés et la ville devient le principal port de l’Empire russe sur la mer Noire. En outre, Richelieu rebâtit Odessa : des rues et des jardins apparaissent, plusieurs écoles ouvrent, et une cathédrale, une église, deux hôpitaux et un théâtre sont construits.

Statue du duc de Richelieu à Odessa. Crédits : Wikimedia
Statue du duc de Richelieu à Odessa. Crédits : Wikimedia

En 1814, lors de la Restauration, le duc rentre finalement en France, où il devient Premier ministre de Louis XVIII et membre de l’Académie française. Richelieu espérait retourner à Odessa mais il n’en a pas le temps : il décède à Paris le 5 mai 1822.

Le comte de Langeron

Gouverneur général de la Nouvelle Russie et de Bessarabie

Alexandre Louis Andrault, comte de Langeron. Crédits : Musée de l'Ermitage
Alexandre Louis Andrault, comte de Langeron. Crédits : Musée de l’Ermitage

Alexandre Louis Andrault de Langeron naît le 13 janvier 1763 à Paris. À l’instar de la majorité des nobles de l’époque, il fait son service militaire et participe à la guerre d’indépendance des États-Unis.

En 1789, le prince de Nassau-Siegen, aristocrate français et amiral de la marine impériale russe, propose au jeune colonel de Langeron de rejoindre l’armée russe. Ce dernier accepte et arrive à Tsarskoïé Selo au début de 1790. Il prend part aux guerres russo-suédoise et russo-turque. Après avoir appris la maladie de son épouse, il part pour la France mais sa femme meurt avant son retour au pays.

Tsarskoé Selo au XVIIIe siècle par Friedrich Hartmann Barisien. Crédits : hellopiter.ru
Tsarskoïé Selo au XVIIIe siècle par Friedrich Hartmann Barisien. Crédits : hellopiter.ru

Le comte de Langeron se rend alors à Vienne, où il fait la connaissance du duc de Richelieu et participe avec lui à la prise d’assaut d’Izmaïl. Ensuite, sous les ordres de Grigori Potemkine, il combat sur le Danube, dans le Caucase, aux Pays-Bas et en Prusse, participe à la bataille d’Austerlitz et reçoit finalement le grade de général d’infanterie.

En novembre 1815, après 40 ans au service de l’armée, Alexandre Louis Andrault de Langeron remplace Richelieu, parti à Paris, aux fonctions de gouverneur de la ville d’Odessa et de gouverneur général de la Nouvelle Russie. Il réussit à obtenir pour Odessa le statut de port franc. Le premier journal de la ville voit le jour, un jardin botanique est créé et le lycée de Richelieu est ouvert, tandis qu’un établissement des eaux minérales artificielles est construit dans le jardin municipal. Le comte de Langeron meurt le 4 juillet 1831 lors de l’épidémie de choléra qui frappe l’Empire russe.

Le baron de Castelnau d’Auros

Auteur de l’œuvre fondamentale sur l’histoire de la Nouvelle Russie

Le baron de Castelnau d’Auros. Crédits : odessitclub.org
Le baron de Castelnau d’Auros. Crédits : odessitclub.org

Le baron de Castelnau naît à Bordeaux en 1757, où il exerce les fonctions d’avocat jusqu’à la Révolution. En mai 1791, il est contraint de quitter la France. Trois ans plus tard, ses biens sont nationalisés et vendus. De Castelnau émigre d’abord en Angleterre, puis en Allemagne, avant de s’installer en 1797, sur l’invitation de Paul Ier, à Pétersbourg, où il devient connu sous le titre de marquis de Castelnau.

Le 28 novembre 1798, de Castelnau commence à s’occuper de la censure des spectacles français présentés devant la cour. Selon certains biographes, de Castelnau était également le secrétaire personnel de Paul Ier.

Après le décès de Paul Ier, le poste qu’occupait de Castelnau est supprimé, et ce dernier s’installe dans le village de Dalnik, près d’Odessa. Là, il devient éleveur de moutons et, à la demande de Richelieu, commence à écrire l’histoire de la Nouvelle Russie – une œuvre fondamentale dans laquelle il cite non seulement des historiens européens antiques et contemporains mais aussi de nombreuses sources qui ne sont pas arrivées jusqu’à notre époque.

En 1810, de Castelnau essaye de rentrer chez lui – la France a alors publié un décret d’amnistie – mais l’examen de ses documents dure deux ans, une période durant laquelle les relations franco-russes atteignent un point critique, et le comte se trouve de nouveau dans l’impossibilité de retourner dans sa patrie.

Après la Restauration, de Castelnau part finalement pour Paris, à la suite de Richelieu, son ami et protecteur. Là, il devient chevalier de l’ordre de Saint-Louis et intègre les archives du Département des affaires étrangères. En 1820, trois volumes de son œuvre sur la Nouvelle Russie sont publiés, intitulés Essai sur l’histoire ancienne et moderne de la Nouvelle Russie. Statistique des provinces qui la composent. Fondation d’Odessa, ses progrès, son état actuel ; détails sur son commerce. Voyage en Crimée… Illustré de cartes, vues, plans, etc.

Sans épouse ni enfants, le marquis passe les dernières années de sa vie dans la solitude, avant de mourir en décembre 1826.

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