La ballerine française Léa Thomasson : « Le Mariinsky est un rêve devenu réalité »

Du haut de ses 21 ans, Léa Thomasson a déjà fait du chemin. De Paris à Stuttgart, en passant par Milan, la ballerine est passée par les plus grandes écoles de danse européennes avant de poser ses valises à Saint-Pétersbourg. Après un an passé à l’Académie Vaganova, elle est aujourd’hui la seule Française de la compagnie de ballet du prestigieux théâtre Mariinsky. Rencontre.

Léa Thomasson au Mariinsky. Crédits : Manon Masset
Léa Thomasson au Mariinsky. Crédits : Manon Masset

Le Courrier de Russie : Comment est née ta passion pour la danse ?

Léa Thomasson : Comme beaucoup de petites filles, j’ai commencé la danse classique très jeune, en intégrant le conservatoire de ma région, à Chambéry, en Savoie. Rapidement passionnée pour le ballet, j’ai tenté l’école de danse de l’Opéra de Paris. J’ai toutefois été d’emblée refusée, avant même de pouvoir passer les auditions, parce que je n’entrais pas dans les critères de taille et de poids. Mais je ne me suis pas laissée décourager – j’ai intégré une école privée à Annecy, à 15 ans, grâce à laquelle j’ai eu mon premier contact avec la Russie.

LCDR : Comment ?

L.T. : Dans le cadre d’un échange organisé par l’école, j’ai passé une semaine à Voronej, à 500 km au sud de Moscou. La vie en Russie était si différente de ce que je connaissais alors ! Je ne peux pas dire que je sois tombée immédiatement amoureuse de ce pays. Voronej est une ville de région, de la « vraie Russie » – loin de la grandeur et splendeur de Saint-Pétersbourg. Mais j’y ai vu à quel point les Russes travaillent dur, avec une grande rigueur, et j’ai compris leur amour de la danse. Tout le monde – pauvres, riches, jeunes et moins jeunes – va régulièrement au théâtre, en Russie. On y vénère les danseurs comme on vénère les footballeurs en France. À mon retour, je n’arrêtais pas de regarder des vidéos de l’école Vaganova, de grands interprètes russes, et peu à peu, aller étudier et danser en Russie m’est apparu comme une évidence.

Léa Thomasson. Crédits : Académie Vaganova

LCDR : Comment y as-tu finalement atterri ?

L.T. : Mon parcours n’a pas été simple. Sur les conseils de mon professeur à Annecy, Bénédicte Windsor, j’ai d’abord passé les auditions du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMD). J’y ai passé un an avant d’être évincée, comme de nombreux autres élèves. Puis, je suis passée par la Scala de Milan et l’école John Cranko, à Stuttgart, qui enseigne une méthode purement russe. Parallèlement, je suivais des ateliers avec des professeurs de l’Académie Vaganova. L’un d’eux m’a repéré et m’a proposé de venir faire ma dernière année à Saint-Pétersbourg. Mon rêve devenait réalité – j’arrivais dans le berceau de la danse classique russe, là où la méthode Vaganova [méthode d’enseignement du ballet classique, mise au point au début du XXe siècle par Agrippina Vaganova, élève de l’École Impériale de ballet de Saint-Pétersbourg – actuelle Académie de ballet Vaganova, ndlr] est née.

Léa Thomasson à gauche. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky
Léa Thomasson dans Pétrouchka. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky

LCDR : Ton expérience à l’académie a-t-elle été à la hauteur de tes espérances ?

L.T. : Complètement ! Cette première année à l’académie pour moi, et dernière du cursus, a été à la fois heureuse et difficile. Il n’est pas aisé d’arriver dans une école qui a ses traditions, forme ses élèves depuis la première année et accepte peu d’étrangers. En arrivant, en septembre 2016, je ne connaissais pas le russe – juste quelques mots que j’avais appris via une application.

LCDR : La méthode d’apprentissage à Saint-Pétersbourg est-elle différente des autres écoles européennes ?

L.T. : Oui, les Russes sont très méthodiques. L’apprentissage est pensé et construit en fonction du physique et du développement des danseurs. À Vaganova, j’ai dû apprendre à positionner le corps différemment – à placer le poids plus au centre, sur le talon, alors que l’école française le place sur l’avant du pied. J’ai pris conscience de mon corps, de l’axe, du centre, du travail sportif et du muscle. Le travail de la musicalité est aussi beaucoup plus poussé qu’en Europe. De toutes les écoles par lesquelles je suis passée, c’est l’école russe qui m’a permis de progresser le plus. La méthode russe est celle la plus en adéquation avec mon corps et mes qualités physiques.

Léa Thomasson dans Pétrouchka. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky
Léa Thomasson à gauche. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky

LCDR : Un an plus tard, en septembre dernier, tu étais directement engagée au Mariinsky. Comment se sont passés ces premiers mois ?

L.T. : Le rythme de travail est extrêmement intense, typique des grandes institutions russes, comme le Bolchoï. Quand les théâtres européens présentent deux ou trois productions par mois, le Mariinsky peut proposer quatre ou cinq spectacles différents par semaine ! Il m’est arrivé de danser six spectacles hebdomadaires, dont trois productions différentes. C’est certes éprouvant, mais en Europe, quand ils répètent un ballet pendant un mois, les danseurs s’essoufflent, alors qu’ici, on est sous pression en permanence car on veut être bon sur scène. Le danseur, placé face à ses responsabilités, travaille de son côté, jour et nuit si nécessaire.

La mise à mort de Pétrouchka. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky
La mise à mort de Pétrouchka. Crédits : Valentin Baranovski/Mariinsky

LCDR : On dit souvent que le ballet et la danse en Russie restent très traditionnels, peinant à s’ouvrir aux formes plus contemporaines. Qu’en penses-tu ?

L.T. : Il est vrai que le moderne a mis des années à atteindre la Russie mais on voit peu à peu de jeunes chorégraphes proposer des créations extraordinaires. Le Mariinsky consacre notamment des soirées à des ballets chorégraphiés par des danseurs de la troupe eux-mêmes. Je pense en particulier aux Quatre Saisons, d’Ilya Jivoï, un garçon du corps de ballet, ou au festival de danse contemporaine de la danseuse étoile du Mariinsky Diana Vishneva : Context.

LCDR : T’arrive-t-il de rêver de devenir l’étoile française du Mariinsky ?

L.T. : Je préfère ne pas y penser – je veux me concentrer sur mon travail au quotidien.

Actuellement, je suis sur une échelle – j’ai attrapé un premier barreau en entrant au Mariinsky mais rien ne sert de tendre le cou pour voir le dernier. De mon point de vue actuel, il semble inatteignable. Mais, bien sûr, je n’exclus pas, un jour, de pouvoir atteindre des sommets si je continue sur cette lancée. J’ai déjà eu l’occasion de réaliser que le travail et la passion finissent par payer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *