Du dessin à l’action pour les victimes des répressions soviétiques

Armé d’un pinceau et d’une palette de couleurs, Vladimir Ovtchinnikov se bat depuis quinze ans pour honorer la mémoire des victimes des répressions politiques de la période soviétique. L’artiste, qui recouvre de dessins les façades de sa bourgade de Borovsk, à 95 km au sud-ouest de Moscou, dans la région de Kalouga, est devenu un véritable activiste, militant pour réhabiliter ceux que les autorités russes préféreraient oublier. Reportage.

Un musée à ciel ouvert

Dans les rues de Borovsk, impossible de manquer les dessins réalisés par Vladimir Ovtchinnikov sur les façades. Ils surgissent, monumentaux et colorés, à tous les coins de rue.

L’artiste, installé sur les hauteurs depuis quinze ans, s’est véritablement approprié les murs, comptant à son actif environ une centaine d’œuvres dans toute la ville. À l’entrée de la bourgade, un portrait de Constantin Tsiolkovski accueille le visiteur – le père de l’astronautique a enseigné à Borovsk à la fin du XIXe siècle. Plus loin, on reconnaît Napoléon – l’empereur des Français y aurait passé une nuit.

Constantin Tsiolkovski par Vladimir Ovtchinnikov. Crédits : Manon Masset - LCDR
Constantin Tsiolkovski par Vladimir Ovtchinnikov. Crédits : Manon Masset – LCDR

Car pour Vladimir, ces graffitis sont d’abord un moyen de raconter aux habitants de Borovsk leur propre histoire « qu’ils connaissent généralement très mal », insiste le vieil homme. Et particulièrement, « l’épisode le moins connu : les répressions politiques en URSS », poursuit-il.

Le cadre vide

Intrigué par cette période, l’artiste a représenté sur les murs de sa ville les épisodes les plus sombres du XXe siècle, tel le soulèvement des paysans de Borovsk, en novembre 1918, à l’issue duquel 21 personnes ont été exécutées, 92 arrêtées et une centaine emprisonnées.

Dans une allée proche de sa maison, il a notamment dessiné une série intitulée Leur nom figure dans l’histoire de la Russie. Sur fond rouge, il y a peint les portraits d’habitants de Borovsk célèbres à travers l’histoire. Mais le cadre du XXe siècle est vide : « Parce que les meilleurs d’entre nous, les plus courageux, les plus honnêtes ont été anéantis par les répressions staliniennes », explique l’artiste.

L’archipel de Borovsk

Peinte en août 2016 en plein centre ville, la série L’Archipel du Goulag rassemblait vingt portraits d’habitants fusillés durant la Grande Terreur de 1937-38, accompagnés de celui d’Alexandre Soljenitsyne, qui a visité Borovsk en 1998.

« Mais quelques heures après que j’ai eu fini mon travail, des inconnus ont tagué les portraits et profané la fresque », raconte Vladimir, debout devant le mur, désormais repeint en blanc. L’artiste tient l’administration de la ville pour responsable.

L'Archipel du Goulag par Vladimir Ovtchinnikov. Crédits : Manon Masset - LCDR
L’Archipel du Goulag par Vladimir Ovtchinnikov. Crédits : Manon Masset – LCDR

À l’en croire, cette destruction prouve en effet que les autorités municipales refusent d’aborder le thème des répressions. « La tendance est de se taire – et si vous parlez, vous êtes considéré comme un ennemi », déplore-t-il.

Réhabiliter

Aujourd’hui, le travail de Vladimir Ovtchinnikov a largement dépassé la sphère artistique – l’homme s’est engagé dans un véritable combat pour la mémoire des victimes des répressions.

Féru de recherche historique, il compulse les sources, établit des listes de victimes des répressions, dresse des statistiques et a même obtenu l’accès aux archives des services de sécurité russes (FSB). « Quand j’ai commencé ce travail, cent noms figuraient à la liste des habitants de Borovsk fusillés par le régime soviétique. Aujourd’hui, elle en recense 180 », mentionne-t-il, modestement.

En saisissant les tribunaux, Vladimir est ensuite parvenu à faire réhabiliter 2 300 personnes dans la région de Borovsk, « ce qui correspond à 60% du total des habitants ayant été réprimés », précise-t-il. Selon ses estimations, seuls 30% des victimes des répressions politiques sous l’URSS ont été réhabilitées. « Le travail qui reste à accomplir est titanesque ! », lance-t-il.

La pierre de l’oubli

Douze ans durant, Vladimir Ovtchinnikov s’est également battu pour que soit érigé à Borovsk un monument à la mémoire des victimes des répressions staliniennes. « J’ai proposé six projets, mais ils ont tous été rejetés », déplore-t-il. La ville a finalement eu son monument, inauguré le 29 octobre dernier, proposé par l’actuel maire, Mikhaïl Klimov – mais « à son image », regrette Vladimir.

À deux pas de la statue de Lénine, l’administration municipale a ainsi fait dresser une pierre des Solovki – sur le modèle du monument aux victimes des répressions de Moscou –, en provenance du goulag tristement célèbre, installé sur l’archipel du même nom. « Mais elle ne comporte aucun nom, aucune date, souligne l’activiste, qui l’a surnommée La pierre de l’oubli. Ce monument n’a pas de sens : personne ne viendra s’y recueillir ! », s’indigne-t-il.

Le mur du deuil à Moscou. Crédits : Wikimedia
Le mur du deuil à Moscou. Crédits : Wikimedia

Mais Vladimir Ovtchinnikov ne baisse pas les bras : le jour de l’inauguration de la pierre de Borovsk, il a organisé sa propre action parallèle, baptisée Le retour des noms, sur le modèle de celle, nationale, lancée par l’ONG russe Memorial. Dans plusieurs villes de Russie, la veille de la Journée « de mémoire des prisonniers politiques de l’URSS », des gens viennent tour à tour, sans interruption pendant douze heures, lire à haute voix les noms de leurs proches fusillés lors de la Grande Terreur auprès d’un monument, permanent ou « éphémère ».

Le retour des noms par Vladimir Ovtchinnikov. Crédits : Manon Masset - LCDR
Vladimir Ovtchinnikov et Le retour des noms. Crédits : Manon Masset – LCDR

De retour dans son garage, entre les boîtes à outils et la tondeuse à gazon, Vladimir dévoile le sien, utilisé pour l’action du 29 octobre : un panneau recouvert de photos d’habitants de Borovsk exécutés sous Staline. Des visages, accompagnés d’un nom et de dates, qui attendent d’être enfin dévoilés au grand jour.

1 commentaire

  1. Les victimes des répressions soviétiques intéressent largement au-delà des frontières de l’URSS et de la Fédération de Russie . Car la révolution bolchevique suscita un intérêt mondial dont , du fait de la dictature ( sans qualificatif), toute la vérité ne fût révélée. Les nombreuses répressions autant économiques que politiques furent à peine connues en France , par exemple si elles furent évoquées en 1950 ( le Procès Kravchenko et les Lettres Françaises communistes) l’ignorance des faits persista pour le plus grand nombre . A la révélation du XXème congrès , le philosophe Jean Paul Sartre choisit de la taire pour  » ne pas désespérer Billancourt ». Auparavant André Gide dans les années trente avait fait scandale dans le milieu intellectuel français avec son livre : »Retour d’URSS ».Un récit non conformiste .
    L’élite aspire à diriger le peuple et veut bien de la réalité à condition de garder une vie matériellement aisée et la conscience tranquille , fût-ce pour cela au prix d’une trahison .
    On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs , est leur devise .

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