Arythmie : à voir pendant la Semaine du cinéma russe à Paris

La Semaine du cinéma russe vient d’ouvrir à Paris. Si vous n’aviez qu’un film à voir, optez pour Arythmie.

Le réalisateur, Boris Khlebnikov, a réussi à faire un film dont les Russes parlent dans les cafés et aux arrêts de bus, qui les fait applaudir à l’issue de la séance et quitter la salle en pleurant. Arythmie est un film fidèle, juste et tendre sur la Russie d’aujourd’hui et ceux qui l’habitent. Un film dans lequel les Russes se reconnaissent et se disent : « Ça parle de nous ! »

Au centre du récit : un jeune ambulancier. Tous les jours, Oleg va secourir chez elles des personnes ayant composé le 103. Ce numéro qu’en Russie, on appelle quand on a soudain mal, que l’on subit un traumatisme, une douleur aïgue – quand on a besoin d’aide ici et maintenant. Alors, une équipe d’ambulanciers vient chez vous, vous fournit les premiers secours et vous emmène à l’hôpital si besoin.

Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company
Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company

Ce système de « Secours rapide » (Skoraïa Pomoch) a été créé en URSS en 1926. Sauf qu’il subit depuis quelques années des coupes budgétaires drastiques, les « managers » se relayant à sa direction afin de rendre son fonctionnement plus « efficace » – c’est à dire faire en sorte qu’il coûte le moins possible. Ce n’est plus l’humain avec ses maux et souffrances qui est au centre, mais le nombre de visites qu’un ambulancier parvient à faire en une journée.

 

Cette « réforme », le personnage d’Arythmie la vit à l’écran : médecin brillant, il fait tout ce qu’il peut pour aider les gens, mais voilà qu’on lui annonce que, selon le nouveau règlement, il ne peut consacrer que 20 minutes à chaque patient. Et si l’un deux a besoin de plus ? Comme cette pauvre grand-mère, prise d’une crise d’asthme ? « Tu passes un coup de fil au dispensaire de son quartier et tu t’en vas, ordonne à Oleg son nouveau chef. L’essentiel, c’est de se débrouiller pour que les patients ne nous claquent pas dans les doigts », ajoute-t-il. Mais s’ils claquent plus tard…
Oleg refuse de se plier à ce nouveau fonctionnement, travaillant comme il l’a toujours fait : en tenant compte de l’état de chaque malade et en lui accordant tout le temps nécessaire. Mais sa révolte contre le système conduit au désastre, et sa femme, lasse de ce mari constamment harassé, l’envoie dormir à la cuisine et demande le divorce…

Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company
Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company

Un médecin russe en guerre

Boris Khlebnikov, qui a une grande expérience du documentaire, a étudié de près le fonctionnement des urgences en Russie. Et tout est vrai, dans son histoire, qui oppose un médecin honnête et intègre au système où l’argent prime sur l’humain. En mettant un médecin – et la vie même – au centre de son film, le réalisateur s’inscrit aussi dans la tradition littéraire russe.

Il s’agit en effet d’un des personnages clés de la littérature russe : chez Tchekhov, Kouprine ou Boulgakov, le médecin, par son courage et sa persévérance, combat les horreurs de la vie russe ordinaire. Le jeune médecin de campagne de Morphine soigne des paysans souffrant de conditions de travail insupportables. Celui d’Arythmie vient en aide aux petites gens des quartiers pauvres, pour qui il incarne souvent le dernier espoir.

Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company
Extrait du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company

Le médecin russe ne porte pas du blanc immaculé, mais une blouse usée, gardant souvent les traces des souffrances humaines. Il n’a pas de compte en banque bien rempli. Rien ne le sépare de ses patients – il vit près d’eux et comme eux. Guidé par sa mission, il est souvent contraint de violer les règles et en payer le prix – mais il n’a pas le choix, à condition de rester fidèle à lui-même. Et le vrai médecin russe – incarné par Oleg d’Arythmie et tant d’autres – n’a que ça à cœur dans la vie. Il prend des risques personnels, s’autorise des gestes interdits et opère en plein air – s’il peut sauver une vie. Le médecin russe est toujours en guerre. Toujours sur la première ligne de front, pour défendre les plus vulnérables. C’est un de ces combats désespérés que Boris Khlebnikov filme. Et l’on en reste bouche bée.

Photographie du tournage du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company
Photographie du tournage du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company

Le réalisateur attire aussi l’attention sur le cadre de vie – sobre au possible – de tous ces Russes qui, chaque jour, ouvrent les portes métalliques de leurs immeubles pour se retrouver dans une grisaille de HLM. Khlebnikov n’embellit pas l’image : sa Russie est démaquillée, le visage rouge de froid et les mains sèches. L’appartement de ses personnages principaux frappe par son manque de charme : pour ces deux médecins qui travaillent dur, c’est juste un repaire entre deux relèves de nuit, un refuge temporaire. Mais des millions de Russes vivent ainsi dans les régions : en cumulant des boulots et en se contentant du strict nécessaire – sans avoir le temps d’aménager leur nid, ni même de se rendre compte de cette nécessité. Khlebnikov n’a pas peur de montrer la détresse des banlieues russes – tellement reconnaissable. Mais il n’a pas peur non plus de dire que dans ces tours d’immeubles, dans cette ambiance lourde et pénible, vivent des gens formidables. Ce petit monde russe privé de beauté est peuplé d’être beaux et forts, courageux et sensibles, qui se fichent de la prose ambiante et font de leur vie un poème d’amour, grand comme eux.

Arythmie, de Boris Khlebnikov : le 11 novembre à 21h et le 13 novembre à 19h, au cinéma l’Arlequin, 76, rue de Rennes, 75006 Paris.

Avant-première du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company
Avant-première du film Arythmie. Crédits : CTB Film Company

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