Biélorussie, Ukraine, Russie : la querelle des « trois sœurs »

« Le dernier dictateur d’Europe », « le Pinochet biélorusse »… tels sont quelques-uns des qualificatifs attribués par des personnalités politiques et des médias occidentaux au président Alexandre Loukachenko, qui règne sans partage sur le pays depuis 1994. Les Biélorusses l’appellent simplement « batska », « le Père ». Avec la crise ukrainienne, la situation a toutefois évolué et, en Occident, pour la première fois depuis longtemps, on serre de nouveau la main à Loukachenko.

Les premières sanctions contre le régime biélorusse et le président remontent à 1996, où un référendum modifiant la constitution et lui permettant de postuler pour un nouveau mandat, complique les relations entre la Biélorussie et l’Union européenne. Bruxelles déclare alors que les résultats du scrutin ont été falsifiés et que des pouvoirs « dictatoriaux » ont été octroyés au président. Depuis, les sanctions occidentales sont tantôt durcies (en 2006, l’UE impose de nouvelles sanctions économiques ainsi que des restrictions de visas pour les fonctionnaires biélorusses et pour Loukachenko lui-même), tantôt atténuées (en 2008, après la libération d’une série de prisonniers considérés comme politiques par l’UE). L’Europe voit en Loukachenko un dictateur qui a usurpé le pouvoir et qui opprime son peuple. La majorité de la population biélorusse voit, elle, un homme s’opposant aux privatisations et à la dilapidation sauvage de l’héritage soviétique (déjà expérimentées par la Russie et l’Ukraine). Les experts en relations internationales, de leur côté, voient un homme politique ayant fait un choix délibéré en faveur de la Russie et aspirant à retirer de son alliance avec elle un maximum d’avantages pour son pays et son pouvoir personnel. Les nombreuses guerres commerciales avec la Russie (par exemple celle du lait en 2009) et les réconciliations à répétition montrent que la Biélorussie a par ailleurs toujours su jouer habilement de ses relations avec l’Occident pour négocier les meilleures conditions avec la Russie.

Un veau qui tète à deux mamelles ?

La recherche du compromis a toujours été inhérente à la politique biélorusse et, selon certains observateurs, est presque un sport national. Le pays connaît son heure de gloire après la révolution ukrainienne de 2014. Les accords de Minsk, se révèlent extrêmement avantageux pour la Biélorussie en matière de politique étrangère. Minsk, sa capitale, se retrouve au cœur de l’actualité internationale, dans le rôle le plus positif et le plus noble qui soit : celui de pacificateur. Qui, mieux qu’une sœur cadette, est à même de réconcilier deux aînées en conflit ? Russes, Ukrainiens et Biélorusses n’ont en effet nul besoin d’interprètes pour se comprendre lors de négociations.

Aujourd’hui, le ton des autorités politiques et des médias occidentaux a changé. En février 2015, lors de la signature des fameux accords de Minsk-2, Alexandre Loukachenko devient, contre toute attente, digne d’une poignée de main occidentale et va jusqu’à régaler Angela Merkel et François Hollande d’une omelette et de café. La Biélorussie ne reconnaît pas l’appartenance de la Crimée à la Fédération de Russie, mais dit comprendre la position russe et reste une alliée fidèle de Moscou. Elle ne participe pas à la guerre des sanctions qui opposent la Russie, l’Occident et l’Ukraine, ni ne soutient les contre-sanctions russes (embargo alimentaire sur les produits alimentaires venus de l’Ouest), mais demeure dans l’Union économique eurasiatique (UEEA). Elle a en outre établi des relations politiques et économiques stables avec l’Ukraine. Parmi les avancées notoires, citons les nombreuses productions très avantageuses réalisées avec des entreprises ukrainiennes, telles Motor Sich, Artem, Luch, Progress, qui, si elles travaillaient auparavant directement avec la Russie, passent désormais par des intermédiaires biélorusses.

En mai 2014, Minsk accueille le Championnat du monde de hockey sur glace. L’événement, planifié dès 2012, bien avant la crise ukrainienne, revêt une nouvelle signification : le président Loukachenko étant grand amateur de hockey, sport qu’il pratique personnellement, cette manifestation prend une dimension politique comparable, pour la Russie, à celle des Jeux olympiques de Sotchi en 2014 ou de la Coupe du monde de football qui aura lieu en 2018. La tenue de ce championnat est le signe manifeste que le pays n’est plus isolé sur la scène internationale.

