Dopage un jour, suspension toujours

Mercredi 1er novembre, le Comité international olympique a suspendu à vie et déchu de leurs titres olympiques deux skieurs de fond russes pour avoir consommé des produits dopants. Quelles sont les conséquences de cette décision ? La Russie voit-elle définitivement les portes des prochains JO d’hiver se fermer devant ses yeux ? Décryptage signé RBC.

Pourquoi les fondeurs russes ont-ils été suspendus ?

Le Comité international olympique (CIO) a suspendu à vie Alexandre Legkov et Evgueni Belov de toute compétition pour dopage durant les Jeux olympiques de Sotchi en 2014. Leurs noms ainsi que ceux de quatre autres membres de l’équipe nationale russe de ski de fond – Alexeï Petoukhov, Maxime Vylegjanine, Evguenia Chapovalova et Ioulia Ivanova – figurent dans le dossier de la commission indépendante de l’Agence mondiale antidopage (AMA) dirigée par Richard McLaren.

Selon la commission, ces fondeurs ont pu boire avant le début de l’épreuve le fameux « cocktail Rodtchenkov », composé de trois stéroïdes interdits mélangés à de l’alcool. Leurs échantillons d’urine auraient ensuite été falsifiés à la demande des fonctionnaires du ministère russe des sports. Grigori Rodtchenkov, ancien directeur du Laboratoire moscovite antidopage, a informé la commission de McLaren de ce système de dissimulation durant les JO de Sotchi.
La Fédération russe du ski de fond (FLGR) a contesté la suspension des fondeurs en affirmant qu’il n’existait aucune preuve directe de leur culpabilité, hormis les propos de Rodtchenkov. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a toutefois maintenu cette décision en fixant à la Fédération internationale de ski (FIS) et au CIO la date butoir du 31 octobre pour présenter des preuves de la culpabilité ou de l’innocence des sportifs suspendus.

Grigory Rodtchenkov, ancien directeur du Centre moscovite antidopage. Crédits : VK - sport.ru
Grigory Rodtchenkov, ancien directeur du Centre moscovite antidopage. Crédits : VK – sport.ru

Comment les preuves ont-elles été recueillies ?

Pour vérifier les faits de falsification des échantillons des sportifs russes à Sotchi, le CIO a créé une commission spéciale sous la direction de Denis Oswald, membre du CIO ayant dirigé durant de longues années la Fédération internationale des sociétés d’aviron (FISA). Dans la mesure où recontrôler les échantillons n’avait aucun sens (selon Rodtchenkov, ceux-ci ont été remplacés en 2014 par des échantillons « propres »), la commission s’est concentrée sur l’étude de l’unique preuve mentionnée dans le rapport McLaren. Celui-ci indique en effet que les tubes dont le contenu a été modifié comportent des égratignures qui peuvent apparaître lorsqu’ils sont ouverts de manière frauduleuse.

Afin de déterminer la cause de ces égratignures, la commission Oswald a fait appel aux chercheurs de la faculté des sciences criminelles de l’université de Lausanne. Sur la base de cette expertise, la commission a conclu à la culpabilité des sportifs.

Outre les fondeurs mentionnés, la commission Oswald devait analyser 22 autres échantillons prélevés à Sotchi et appartenant à des sportifs russes soupçonnés de dopage. En outre, après la publication du rapport McLaren, l’AMA, avec le concours des fédérations sportives internationales, a procédé à la revérification des échantillons de tous les sportifs russes mentionnés dans les documents de Rodtchenkov.

Fin septembre 2017, le New York Times a pourtant publié une lettre écrite par Olivier Niggli, directeur général de l’AMA, à l’attention des fédérations sportives internationales, dans laquelle il indiquait qu’après avoir revérifié les échantillons des 96 sportifs russes mentionnés dans le rapport McLaren, l’AMA en blanchit 95.

« Les preuves sont insuffisantes pour accuser ces sportifs de violation des règles antidopage. À l’exception d’un sportif, dont l’échantillon s’est révélé positif, tous les autres résultats sont négatifs. Malheureusement, le système russe de dopage a été si bien organisé qu’il a été impossible de trouver des preuves », souligne le directeur dans sa lettre. Au total, les documents de Rodtchenkov transmis à McLaren contenaient des informations relatives au dopage de plus de 1 000 athlètes russes.

Sprint final d’Alexandre Legkov lors du marathon de 50 km ski de fond durant lequel le champion russe a décroché la médaille d’or aux Jeux de Sotchi en 2014.

Pourquoi est-ce important ?

La décision de la commission Oswald fait une croix sur la carrière sportive des Russes sanctionnés. Elle crée en outre un précédent qui pourrait influer autant sur les résultats des JO de Sotchi, où la Russie a remporté la première place du classement non officiel par équipe, que sur les chances des athlètes russes de participer aux JO d’hiver de 2018 à Pyeongchang.

Le verdict de culpabilité de Legkov et Belov signifie que la Russie est privée d’au moins deux médailles remportées lors des épreuves de ski de fond à Sotchi. La Russie y avait décroché cinq médailles : une d’or et de bronze, et trois d’argent. Alexandre Legkov lui en avait rapporté deux en remportant le 50 km et en se classant 2e au relais hommes par équipe. La Russie conservera dans tous les cas son unique médaille d’or : le podium du 50 km ayant été entièrement russe, après la disqualification de Legkov, la première marche sera occupée soit par Maxime Vylegjanine, qui fait également l’objet d’une enquête, soit par Ilya Tchernooussov, auquel aucun reproche n’est adressé.

Les preuves de culpabilité des champions olympiques pourraient aussi constituer un précédent pour le réexamen des résultats des JO de Sotchi dans d’autres disciplines. Malgré le scandale retentissant provoqué par la publication du rapport McLaren et les révélations de Grigori Rodtchenkov, ces résultats n’ont jusqu’à présent pas fait l’objet d’un réexamen en raison de l’absence de preuves directes de la culpabilité des sportifs.

Par ailleurs, la création d’un tel précédent pourrait motiver la décision de suspendre toute l’équipe russe ou les fédérations de certains sports des JO de Pyeongchang. Cette question n’a pas encore été résolue, notamment en raison de l’absence de confirmations directes des conclusions du rapport McLaren. Si les experts concluent à l’ouverture intentionnelle des échantillons, de lourdes sanctions pourraient être appliquées à l’égard des sportifs russes étant donné que les déclarations de Rodtchenkov sur l’existence en Russie d’un système de dopage étatique seraient confirmées.

Evgueni Belov lors des Jeux olympiques de Sotchi en 2014. Crédits : Wikimedia
Evgueni Belov lors des Jeux olympiques de Sotchi en 2014. Crédits : Wikimedia

Quand le sort de l’équipe russe à Pyeongchang sera-t-il fixé ?

La décision définitive sera prise par le comité exécutif du CIO, qui se réunira à Lausanne du 5 au 7 décembre. Avant cela, le Conseil des fondateurs de l’AMA, prévu le 16 novembre, fera des recommandations au CIO concernant la réalisation par la Russie de la « feuille de route » relative aux changements que celle-ci doit apporter à son système national antidopage. Une décision y sera également prise au sujet de l’Agence russe antidopage (RUSADA), qui pourrait être rétablie dans ses fonctions de membre de l’AMA, à moins que cette décision soit reportée sine die.

Selon le ministère russe des sports, la décision du CIO d’admettre ou d’exclure la Russie des JO de Pyeongchang dépendra des conclusions des deux commissions chargées de vérifier les affirmations du rapport McLaren. Outre la commission de Denis Oswald, celle de Samuel Schmidt est chargée de vérifier les déclarations affirmant l’existence en Russie d’un « système de dopage étatique ». « Pour l’heure, tous les athlètes se préparant aux JO subissent des tests conformes aux critères de leurs fédérations internationales, souligne le service de presse du ministère des sports. Les fédérations internationales ont déjà défini les critères devant être remplis pour pouvoir participer aux épreuves. Les sportifs doivent passer un certain nombre de contrôles antidopage. »

La flamme olympique des Jeux d'hiver de Pyeongchang. Crédits : CIO
La flamme olympique des Jeux d’hiver de Pyeongchang. Crédits : CIO

Quels sont les scénarios possibles ?

Trois scénarios existent : l’admission des sportifs russes aux JO, leur suspension, ou le transfert de la décision aux fédérations sportives internationales. Il y a deux ans, avant les JO d’été à Rio, le CIO a opté pour la 3e option, ce qui a conduit à la suspension de l’équipe russe d’athlétisme. Seule Darya Klishina, spécialiste du saut en longueur, avait été autorisée à participer aux épreuves. Résidant et s’entraînant constamment à l’étranger, elle n’a pas pu participer au système russe de dopage, a estimé la Fédération internationale d’athlétisme.

En attendant la publication des conclusions des commissions Oswald et Schmidt, les fédérations sportives n’ont ni pris de décision concernant la disqualification de sportifs sur la base du rapport McLaren, à l’exception des six fondeurs, ni fait de déclarations retentissantes sur la suspension de l’équipe russe. Les directeurs des fédérations nationales de plusieurs disciplines ainsi que certains présidents de comités nationaux antidopage et plusieurs athlètes étrangers ont exigé que des sanctions soient appliquées à l’encontre de la Russie sous la forme d’une exclusion des JO.

En cas de suspension de l’ensemble de l’équipe russe ou des équipes de certains sports, les athlètes qui pourront prouver leur innocence auront la possibilité de participer aux Jeux sous drapeau neutre.

Le scandale du dopage en Russie : chronologie

Décembre 2014 – août 2015 : Une série de reportages, diffusés par la chaîne allemande ARD, dénoncent l’existence d’un système de dopage systématique dans l’athlétisme russe, couvert par les autorités fédérales.
10 novembre 2015 : L’agence mondiale antidopage publie un rapport qui confirme l’existence d’un vaste système de dopage établi dans l’athlétisme russe.
13 novembre 2015 : La fédération internationale d’athlétisme (IAAF) fait fermer l’agence russe antidopage (RUSADA) et exclut les athlètes russes de toutes les compétitions internationales pour une durée indéterminée.
12 mai 2016 : Grigori Rodtchenkov, ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou, dénonce au New York Times l’existence d’un vaste programme de dopage organisé par les autorités russes pendant les Jeux de Sotchi, en 2014, concernant toutes les disciplines.
17 juin 2016 : L’IAAF décide de prolonger la suspension de l’équipe russe d’athlétisme, avec possibilité de passer une épreuve de repêchage pour les athlètes capables de prouver qu’ils sont « propres ».
21 juin 2016 : Le CIO confirme la sanction de l’IAAF.
27 juin 2016 : À titre individuel, 67 athlètes russes déposent des demandes auprès de l’IAAF pour être autorisés à participer aux Jeux de Rio. Parallèlement, ils portent plainte devant le Tribunal arbitral du sport, à Lausanne, en contestant la suspension collective décidée par l’IAFF.
15 juillet 2016 : Une commission d’enquête indépendante, mandatée par l’agence mondiale antidopage, doit publier son rapport sur les accusations de dopage des sportifs russes lors des Jeux de Sotchi.

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RBC est un quotidien économique national tiré à 80 000 exemplaires. Fondé en 2006, le journal offre des décryptages pointus et détaillés de l’actualité politique et suit les principales tendances du développement des entreprises en Russie.
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