Passage frontalier Les Trois sœurs (monument de l'amitié) entre la Biélorussie, la Russie et l'Ukraine. Crédits : VK - club2187173
Passage frontalier Les Trois sœurs (monument de l’amitié) entre la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine. Crédits : VK – club2187173

Un dictateur devenu pacificateur

Le 15 février 2016, l’Union européenne annonce la levée des sanctions contre le chef de l’État biélorusse et cent soixante-dix autres personnes physiques (dont le président de la Commission électorale centrale, le ministre de l’Information et le chef du KGB) ainsi qu’une série de grandes entreprises publiques biélorusses. Jusqu’alors, Alexandre Loukachenko ne pouvait aller à l’Ouest… au-delà de la ville biélorusse de Brest-Litovsk, située à la frontière de la Pologne. La condition sine qua non de la levée de la plupart des sanctions européennes était la libération de tous les prisonniers politiques en Biélorussie. Celle-ci a lieu en août 2015, à la veille de l’élection présidentielle biélorusse. La même année, aucun opposant n’est arrêté lors des manifestations qui suivent l’élection.

Enfin muni de l’autorisation tant attendue de se déplacer sur le Vieux Continent, Alexandre Loukachenko organise sa première rencontre en Europe avec le pape François. Ce dernier déclare alors qu’il tient Minsk pour « un lieu de paix », le président biélorusse estimant pour sa part que le pape François et lui sont « idéologiquement proches » et l’invitant à se rendre dans son pays.

Dès lors, la Biélorussie s’ouvre au monde : en janvier 2017, Alexandre Loukachenko signe un décret sur l’instauration d’un régime sans visa pour les étrangers, aux termes duquel les ressortissants de quatre-vingts États (dont l’ensemble de ceux de l’UE, les États-Unis et le Canada) ont le droit de séjourner librement en Biélorussie pendant cinq jours s’ils arrivent dans le pays via l’aéroport de Minsk. Non consultée, la Russie, qui partage un espace douanier et des frontières ouvertes avec la Biélorussie, voit cette nouveauté d’un très mauvais œil.

Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko. Crédits : Kremlin.ru

En juillet 2017, même le Canada, pays historiquement proche de Kiev – où vit une diaspora nombreuse et influente d’Ukrainiens – lève ses sanctions commerciales contre la Biélorussie. Les États-Unis, résistants à l’offensive de charme de Minsk maintiennent quant à eux leurs sanctions. Le 14 juin dernier, le président Donald Trump les prolongeait d’un an précisant que « les actes de certains membres du gouvernement biélorusse sont une très grande menace pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis (…) et nuisent aux processus et aux institutions démocratiques en Biélorussie ».

Minsk continue cependant à jouer un rôle « pacificateur » en maintenant de bonnes relations tant avec Moscou qu’avec Kiev. Son offre réussie d’un espace neutre de négociations pour les parties adverses a même été reproduit dans un autre État post-soviétique. Au Kazakhstan, le président Nazarbaïev a ainsi créé, en janvier 2017, le « format de négociations d’Astana », qui traite d’une autre région sensible : la Syrie.

Le 15 novembre 2017, lors d’une rencontre avec son homologue Sergueï Lavrov, le ministre biélorusse des Affaires étrangères, Vladimir Makei, se déclarait prêt à envoyer dans le Donbass une mission de soldats de la paix, initiative qui pourrait en théorie convenir aussi bien à la Russie qu’à l’Ukraine.

Ainsi, le conflit survenu entre la Russie et l’Ukraine est pour la Biélorussie non seulement un défi mais également une chance dont elle a, pour l’heure, su tirer profit.

Il lui a permis d’améliorer ses relations avec l’Occident et de se défaire de sa réputation de « dernière dictature d’Europe ». Il est vrai que les démocraties du continent sont aujourd’hui confrontées à d’autres menaces sérieuses. C’est également pour Minsk l’opportunité de retirer des avantages commerciaux tant avec la Russie et l’Ukraine qu’avec le monde occidental. Enfin, du point de vue de la politique intérieure, les Biélorusses, beaucoup moins enclins aux excès révolutionnaires et aux transformations radicales que leurs frères slaves, apprécient d’autant plus la tranquillité et la paix offertes par leur immuable président. Laissons les détracteurs qualifier, non sans raison, cette stabilité de stagnation. Mauvais arrangement vaut mieux que bon procès.